G É N É A L O G I E



Le patronyme Lude est connu depuis 1436 à Château d’Oex (1). Avec Rossinière, cette localité constitue à l’époque une châtellenie du Comté de Gruyère. Au onzième siècle déjà, le Pays d’Enhaut est habité par des populations romanes, venues du Chablais, de la Basse Sarine et du Bassin Lémanique (2). Dès 1403 cependant, après la signature d’un traité de combourgeoisie avec Berne, Château d’Oex enregistre une implantation plus marquée d’alémaniques, tels les Henchoz et les Isoz (3). Les Lude sont mentionnés en 1437 à L’Etivaz, l’une des sept « établées » formant la commune de Château d’Oex. Cette famille est vraisemblablement apparentée aux Ludi de La Lenk dans le Simmental. Ce dernier patronyme dérive de Hlodo-viko (l’illustre guerrier), latinisé Ludovicus et germanisé Ludwig (4). Acculé à la ruine en 1555, le Comte Michel de Gruyère abandonne ses terres à Berne et Fribourg, ses principaux créanciers. Le Pays d’Enhaut échoit alors à Berne qui impose la Réforme à ses nouveaux administrés, en accord avec le « cujus regio, ejus religio » du Traité d’Augsbourg.

Un passeport de recommandation, établi le 24 octobre 1668 sur demande du Châtelain Banderet, au nom de leurs Excellences de Berne, atteste que Louys Lude, fils de François et de Magdeleine née Pillet, est originaire de Château d’Oex. Signé par le notaire J. Perronet, le document précise qu’il s’agit de gens de bien et d’honneur, de condition franche et libre. Projetant de quitter pour toujours son lieu de naissance, Louys Lude est paternellement recommandé aux autorités de la commune de son choix (5).

Chef-lieu du dizain d’Entremont en Valais, Saint-Brancher accorde bientôt la bourgeoisie à ce nouveau venu, sous réserve légale d’une résidence préalable d’un an et un jour. Sa famille acquiert ultérieurement une demeure au centre de la localité. L’immeuble fait face à la Maison de Commune ; il est flanqué à droite par une souste médiévale et à gauche par l’église Saint-Etienne, construite en 1686.

Le registre de paroisse certifie qu’Etienne Gaspard Lude, fils de Louys et de Françoise née Décampis, est baptisé le 9 octobre 1670 par le curé Simon Sorros (6). Le nouveau-né a pour marraine l’épouse du Grand Châtelain Gaspard Volluz, Marie-Marguerite née F a b r i, de famille noble, bourgeoise d’Aigle. Cette ville du Chablais est liée à Saint-Brancher depuis 1376 par un traité de combourgeoisie, renouvelé en 1676 et 1736. Signée entre deux relais connus, sur un passage historique des Alpes, une telle charte leur assure durant des siècles une exemption réciproque de péages (7).

Sans ascendance inscrite avant 1670 dans les régistres de Sembrancher, Louys Lude et ses descendants se retrouvent tous dans les archives de cette commune, sous les noms de Lude (1670), Luyder (1677), et Luder (1708). Jusqu’à la fin du dix-neuvième siècle, toutefois, le patronyme Lude reste en usage chez les anciens du pays ; il est encore cité en 1895, dans des documents d’hoirie (8). En 1874, L. Meyer de Lausanne dresse un premier arbre généalogique, attribuant à Louys Lude de Château d’Oex le nom Luder, contrairement aux mentions patronymiques authentifiées à la fois dans le Pays d’Enhaut en 1668 et dans l’Entremont en 1670. Un deuxième arbre généalogique est établi en 1928 par Alfred Pellouchoud, curé et historien de Sembrancher. Ce document confirme l’origine de Louys Lude, mais mentionne, en marge, un acte notarié sans référence, daté de 1589, concernant les héritiers d’un notaire Jean Luddeer de Sembrancher. Aucune filiation de ce dernier avec Louys Lude n’est cependant retrouvée dans les archives de la localité.

Au vu de ce qui précède, il se confirme que les ancêtres de Louys Lude sont connus à Château d’Oex depuis 1436. Selon Pierre-Yves Favez des Archives Cantonales Vaudoises, cette famille est apparentée aux Ludi de La Lenk, dans l’Oberland bernois (4). Il est également prouvé que Louys Lude de Château d’Oex a acquis la bourgeoisie de Sembrancher plus d’un an après l’établissement de son acte d’origine de Château d’Oex en 1668. Dès lors, sa famille n’a pas de parenté avec un Jean Luddeer, signalé en 1589 à Sembrancher, pas plus d’ailleurs qu’avec les Lüder allemands et les Luder bernois de Höchstetten (9). Concernant ce dernier patronyme, la littérature germanique rappelle qu’il dérive de Loth, neveu du Patriarche Abraham, qui donnera le prénom Lothaire, le Lothar allemand donnant Luther, Ludher et Luder (10).

En conclusion, la généalogie préalablement exposée va à l’encontre des données du Dictionnaire Historique et Géographique de la Suisse, ainsi que de l’Armorial Valaisan, dans plusieurs de leurs éditions respectives. Comme d’autres publications, ces références allèguent indûment que « la famille du Prévôt Luder serait connue depuis 1589 à Sembrancher, où elle serait venue de Château d’Oex au temps de la Réforme ». En date du 24 février 1961 et sur requête documentée, le Conseil d’Etat du Valais décide de rétablir le nom d’origine (11) du docteur Louis Lude, né en 1892, bourgeois de Sembrancher, lointain descendant de Louys Lude, natif et bourgeois de Château d’Oex, père de Stéphane Gaspard Lude, né en octobre 1670 à Sembrancher, comme son frère cadet Pierre en 1677. En conformité avec des critères communément admis, cette généalogie est basée sur une filiation sans lacune et non sur l’orthographe d’un patronyme. En effet, les Lude de Château d’Oex et Sembrancher sont nommés, suivant les documents, Lude, Loude, Luyder, Luidt, Ludher et Luder. Cette dernière orthographe n’est d’ailleurs officialisée en Valais qu’en 1889, trois ans avant la naissance du docteur de Sembrancher.

Incidemment, la situation enviable de ce bourg sur une grande voie de communication alpine, a souvent attiré jadis des familles venues d’ailleurs. C’est ainsi qu’un acte de 1431 signale les Ansel, originaires de Chavannes, dans le diocèse de Lausanne (12). Pierre Ansel fonde en 1575 la coutume, aujourd’hui encore respectée du « Vin de Pâques », servi sur la place de l’église de Sembrancher, à la population et aux hôtes de passage. Les Voutaz arrivent également au quinzième siècle de la « Combourgeoisie » d’Aigle (13). Leur descendance donnera plusieurs présidents de commune. L’ancienne famille Emonet vient de la Savoie en 1660. Après Louys Lude en 1669, le forgeron fribourgeois Jean Jolliet, de condition libre, devient officiellement bourgeois de St-Brancher, lors d’une assemblée tenue à la souste le 25 octobre 1676. Comme pour d’autres arrivants, cette intégration implique une résidence préalable d’un an et un jour, ainsi que le versement d’une somme de 550 florins. De surcroît et en référence à la Paix d’Augsbourg, cette réception bourgeoisiale est assortie d’une promesse solennelle de fidélité à l’évêque de Sion, ainsi qu’aux Seigneurs Patriotes des sept dizains du Valais oriental (14). Il en va de même en 1731 pour le maître tanneur Michel Murith, de Morlon en Gruyère, lorsqu’il vient s’installer avec les siens à Saint-Brancher. Egalement tanneur, son fils cadet Joseph est le père de Laurent. Né en 1742, ce dernier entre dans la Congrégation du Saint-Bernard en 1760. Il est Prieur de Martigny en 1792. Précurseur de l’alpinisme, naturaliste correspondant avec Horace Bénédict de Saussure, ce chanoine publie en 1810 un guide du botaniste. Il devient en 1815 l’un des membres fondateurs de la Société Helvétique des Sciences Naturelles. Pour honorer sa mémoire, la Société Valaisanne des sciences naturelles, créée en 1861 à St-Maurice, est appelée « La Murithienne » (15).


UN ANCIEN BOURG DE CHÂTELAINS

Sembrancher est une étape privilégiée par sa position géographique de carrefour sur une voie nord-sud légendaire. Le bourg possède un site archéologique aujourd’hui répertorié. Des fouilles récentes ont mis au jour les vestiges d’un habitat et de sépultures, témoignant d’une sédentarisation remontant au quatrième millénaire avant J.-C. (16). Le col des Alpes Pennines, dédié jadis au dieu celte Penn, est emprunté en toute saison depuis l’Antiquité. Au cours des siècles, nombre de voyageurs font un récit effrayant d’un passage devenu plus tard le Mont-Joux, la Montagne de Jupiter des Romains.

Pour sécuriser cet itinéraire stratégique, Jules César envoie son lieutenant Galba à la tête d’une légion pour occuper Octodure en 57 avant notre ère. Attaqué par les belliqueux Véragres, il défait ces autochtones, mais renonce à installer un camp. La région une fois intégrée à l’Empire vers l’an 15 avant J.-C., le col réaménagé a sa part dans la romanisation, puis la christianisation de l’Helvétie. Le Valais fait alors partie d’une province distincte. Sa capitale, Forum Claudii Augusti est édifiée près d’Octodure, où réside le premier évêque du pays dès l’an 381. Le roi burgonde Sigismond fonde l’Abbaye d’Agaune en 515, pour honorer la mémoire de Saint Maurice et de ses légionnaires chrétiens, recrutés dans la région de Thèbes en Egypte.

Par donation du dernier roi de Bourgogne, le Valais passe sous l’autorité temporelle de l’évêque de Sion en 999. Ce grand domaine épiscopal est toutefois convoité et bientôt partiellement annexé par la Savoie. Fondés au onzième siècle par l’archidiacre Bernard de Menthon, les deux hospices du Grand et du Petit-Saint-Bernard sécurisent les passages reliant la Vallée d’Aoste au Valais et à la Savoie. La vocation charitable de ces institutions précède de peu la mainmise des Comtes de Savoie sur les versants des Alpes. La dynastie s’attribue ainsi pour des siècles un fructueux monopole de péages et d’autres redevances, sur des voies stratégiques et commerciales historiques.

En 1177, une bulle papale mentionne l’église de Saint-Brancher « Ecclesia Sancti Pancratii de Branchi ». Comme pour d’autres localités, le patronyme paroissial – ici Pancrace – disparaît ultérieurement. En 1239, le comte Amédée IV de Savoie déclare « Villa Sancti Brancherii » franche de toute sujétion, hormis la sienne. Saint-Brancher devient ainsi la deuxième bourgeoisie du Bas-Valais, après Saint-Maurice. Sur son blason figure une branche à plusieurs rameaux, symbole explicite d’un embranchement, comme par exemple Bivio dans les Grisons, ou Entroncamento au Portugal.



Au treizième siècle, l’antique Voie Royale des Burgondes, longeant la rive sud du Léman, est jalonnée de relais, comme d’ailleurs entre le Chablais et le Mont-Joux. Ces localités d’étape sont choisies pour leur situation géographique. Le cas échéant, elles sont dotées d’un entrepôt. La gestion de ces « soustes » comporte le relevé, la garde, la taxation et le transport de marchandises en transit. Très recherchés, ces mandats assurent la rémunération de nombreux emplois comme porteur, voiturier, guide, voyer, maréchal-ferrant, charron, voire même aubergiste et notaire.

A la même époque, imitant la Cour d’Angleterre où il a séjourné, Pierre II de Savoie partage son Comté en Baillages qu’il divise à leur tour en circonscriptions administratives, appelées Châtellenies. Nommé par le Prince, le Châtelain est au départ un noble savoyard ; il cumule les charges d’administrateur, de juge et de percepteur. Il est ultérieurement choisi dans la population locale. La gestion communautaire est bientôt confiée à un métral, qui serait aujourd’hui président ou syndic. Par ailleurs, la curialité ou droit de stipuler des actes de portée juridique est accordée à des bourgeois. Cette opportunité enviable suscite dans certaines familles des vocations presque héréditaires d’hommes de loi et de notaires. De telles professions requièrent la maîtrise du droit, mais aussi la confiance des gens. Elles peuvent alors conduire à la prospérité, celle-ci générant la considération qui fait les notables.

Son passé de bourg d’étape vaut à Saint-Brancher de devenir le chef-lieu de la Châtellenie d’Entremont en 1260. Celle-ci dépend alors de Saxon, dont le château est relié au bassin des Dranses par le col du Lein sur Vollèges. Ce cheminement par les hauts est moins dangereux aux piétons et montures que l’itinéraire longeant la rivière jusqu’à Martigny, dans les gorges très exposées en toute saison aux redoutables dévaloirs du Mont-Catogne. Bientôt, les avantages réunis d’un site au confluent des Dranses, doté de châteaux, de franchises, d’une souste, de foires et de marchés vont faire de Saint-Brancher le centre économique et administratif d’une châtellenie, devenue autonome en 1359 (17). Le bourg est alors considéré comme un rendez-vous de la noblesse. Les archives locales citent en particulier Uldric de la Tour en 1290, Willelme de Saint-Maurice en 1297, Pierre Jacquin en 1313 et Antoine Fabri en 1437. Tous appartiennent à des familles nobles, liées au pouvoir des Comtes de Savoie (18).

S’il n’y a pas de féodalité sans château, Sembrancher n’en garde bientôt que le souvenir. Construit entre les deux imposantes masses rocheuses du Catogne et de l’Armanet, le bourg est adossé au sud à des collines boisées. Sur la plus haute de ces crêtes se profile aujourd’hui encore la chapelle de Saint-Jean. Selon l’archéologue Louis Blondel, il s’agit des vestiges d’un donjon savoyard du douzième siècle (19), point d’observation remarquable sur la jonction des routes reliant Martigny à Orsières et à Bagnes. De son mirador, le vigile de l’époque avait à ses pieds la bourgade enserrée dans ses murs d’enceinte, avec son hôpital et son manoir de la Tour. Le garde voyait également deux maisons fortes aujourd’hui disparues, l’une sur la colline de Crettaz-Polet, à la sortie du village vers Martigny, l’autre au Mont-de-Vens, sur un éperon rocheux de l’Armanet, proche du col du Lein, liaison alors importante avec la Plaine du Rhône.


Lithographie Lorenz Ritz (XIXème)


Le Guet

Au Moyen Age, Saint-Brancher est un bourg de l’Entremont, sur le passage des caravanes de soldats, de pèlerins, de marchands, de vagabonds et parfois de Souverains. Dans la rue, la double rangée des maisons accolées l’une à l’autre laisse peu de place au cheminement des cavalcades et des coches. Il arrive que les Seigneurs de Savoie décident de faire étape dans la Châtellenie, pour tenir banc de justice, pour accorder quelque franchise aux bourgeois, ou distribuer amendes et remontrances.

C’est l’occasion d’un branle-bas de festivités en l’honneur du Comte et de sa suite. Au soir des banquets, des soldats avinés rôdent dans l’ombre les ruelles ; les mères tremblent alors pour leurs jolies filles. Le départ du noble cortège ne laisse que de maigres réserves aux habitants, soumis dès lors à une période de grande disette. Dans les foyers, les familles se plaignent : « Quels temps vivons-nous! Que Dieu nous ait en sa sainte garde ! »

Et la vie continue, dure et pleine d’angoisses. Le soir, après avoir trimé dix heures, les gens se couchent sur la paillasse de leurs grabats, à dix dans la chambre et le chambron. Ils s’endorment sur leur faim, bientôt réveillés en sursaut par des coups rythmés sur le pavé de la rue : « C’est le guet, c’est le guet ! », crie l’homme en frappant le sol de sa hallebarde : « Dormez en paix, il a sonné minuit, priez pour les trépassés ! » Dans les demeures, les femmes répondent : « De profundis, amen ! » puis se rendorment, résignées.


Pour Saint-Brancher, 1414 est une année mémorable. La Maison de Savoie confirme à la Bourgeoisie son précieux droit de souste. Ce privilège ancestral implique que toute marchandise passe par le seul chemin du Grand-Saint-Bernard, à l’exclusion de toute autre voie détournée. Une telle décision favorise également Bourg-Saint-Pierre, autre relais officiel dans l’Entremont. En réalité, cette prise de position vise à sauvegarder les droits de péages savoyards sur la route principale, en mettant un terme à des échanges répétés de produits locaux par Chermontane dans le val de Bagnes, ainsi que par le col Ferret (20).

La même année, le vénérable Sigismond, souverain du Saint Empire Romain Germanique, fait étape à Saint-Brancher. En route pour le concile de Constance, il est accueilli en Entremont par le comte Amédée VIII de Savoie, futur pape Félix V d’Avignon, démissionnaire en 1449. Lors de leur passage des Alpes, une imposante escorte protège ces nobles voyageurs et leurs suites, logés dans les manoirs alentour au frais de l’hospice du Mont-Joux (21). Pour mémoire, Jean Hus, précurseur moldave de la Réforme, est aussi invité au prestigieux Concile de Constance. Malgré un sauf-conduit, il y sera condamné pour hérésie, saisi puis brûlé vif l’année suivante.

En 1475 à Sion, la bataille de la Planta donne la victoire de l’Evêque Supersaxo sur la Savoie. L’année suivante, les troupes des Seigneurs Patriotes du Haut-Valais, arrivant de Saxon par le col du Lein, tombent par surprise sur une colonne de l’armée savoyarde à Saint-Brancher et la repoussent vers le Grand-Saint-Bernard. Dans le Bas-Valais ainsi libéré, l’ancienne châtellenie devient le chef-lieu du dizain d’Entremont.

En 1630, le Prince-Evêque de Sion, Hildebrand Jost, rentrant malade d’un long séjour à Rome, est intercepté à Saint-Brancher par le Capitaine Jean de Preux. Souffrant de la gravelle (calculs rénaux), privé de ses conseillers, le Prélat est gardé à vue durant trois semaines au manoir d’Etiez, mis en demeure de renoncer au pouvoir temporel épiscopal. Le Dignitaire et son Chapitre abandonnent finalement leurs prérogatives politiques en 1634, sous la contrainte du Grand Bailli Roten, du clan de Mageran, ainsi que des Francs Patriotes du Valais oriental (22).

Quelques années après la Révolution Française, Genève est occupée en 1792 par l’armée de la Première République.  Celle-ci s’en prend ensuite aux Cantons Suisses, prétextant leur régime autoritaire et l’accueil qu’ils ont réservé à la fois aux émigrés royalistes et aux espions anglais. En 1798, le Directoire de Paris décide d’intervenir : le Pays de Vaud est libéré, Berne attaqué, Zurich vaincu ; le Haut-Valais et Nidwald sont saccagés. En fait, la France impose une République Helvétique dont le Valais est toutefois exclus, ses cols alpins présentant pour sa grande voisine un intérêt stratégique majeur.

Durant l’été de la même année, Paris envoie son Armée du Rhin combattre les Autrichiens en Italie. Montant le Val d’Entremont pour passer le col du Grand-Saint-Bernard, les quarante-trois mille hommes que comptent les troupes françaises sollicitent, parfois sans égard ni dédommagement équitable, les habitants des localités jalonnant leur itinéraire. Déjà connu comme lieu d’étape et signalé comme un bon village par les officiers de reconnaissance, Saint-Branchier participe largement aux réquisitions de cantonnements, matériel de bivouac, subsistances, fourrage et bêtes de somme (23). Nombre d’événements historiques ultérieurs, liés au chef-lieu de l’Entremont, ainsi qu’à la famille du docteur Lude, sont intégrés au rappel généalogique qui suit.



LA DESCENDANCE DE LOUYS LUDE


I/ LOUYS LUDE (1620 – 1684), originaire et natif de Château d’Oex, acquiert la bourgeoisie de Sembrancher en 1669. Il épouse Françoise Décampis, issue d’une famille de la région.

II/1 ETIENNE GASPARD LUDE, né à Sembrancher en 1670, fils aîné de Louys et de Françoise, née Décampis .

II/4 PIERRE LUYDER (1677) cadet des quatre enfants de Louys Lude et de Françoise, née Décampis, il épouse en 1700 Barbe Voutaz, née en 1676.

III/3 ETIENNE FRANCOIS LUDER (1708 -1764), fils de Pierre et de Barbe née Voutaz, troisième de cinq enfants, il épouse successivement Ursule Addy en 1730, mère de huit enfants, décédée en 1746, puis Marie Christine Joris en 1748, veuve, décédée en 1761, enfin Marie Marguerite Cleyvaz en 1764, décédée en 1793. La Bourgeoisie de Sembrancher confie à Etienne François la charge enviée de répartiteur de la souste. Ce poste de confiance implique un relevé strict des dépôts et transports de marchandises frappées d’un péage. Des voituriers s’étant soustraits aux taxes, le mandat d’Etienne François lui est contesté en 1743. Celui-ci fait recours contre cette décision auprès du Gouverneur Zurkirchen de St-Maurice (24). Il accède à la fonction de syndic en 1753 (25).

IV/2 PIERRE FRANCOIS BRUNO LUDER (1733 – 1804), fils du précédent, deuxième de huit enfants, il épouse en 1758 Jeanne- Marie-Ursule Joris (1722-1792). Notaire établi à l’âge de 24 ans, il habite dès 1765 une grande demeure bourgeoise dont l’architecture a été remaniée. Les façades, portes et fenêtres sont ornées d’un entourage en pierre de taille. L’immeuble fait face à la Maison de Commune, sur une place flanquée par l’église St-Etienne et une souste médiévale, au centre de la localité.

D’abord Châtelain, puis Banneret d’Entremont, Bruno possède également des terres en aval de Saint-Brancher ; il y exploite même une mine de plomb argentifère. Un grand portrait daté de 1787 le représente à l’âge de 54 ans : vêtu d’une redingote à jabot, il est installé dans un fauteuil, tenant en main le déficit chiffré sur parchemin de son entreprise. Empreinte d’une dérision contenue, la scène confirme le dicton voulant que le Valais soit riche en mines pauvres.



L'Histoire rappelle que, par l’entremise de son frère, Prévôt du St-Bernard, Bruno cède en 1796 les bâtiments extérieurs de sa mine aux Trappistes de Mortagne (26). Exilés de France à la suite de la Révolution, ces moines avaient d’abord trouvé refuge en 1792 à la Valsainte dans le canton de Fribourg. L’année suivante, ils s’installaient à St-Pierre-de-Clages, dans la ferme d’un couvent abandonné par des Bénédictins.

Les Trappistes quittent bientôt une Plaine du Rhône par trop insalubre, en raison du paludisme endémique qui y sévit jusqu’à l’endiguement du fleuve et à l’assèchement des marécages au siècle suivant. Avec leur Prieur Dom Urbain, une quinzaine de religieux réhabilitent les constructions désaffectées de la mine sise en aval de Saint-Brancher. Ils défrichent et cultivent alentour. Ils ouvrent même une petite école ; celle-ci attire d’emblée de nombreux élèves du voisinage, avides de s’instruire. Dénommée « Couvent de la Sainte Volonté de Dieu » cette implantation monacale est fort mal vue par les jacobins de la région (27). Néanmoins, le Supérieur de la Communauté parvient à rassembler 15 moines et 80 moniales, tandis que l’école va compter jusqu’à 25 élèves (28).

Les moines fugitifs construisent en effet un deuxième monastère, où s’installent les trappistines. En avril 1797, Son Altesse Royale Louise-Adélaïde de Bourbon-Condé s’y réfugie. Elle arrive du Piémont par le col enneigé du Grand-Saint-Bernard, en compagnie de son confesseur, le Marquis de Bouzonville. Abbesse de Remiremont, la Princesse avait rejoint la cour de Turin après le Révolution, chez son amie d’enfance, devenue la Duchesse Clotilde de Savoie. A l’âge de 34 ans, Louise-Adélaïde prend bientôt le voile de nonne à Saint-Brancher, dans le ce qu’elle se plaît à nommer « le couvent de ses rêves ».

En 1798, l’invasion de la Suisse par l’armée française contraint Sœur Marie-Joseph de la Trappe de Saint-Brancher à fuir en Allemagne. Son père Louis-Joseph de Bourbon, Prince de Condé, commande les troupes royalistes regroupées à Koblenz. Avec d’autres moniales, elle gagne ensuite l’Ukraine, terre du Tsar Paul Premier de Russie. Appelé Prince du Nord au temps de Louis XVI, le futur empereur, plus tard assassiné, avait fait la connaissance de la belle Louise-Adélaïde, dans les brillantes réceptions données à Versailles en son honneur.

La Princesse était en outre apparentée au Duc d’Enghien . Ayant rallié les Royalistes en Allemagne, ce noble de haut lignage y fut secrètement enlevé et ramené en France : pour avoir porté les armes contre la République avec le chouan breton Cadoudal, il périt fusillé en 1804 dans les fossés du Château de Vincennes, sur ordre du Premier Consul Bonaparte (29).

A leur retour d’Ukraine, quelques trappistines s’installent à Géronde près de Sierre. En 1815, lors de la Restauration monarchique, Sœur Marie-Joseph rentre à Paris pour fonder un couvent de Bénédictines (26). Cette Congrégation occupe alors ce qui reste des bâtiments du Temple, où la famille royale avait été emprisonnée en 1792, avant l’exécution des Monarques. En 1795, le Dauphin / Louis XVII décède dans cette geôle à l’âge de dix ans. Son sinistre gardien, le cordonnier Simon, laisse une description saisissante des graves déformations osseuses rachitiques, observées chez son jeune détenu, à la suite des longues privations endurées dans la pénombre d’un cachot.


IV/6 LOUIS ANTOINE LUDER (1743 – 1803), sixième des huit enfants d’Etienne François, cadet des survivants, orphelin de mère à trois ans et frère de Bruno, il fait ses études secondaires à St-Bénin d’Aoste et chez les Jésuites de Sion. Contre l’avis formel d’un père visiblement attaché à l’institution du mariage (voir sous III/3), il entre à l’Hospice du Grand-Saint-Bernard à l’âge de 17 ans. Sa vocation paraît ainsi étrangère au népotisme de certaines notabilités de l’époque, réservant à leurs cadets des Fondations Religieuses bien dotées en Bénéfices. Au terme de son noviciat, Louis Antoine suit pendant deux ans les cours de l’Ecole de Droit de Fribourg. Cette formation académique lui permet de rédiger à long terme une série de publications portant sur la philosophie, le droit, l’éthique et la théologie. Réintégrant sa Congrégation, il y prodigue un enseignement de qualité, notamment aux novices ; même les moins doués avouent en tirer profit. Avec les années, sa bienveillance, l’exemple de sa vocation monastique et ses dons de pédagogue gagnent la confiance de ses Confrères qui le nomment Prieur en 1770.

Au décès du Prévôt Thévenot en 1775, Louis Antoine Luder est proposé à sa succession. Le choix de ce candidat de 32 ans déclenche toutefois une cabale, menée par l’ancien Prieur Jean-Jérôme Darbellay. Déjà évincé à l’élection prévôtale de 1758, celui-ci dénonce avec perfidie le risque de dissensions internes, liées au respect trop strict de la Règle Conventuelle, prônée par son jeune concurrent et ses adeptes (30). Les implications de cet enjeu mérite un préambule.

Dès le quatrième siècle, puis au cours du Moyen Age, la chrétienté développe un réseau d’assistance publique. Princes et Prélats veillent à sécuriser leurs grandes voies de communication, jalonnées de relais marchands et de péages lucratifs. Les localités d’étape et les couvents érigent aussi des hospices. Ces fondations le plus souvent religieuses sont généreusement dotées sous la forme de « Bénéfices ». Dotées d’un habitat, de terres et de lieux de culte, elles peuvent accueillir les voyageurs, pèlerins, marchands, soldats et trimardeurs, sans compter les indigents, infirmes et malades. Toutefois, les itinéraires de l’époque demeurent peu sûrs. Au dixième siècle, par exemple, des Sarrasins arrivant d’Espagne infiltrent certaines régions alpines ; ils y massacrent les chrétiens et détruisent notamment le monastère de Bourg-Saint-Pierre.

Fondée vers l’an 1050 par Bernard de Menthon, clerc de haute noblesse, la Maison du Grand-Saint-Bernard est intégrée à ce vaste système d’aide sociale. En 1139, un Guide des Pèlerins mentionne le Mont-Joux parmi les trois grands hospices du monde, avec Jérusalem et Somport dans les Pyrénées-Atlantiques, sur la route de Saint Jacques de Compostelle en Espagne.

Pour mémoire, une Bulle du Pape Alexandre III énumère en 1177 la répartition géographique des dotations du Grand-Saint-Bernard. Il s’agit de 78 Bénéfices, distribués sur un axe de 2000 kilomètres, reliant Londres à la Sicile. Ce réseau dessert la Grande Bretagne, le Bassin de la Seine, la Rhénanie, la Bourgogne, la région de Lausanne, le Chablais, Martigny, le Piémont, la Lombardie, Rome et les Pouilles. Chaque Bénéfice doit s’acquitter de redevances en nature ou en argent, versées aux Seigneurs.

En 1191, les chanoines du Mont-Joux adoptent une Règle déjà établie en 817 au Concile d’Aix-la-Chapelle. Inspiré des publications magistrales de Saint Augustin, ce règlement de maison est explicité dans des « Constitutions ». Celles-ci imposent la digne célébration du culte divin, une vie communautaire, les vœux de pauvreté, obéissance et chasteté des moines. L’ensemble étaye une vocation d’hospitalité aux passants, en particulier aux pauvres et aux malades. La mise en pratique de ces options est financée par les Bénéfices évoqués.

Au seizième siècle toutefois, l’avènement de la Réforme sécularise les Fondations situées en terre protestante, notamment dans le pays de Vaud. De plus, le Pape Benoît XIV supprime en 1752 vingt Bénéfices appartenant au Grand-Saint-Bernard dans le Piémont. L’Hospice se trouve ainsi privé à jamais d’importantes ressources (31).

C’est ainsi qu’en 1775, le candidat à la Prévôté hérite d’une situation délicate. Sa nomination par le Chapitre dépend de l’acceptation majoritaire d’une fidélité à la Règle, celle-ci ne faisant pas l’unanimité. Il faut donc plusieurs sessions de votes pour écarter Darbellay au profit de Luder. En plus de la desserte traditionnelle des paroisses du Val d’Entremont, de Martigny, Lens et Vouvry, la Communauté du Grand-Saint-Bernard doit poursuivre avec des moyens limités une mission historique d’hospitalité aux abords du col. Seule la ferme volonté de souscrire aux Constitutions et de gérer avec rigueur les biens-fonds, les quêtes et les dons va permettre au jeune Prélat d’honorer la devise de l’Hospice : « Ici le Christ est adoré et nourri ».

La légitimité de dispositions strictes va exiger du Prévôt une grande habileté pour convaincre sans heurter chacun de ses Confrères. Les directives en cause se rapportent à la vie conventuelle au quotidien, comme la participation aux offices de chœur, les lectures en commun durant les repas, l’interdiction de posséder de l’argent en propre, l’obligation de loger dans une cure durant les vacances, ainsi que d’autres prescriptions (32).

Incidemment, un violent incendie de cheminée endommage sérieusement les cuisines de l’Hospice, quelques mois avant la nomination du Prévôt Luder. En accord avec son Chapitre, celui-ci met bientôt en œuvre des réparations, suivies d’un réaménagement de la bibliothèque et des chambres du cloître. Dans la foulée, le Prélat propose la construction d’un grand bâtiment de quatre étages voûtés. Situé en face de l’Hospice, au bas des pentes de la Chenalette, l’édifice est abrité derrière un paravalanche. Mise en œuvre en 1778, cette réalisation d’envergure exige près de dix ans de travaux ; elle est financée par les largesses des Rois de France. En effet, Louis XV, puis Louis XVI accordent au Prévôt Thévenot, d’origine française, une rente annuelle de 186 louis d’or, en compensation des pertes subies par l’Hospice dans le Piémont dès 1752. En hommage de gratitude, la nouvelle bâtisse deviendra l’Hôpital Saint-Louis (bâtiment à gauche de l'hospice).




Entre 1775 et 1780, le Prévôt doit également faire montre de détermination et de compétences juridiques, pour gagner un procès engagé contre la commune de Bourg-Saint-Pierre ; celle-ci revendique à tord la propriété d’un immeuble appartenant à l’Hospice. C’est ensuite auprès du Royaume de Sardaigne, ancien Duché de Savoie, qu’il doit plaider avec courage la sauvegarde de la frontière traditionnelle entre le Val d’Aoste et le Valais. A l’époque, le Piémont propose en effet un déplacement des bornes frontalières, ayant pour grave conséquence la perte des sources d’eaux potables de l’Hospice (34).




Après 15 ans de lourdes responsabilités, un portrait du Prélat alors âgé de 47 ans révèle les signes d’une santé prématurément dégradée. La Maison du Saint-Bernard va cependant connaître bien d’autres sollicitations. Très fréquenté dès 1792 par les exilés de la Révolution, l’ Hospice l’est plus encore, entre 1798 et 1801, par le passage de troupes engagées dans les conflits entre la jeune République Française et la Deuxième Coalition liguant l’Angleterre, l’Autriche, et la Russie. Au cours de ces événements, plus de cent mille hommes empruntent le col du Mont-Joux (35)

A ce propos, les Mémoires de Bourrienne rappellent qu’en février 1800, le Général Bonaparte, Premier Consul depuis le coup d’état de novembre 1799, décide de frapper à nouveau un grand coup en Italie. La République Cisalpine y a été instaurée par la France en 1797. A partir de leur quartier général d’Alexandria dans le Piémont, les Autrichiens menacent Gênes, défendue par les troupes françaises du Général Masséna. En secrétaire méticuleux, Bourrienne explique comment Bonaparte, dans un éclair de génie, renonce à passer en Lombardie par le Simplon. Au vu des reconnaissances faites en Valais par le lieutenant Tourné, il opte pour une manœuvre plus hardie par le Grand-Saint-Bernard. Son armée pourra déboucher par surprise sur les arrières de l’ennemi, lui couper ses liaisons avec l’Autriche, avant de l’affronter dans le Piémont. Le succès de cette stratégie est lié avant tout au secret et à la logistique d’une des marches les plus rapides de l’Histoire Militaire.

Son plan une fois établi, le Premier Consul va tout faire à partir de rien. Imaginant déjà ses troupes arrivant harassées au sommet du col enneigé du Saint-Bernard, il adresse une somme de vingt-quatre mille francs à l’Hospice pour constituer un dépôt de vivres et de matériel. Chaque soldat y recevra au passage une ration de pain, de fromage et de vin. Le cas échéant, les moines distribueront des chaussures, voire des guêtres ou des chaussettes taillées dans des couvertures.

Mais auparavant, soit dès mars 1800, des contingents de recrues sont dirigés sur Dijon pour former « l’Armée de Réserve ». Commandée par Berthier et des généraux pleins d’ardeur, celle-ci compte une majorité de conscrits sans expérience, dont l’équipement et l’instruction au tir seront complétés aux étapes d’une longue marche forcée. L’état-major français n’ignore pas que les unités autrichiennes engagées dans le Piémont sont nombreuses et aguerries. Le six mai, le Premier Consul quitte Paris, officiellement pour inspecter les troupes rassemblées à Dijon. La Constitution lui interdit de quitter le territoire de la République. Il passe outre et fait bientôt étape à Genève, où il est opportunément reçu chez les de Saussure. La famille possède en effet une documentation exceptionnelle sur les Alpes, laissée par Horace Bénédict, récemment décédé. Arrivé à Villeneuve, Bonaparte visite longuement le vaste camp militaire approvisionné par bateaux depuis Genève. Il contrôle jusqu’aux dotations en vivres et en munitions attribuées aux hommes pour le passage du col. Il s’informe également sur les réserves de viande, constituées par un troupeau de bovins suivant la troupe, ainsi que sur les fourrages, leurs réquisitions et leurs moyens de transport.


La deuxième campagne d’Italie vaut au Prévôt Luder d’accueillir le Général Bonaparte le 16 mai 1800 à Martigny. A peine arrivé, celui-ci s’enferme dans l’appartement privé de son hôte, sécurisé par des sapeurs. Il s’est enrhumé en visitant le vaste dépôt de Villeneuve. Très préoccupé, il dicte son courrier et ses ordres à Bourrienne, un camarade d’étude devenu son fidèle secrétaire particulier et, en sous-main, un indicateur à la solde du redoutable Fouché, alors Ministre de la Police.

Une fois à Martigny, le Premier Consul attend en vain des nouvelles du fougueux général Lannes. Passant le Saint-Bernard le 16 mai, son avant-garde a pour mission cruciale de faire sauter sans délai le verrou du Fort de Bard, en aval d’Aoste. Rompu aux mouvements stratégiques, Bonaparte a la hantise des places fortes freinant la percée de ses troupes. Très préoccupé, il écrit à son épouse et lui fait part de son impatience. Il transmet par ailleurs au Général Desaix, rentrant d’Egypte, l’ordre de gagner l’Italie, où il sera mortellement blessé au combat (36).

A l’occasion des brefs repas pris en commun avec son Etat-Major et les Supérieurs du couvent, le Général Bonaparte manifeste ouvertement l’intérêt qu’il porte au Valais et à ses cols alpins. Sur la lancée, il propose au Prélat du Grand-Saint-Bernard d’accepter une extension de son autorité prévôtale sur les Hospices du Simplon et du Mont-Cenis. En réalité, cette promotion découle d’un accord signé en 1798 par la République Helvétique, assurant la mainmise de la France sur les passages stratégiques du Grand-Saint-Bernard et du Simplon (37). Peut-être flatté mais pas dupe, le Prévôt plaide pour sa part la cause des populations locales, lourdement mises à contribution par les troupes françaises. La mémoire familiale rappelle à ce propos que Louis-Antoine, se référant à ses études de droit, aurait dit à demi-mot au Père du Code Napoléon que «  la défense des petits fait la vraie gloire des Puissants ».

Le fait est que le bienveillant Prélat gagne la confiance de Bonaparte. Toutefois, excédé d’être sans nouvelle du Fort de Bard, celui-ci accuse indûment ses généraux d’attentisme et décide d’aller activer sur place la progression de ses troupes dans le Piémont. La nuit du dix-neuf au vingt mai, quittant Martigny à la hâte, il prend congé de son hôte en lui offrant sa tabatière de bronze doré et, temporairement, son carrosse (38). L’année suivante, en effet, son aide de camp Murat fait récupérer cette voiture prétendument laissée en dépôt, contre la forte somme de trois cents Livres.




Il est certain que la contribution déterminante de l’Hospice au passage ravitaillé du col sous la neige par une armée de quarante-cinq mille hommes, dont cinq mille cavaliers, ainsi que cinquante-huit pièces d’artillerie et dix mille bêtes de somme et de boucherie, ne peut que susciter la gratitude de Bonaparte (39). Une fois de plus, les gazettes républicaines s’emploient à faire connaître au loin le succès éclatant de cet exploit. C’est ainsi qu’en plus d’un dédommagement partiel, le futur Empereur décidera, au retour de sa brillante campagne d’Italie, que seul le vénérable monastère du Grand-Saint-Bernard lui paraît digne d’accueillir la dépouille de son meilleur Général, le valeureux Desaix, tué à Marengo le 14 juin 1800. Confirmant par ailleurs ses entretiens avec le Prévôt Luder à Martigny, le Premier Consul décrète en février 1801 qu’il sera établi au Simplon et au Mont-Cenis un hospice voué à la même Règle et aux mêmes devoirs que le Grand-Saint-Bernard (40). Cette décision confirme l’intérêt stratégique de la France pour des passages alpins ouverts sur la République Cisalpine qu’elle a crée en 1797 dans le nord de l’Italie.

Bien qu’affaibli dans sa santé, le Prévôt se rend la même année au col du Simplon, en compagnie du Préfet d’Eymar de Genève. Ce voyage pénible a pour but de déterminer l’emplacement du futur hospice, en présence du Général Turreau. Ce dernier commandait en 1794 les colonnes infernales qui avaient maté les soulèvements vendéens. Enfin, marquant une nouvelle fois son estime au Prévôt qui l’a accueilli à Martigny, Bonaparte lui écrit personnellement en 1802, pour lui annoncer sa décision de proclamer le catholicisme religion officielle de la République Cisalpine (41). Sans doute flatteur pour un Prélat, ce message révèle toutefois que l’attachement du Premier Consul à la religion est moins lié à une conviction personnelle qu’au profit politique à tirer du soutien d’un clergé bénéficiant encore d’une forte emprise sociale. Cette dernière option avait d’ailleurs conduit la République Française à signer un Concordat avec l’Eglise, en 1801.

Supérieur de la Congrégation pendant 28 ans, le Prévôt Luder décède en juillet 1803. Les chirurgiens pratiquant son autopsie trouvent plusieurs calculs dans la vessie de sa dépouille. Cette affection, appelée aujourd’hui lithiase urinaire, est alors connue sous le nom de « maladie de la pierre ». Loin d’être rare, elle entretient un état d’irritation vésicale. Elle évolue lentement, peut déclencher des crises fort douloureuses et engendre souvent un pénible déclin de santé, en rapport avec une dégradation fonctionnelle des reins.

Pour mémoire, le chirurgien huguenot Pierre Franco, réfugié à Lausanne après la Réforme, publie en 1556 une nouvelle technique opératoire, pour extraire ces calculs vésicaux par incision de l’abdomen au-dessus du pubis. Estimée à l’époque fort audacieuse, cette « taille vésicale » est plus couramment pratiquée au dix-neuvième siècle (78a).


A lire ses contemporains, Louis-Antoine laisse le souvenir d’un homme droit et instruit, d’un administrateur éclairé, d’un religieux prêchant d’exemple et d’un supérieur bienveillant, étranger au faste et aux intrigues. Son biographe Jean-Joseph Ballet conclut en 1806 : « Nous ne connaissons pas les premiers successeurs de Saint Bernard, mais l’on peut dire de celui dont nous essayons d’écrire la vie en a été l’un des plus dignes, et l’un des plus grands prévôts qui aient gouverné la Maison, dont la mémoire doit lui être à jamais précieuse » 42).

A un moment où les congrégations religieuses sont supprimées en France républicaine, les manifestations réitérées d’estime du Premier Consul envers le Prévôt et sa Communauté ne peuvent que rehausser le prestige séculaire de l’Hospice et de sa vocation charitable dans les Alpes. De surcroît, se référant au traité réservant les cols du Valais à la France, la République Helvétique, partout ailleurs hostile aux couvents, assure au Prévôt du Mont-Joux un régime de faveur. Celui-ci prévoit une autorisation de quêter en Suisse, le maintien des subventions d’Etat jusqu’en 1802 et l’exemption de certains impôts. Enfin, l’Empereur Napoléon décrète en 1810 une union entre la Communauté du Grand-Saint-Bernard et l’Abbaye de Saint-Maurice, cette dernière échappant ainsi à l’option républicaine de fermer les couvents (43).


V/2 JACQUES FRANCOIS JOSEPH LUDER (1763 –1830), fils de Bruno, il épouse en 1792 Marie-Marguerite Delasoie (1772-1844). Citoyen acquis aux idées républicaines de la France, il est agent recenseur en 1798. L'année suivante, le gouverneur de Monthey, représentant du Valais au Sénat de la République Helvétique, le fait nommer suppléant de la Chambre Administrave Cantonale. A ce titre Jacques Fraçois soutient les doléances réitérées de Communes et des particuliers concernant les déprédations causées par les troupes françaises.

En 1801, les craintes les plus vives se manifestent en Valais, à l’arrivée du Général Louis-Marie Turreau de Garanbouville. Considéré comme le bourreau de la Vendée, durant la Grande Terreur de 1794, celui-ci avait ordonné à ses troupes le massacre des femmes, des enfants et des vieillards. Dénoncé pour de telles exactions, cet officier de haut rang avait été jugé et acquitté, au motif républicain d’avoir ainsi régénéré l’humanité (44).

S’opposant avec courage à l’abandon du Valais par la République Helvétique, imposé par le Directoire de Paris, Jacques François refuse de publier une proclamation séparatiste émanant de l’intraitable Turreau. Sous la menace des baïonnettes françaises, il déclare fièrement : « Tuez-nous tous, si vous voulez, mais le dernier que vous tuerez sera encore un Suisse. Ni la peur, ni la misère ne nous feront renoncer au nom suisse et, quand nous n’aurons plus rien à manger, ce ne sera pas en France que nous irons mendier notre pain ; ce sera chez nos frères, les Suisses » (45). 

En réalité, poursuivant sa carrière de magistrat, il est lieutenant du sous-préfet en 1801, receveur du dizain d'Entremont, puis vice-président du dizain en 1803 et grand châtelain en 1806. Le 20 mars 1811, le Préfet Derville-Maléchard le nomme maire de Sembrancher, chef-lieu du Canton d’Entremont, dans le Département du Simplon, rattaché au Premier Empire Français en 1810 (46). Après la chute de Napoléon, Jacques François est Grand Châtelain d’un district du Valais, vingtième canton suisse en 1815.

Il assume encore cette charge, lors de la sévère disette affectant l’ensemble de la population valaisanne en 1816. Cette « année de misère » connaît des conditions météorologiques désastreuses. Hiver très enneigé, printemps tardif, été pluvieux et gelées automnales précoces compromettent l’essentiel des récoltes. Grâce à la fondation ancestrale du « Blé de l’Arche », le chef-lieu du district d’Entremont, ainsi que Bovernier, sont en mesure de pourvoir en céréales les plus démunis. Fondée en 1581 par Amédée Nigri, prêtre avisé, cette œuvre charitable prévoit que toute avance de céréales constitue un prêt en nature sans compensation, mais obligatoirement remboursable par ses bénéficiaires lors des années d’abondance (47).



Réalisé en 1817, un portrait de Jacques François révèle le visage grave d’un notable proche du jansénisme. L’homme goûte en effet la lecture des « Pensées » de Blaise Pascal. Cet attrait d’un magistrat pour une œuvre aussi éclectique mérite une parenthèse littéraire.


MESSAGES D’ESPOIR

Auteur français né en 1623 à Clermont-Ferrand, Pascal est considéré comme un génie universel. Autodidacte guidé par un père érudit, il rédige à 16 ans un traité de géométrie et invente à 19 ans une « machine arithmétique », trois siècles avant les ordinateurs. Affecté dès l’enfance de violents maux de tête et d’estomac, il poursuit ultérieurement des recherches en physique, notamment sur la pesanteur de l’air. Celles-ci le font connaître à Paris, dans les milieux intellectuels de son temps.

Toutefois, les incertitudes de la science et les futilités de la vie mondaine vont bientôt rapprocher le jeune savant des fidèles de Jansénius, adeptes d’un christianisme austère. A l’âge de 31 ans, Pascal finit par abandonner tout ce qui n’est pas la foi (48). En dépit de souffrances récurrentes, il va rédiger jusqu’à sa mort prématurée « Les Provinciales », dirigées contre ses adversaires jésuites. Mais ce sont avant tout ses « Pensées », qui lui vaudront une notoriété universelle. En fait, ses exposés philosophiques vont reprendre le style littéraire de ses publications savantes. C’est ainsi qu’au dix-septième siècle, Pascal fonde l’usage d’une langue simple, claire et rigoureuse. Le grand Voltaire en salue plus tard l’excellence, autant d’ailleurs qu’il raille cruellement le célèbre « pari pour Dieu » du fervent janséniste.

Pascal en bref

« L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature, mais c’est un roseau pensant. »
« Toute notre dignité consiste donc dans la pensée (…). Travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale ».
« Disproportion de l’homme : (…). Car enfin, qu’est-ce que l’homme dans la nature ? Un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, un milieu entre rien et tout ? (…). La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement, et cependant, c’est la plus grande de nos misères. (…). Mais le divertissement nous amuse et nous fait arriver insensiblement »
« J’ai dit souvent que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose qui est de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre. »
« C’est le cœur qui sent Dieu et non la raison. Voilà ce que c’est que la foi : Dieu sensible au cœur, non à la raison. »
« Dieu est ou n’est pas ; mais de quel côté pencherons-nous ? La raison n’y peut rien déterminer (…). Il faut parier (…). Si vous gagnez, vous gagnez tout, et si vous perdez, vous ne perdez rien (…). Il y a ici une vie infiniment heureuse à gagner. » (51)

Jusqu’à l’heure actuelle, l’œuvre de ce prodige décédé à trente-neuf ans a fait l’objet de constantes redécouvertes. La plus récente remonte à l’an 2000. L’économiste et écrivain Jacques Attali consacre une biographie exhaustive à l’illustre penseur. Il souligne en particulier sa vision prophétique de l’homme du vingt-et-unième siècle, en butte à la précarité de sa condition, fuyant sa peur de la mort dans l’activisme et le divertissement (49).
Cette froide appréciation de la modernité contraste cependant avec l’humble témoignage d’une petite sœur des pauvres, partageant dans le tiers-monde la misère des bidonvilles avec des innocents à l’abandon. Sœur Emmanuelle cite en effet les quelques « Pensées » de Pascal qui ont conforté une vocation impliquant, selon elle, « le courage d’être heureuse » (50). Il s’agit là d’un exemple parmi tant d’autres, confirmant la pérennité des valeurs humanistes.

Au cours des siècles, ces dernières sont vécues au quotidien, souvent dans l’anonymat, par des générations de femmes et d’hommes de bonne volonté. Se libérant des angoisses liées au culte de soi, à la compétition frénétique et aux violences, ces personnalités exemplaires sont, en fait, d’origines, de cultures et de croyances diverses. Toutes cependant découvrent en elles-mêmes les forces vives qui les portent au savoir et à l’altruisme fondant le progrès.

Dans le domaine scientifique, la carrière de la polonaise Marie Curie, née Slodowska, en est la confirmation. Ses travaux novateurs sur la radioactivité lui valent de partager avec son mari le Prix Nobel de physique en 1903. Au cours de la Première Guerre Mondiale, elle sillonne la France pour porter secours aux populations. En dépit de ces prestations hors du commun, sa candidature à l’Académie des Sciences sera honteusement écartée. Il reste que sa biographie représente le modèle d’un humanisme prestigieux, proche des Lumières rationalistes. La célèbre physicienne résume ainsi le secret de sa vie, pourtant brisée par le décès accidentel de son jeune époux : « Il faut croire que l’on est né pour quelque chose et que cette chose, il faut l’atteindre coûte que coûte ».

Dans le monde littéraire, cette détermination sans faille se retrouve chez le roumain Panaït Istrati ; pour lui, rien ne résiste à celui qui fait le don de sa vie. Né en 1884 sur les rives du Danube, enfant pauvre, loqueteux et maltraité, cet auteur célèbre d’expression française n’en garde pas moins le souvenir d’une jeunesse heureuse : à peine sait-il lire qu’il découvre Tolstoï, Balzac et Dostoïevski. L’émotion qu’éveille en lui la grande littérature devient un vrai bonheur. Cet apport culturel le sensibilise toutefois aux misères et aux injustices ravageant l’humanité. Il en conclut que, dans la nuit de la vie, l’art est la seule lumière, l’unique espoir du perfectionnement universel (143). Sa vocation d’artiste dévore bientôt tout son amour. Avec d’autres écrivains, il partage la conviction que la Beauté peut changer la face du monde, dans ce qu’il a d’odieux. Dans la réalité, ce message d’espoir n’épargnera pas à Istrati la vie errante d’un libertaire souffrant de tuberculose.

A l’heure de la mondialisation, des voix s’élèvent aujourd’hui, prônant la sauvegarde d’une éthique universelle, faite d’un consensus sur des valeurs respectueuses de la civilisation. Pour ce qui regarde la médecine, un professeur contemporain rappelle opportunément l’importance d’assumer « en toute science et conscience » les responsabilités de thérapeute, d’enseignant et de chercheur. Cette déontologie actualise en fait les grands principes du « Serment d’Hippocrate », édictés par un médecin grec, célèbre au quatrième siècle avant notre ère.

Il reste que, pour nombre d'intellectuels du XXème siècle, la défense des intérêts humanistes s'est avérée cruciale, en Russie notamment à la suite de la Révolution communiste de 1917. A ce propos, la biographie d'Alexandre Soljénitsyne, publiée en 1980 par Georges Nivat, paraît emblématique (143). Opposant au marxisme, imprécateur de talent, bientôt emprisonné puis expulsé d'URSS en 1974, Soljénitsyne demeure convaincu, que, pour un écrivain, la Beauté sauvera le monde (143). Il précise que nombre de ses publications, en particulier "L'Archipel du Goulag", ne font que dénoncer le mensonge et la violence du monde. Citant le philosophe grec Platon, il confirme que le Vrai, le Bon et le Beau sont déposés en chaque homme, mais que seul le Beau échappe au mensonge et anticipe une harmonie ultérieure. Christianisé dans l'enfance par une mère orthodoxe, Soljénitsyne compare les terribles conséquences de la tyrannie à l'humanité revivant le martyr du Christ (143).

Prix Nobel en 1070, Soljénitsyne regagne sa Patrie en 1994, avec une publication traitant des problèmes russes du moment (144). Dans le cadre d'une mondialisation et face au risque d'un nivellement matérialiste, l'auteur insiste sur la sauvegarde des cultures nationales, basée sur une instruction publique en mesure de promouvoir le sens moral, les valeurs humanistes, sans pour autant omettre les acquis scientifiques. Il compte à cet effet sur l'action concertée des nombreuses personnalités spirituellement saines que sa grande notoriété lui a permis d'aborder (145). Ecrivain célèbre et patriote héroïque, Soljénitsyne décède le 3 août 2008; il est inhumé dans un monastère de Moscou.


Pour revenir à l’Entremont, le valeureux Jacques François Luder est encore le témoin de la grande débâcle du Giétroz. Au début avril 1818, une importante poche d’eau retenue dans le glacier fait baisser durablement le débit de la Dranse de Bagnes. Un tunnel creusé sous la masse glaciaire facilite l’écoulement de l’eau, en même temps qu’il provoque une érosion de la glace. Dans l’après-midi du 16 juin, le glacier cède avec fracas. Les flots s’engouffrent dans les gorges et inondent bientôt la vallée jusqu’à Martigny. Ils emportent tout sur leur passage. Ponts, scieries, moulins, et forges, mais aussi maisons, granges et raccards sont dévastés sur les rives du cours d’eau. Seuls les coteaux sont épargnés. Dix personnes trouvent la mort dans la catastrophe. A Sembrancher, où le vallon se resserre, trois femmes et deux hommes, surpris dans leur travail, disparaissent dans les eaux tumultueuses. Non loin de son domicile, l'épouse du Grand Châtelain Luder, échappe de justesse à la mort (AFL). Le bourg déplore la destruction de quatre ponts, une scierie, deux foulons, quatre moulins, neuf écuries, six granges, quatre raccards et une habitation (52).

Les conséquences d’une telle catastrophe naturelle suscitent partout un grand élan de solidarité. Lié par un ancien traité de Combourgeoisie avec Aigle, le chef-lieu de l’Entremont reçoit un don généreux de cette commune du Chablais vaudois. Des secours proviennent également d’autres cantons suisses et des pays voisins. Les Archives du Grand-Saint-Bernard conservent un relevé précis des dommages importants, subis dans les localités riveraines, aux digues, ponts, bâtiments, cultures et denrées, ainsi que de la répartition des dédommagements aux sinistrés. Ce constat saisissant donne une idée de l’ampleur du désastre. Concernant Sembrancher, le rapport d’expertise est signé par Jean Joseph Pittier et Jacques François Luder (53).


VI/3 LOUIS JOSEPH LUDER (1797 – 1873), troisième des cinq enfants de Jacques François et de Marie-Marguerite, née Delasoie, il devient chanoine de l’Abbaye de Saint-Maurice, puis Procureur de la Communauté, enfin Recteur de Saint-Jacques. Cette vénérable Fondation, dont les bâtiments sont aujourd’hui encore habités, accueillait jadis des indigents et des malades non contagieux. Longtemps bénéficiaire des largesses de la Maison de Savoie, elle recevait aussi des pèlerins se rendant à Rome ou en Terre Sainte, mais plus encore les fidèles visitant le tombeau de Saint Maurice et de ses compagnons, légionnaires chrétiens recrutés en Egypte par les Romains au troisième siècle.

Lors des affrontements politiques et confessionnels qui affectent la Suisse entre 1840 et 1848, Louis Joseph partage avec ses Confrères la crainte de voir disparaître leur Royale Abbaye d’Agaune, ceci après treize siècles de spiritualité monacale, de rayonnement culturel et de vocation pédagogique. Bien qu’ouverte aux idées nouvelles de liberté civique, la Communauté des Chanoines est réticente au sujet de la laïcité scolaire ; elle la récuse même après la suppression des couvents argoviens en 1841. La paix retrouvée, la Diète Fédérale impose aux cantons du Sonderbund une contribution de guerre de six millions. L’Abbaye ménage sa sauvegarde en s’acquittant d’une somme de cent septante-cinq mille francs (54).


VI/5 JOSEPH ANTOINE LUDER (1804 – 1873), cadet des cinq enfants de Jacques François et frère du précédent, est issu d’une famille considérée de notaires et de magistrats, jouissant d’un patrimoine respectable de biens-fonds, répartis dans cinq communes alentour. Antoine épouse en 1838 Marie-Marguerite Delasoie, fille de Gaspard-Etienne, grand châtelain d’Entremont et de Julie, née du Fay, d’ascendance patricienne.




La formation juridique d’Antoine ouvre la voie à une série de mandats, au cours d’une période perturbée. Juge au Tribunal de Dizain (1831-32) et président du Dizain (1837-48), il est élu député à la Diète Cantonale en 1837. Il prend alors une part active à la lutte du Bas-Valais pour une représentation politique proportionnelle à sa population. Député au Grand-Conseil en 1840-48 et dès 1852 ; il siège à la Diète Fédérale en 1843 (55). Cette assemblée législative compte à l’époque 110 élus : 94 radicaux, 6 conservateurs protestants et 10 conservateurs catholiques. Très minoritaires, ces derniers engagent sept cantons catholiques à conclure une alliance particulière avec l’Autriche en 1845.


Le Sonderbund partage la Confédération en deux camps. Devant le risque d’un éclatement du pays, la Diète Fédérale déclare le traité contraire à la Constitution. Elle fait expulser les Jésuites opposé au libéralisme et lève en novembre 1847 cent mille hommes, placés sous le commandement du Général Dufour de Genève. Celui-ci affronte séparément les trois groupes réunissant les trente mille soldats des cantons catholiques. Les Fribourgeois de Maillardoz sont battus. Les troupes du Colonel de Salis sont défaites près de Lucerne. Dans l’attente d’un appui du Général autrichien Radetzki, le Régiment de Kalbermatten atermoie dans le Chablais. Les émissaires du Grand Conseil valaisan signent alors un traité de capitulation. Lors de ces événements, Antoine Luder est Major du Bataillon de Landwehr d’Entremont. Cette guerre civile est de courte durée et fait peu de victimes. Les cantons liés au Sonderbund doivent s’acquitter de lourdes contributions envers l’Etat Fédéral. Certaines communautés religieuses sont frappées de dédommagements. Le nouvel Etat Fédéral des 22 Cantons proclame sa Constitution en 1848. De larges compétences lui son attribuées, concernant la politique étrangère, l’armée, la monnaie, la poste et les douanes. Le service mercenaire est bientôt aboli, tandis qu’est instauré le principe du citoyen soldat (56).


Antoine assume encore d’autres responsabilités, à savoir juge au Tribunal Cantonal (1843), vice-président de celui-ci (1845-46), préfet du District (1856), puis conseiller national (1857-60) (55).Homme politique confirmé, il est élu au Conseil d’Etat en 1857. Il prend la tête du Département des Ponts et Chaussées à une époque déterminante. Au début de son mandat, la route du Grand-Saint-Bernard est réaménagée sur plusieurs tronçons, en aval de Bovernier et du Bourg-St-Pierre (57). Cette liaison internationale par le col sera carrossable en 1893 du côté suisse et en 1905 sur le versant italien.

En 1857, une ligne de chemin de fer relie déjà Bouveret à Martigny. Des travaux d’endiguement du Rhône sont réalisés dans le haut, le centre et le bas du canton. Ces années d’effort pour l’assainissement de la Plaine vont progressivement transformer un site marécageux et insalubre en vastes jardins et vergers. Au plan de la santé publique, plusieurs médecins de district signalent à l’époque le déclin des fièvres d’autrefois, liées au paludisme et aux infections digestives aggravant l’endémie goitreuse ; cette dernière est dès lors en régression (58).

En 1858, la route cantonale est réaménagée à Port-Valais, au Bois-Noir en amont de St-Maurice, ainsi qu’entre Martigny et Riddes. En 1859, le raccordement de la ligne de chemin de fer du Bouveret avec la voie longeant la rive nord du Léman est en cours de réalisation. La même année, des crues inhabituelles mettent à mal les digues du Rhône ; celles-ci sont renforcées à Leytron, Saillon, Riddes, Fully et Martigny. En mai 1860, la ligne ferroviaire Martigny-Sion est mise en service.

Au début septembre, de graves inondations ravagent à nouveau la Plaine du Rhône. Le Valais n’est pas en mesure d’exécuter de grands travaux d’endiguement par ses seules ressources ; il fait appel à la Confédération et aux autres Cantons. Un « Comité de Genève » est créé sous la présidence du Général Dufour. En 1861, des entretiens judicieux permettent de planifier conjointement la correction du Rhône et la construction de la voie ferrée remontant la Plaine. Des travaux importants sont effectués en 1862 sur la route cantonale de Martigny à Riddes. Le percement d’un tunnel du Simplon est prévu à long terme dès 1863. La même année, la correction du Rhône est en voie d’exécution sur un trajet notable. Les rapports du Conseil d’Etat de l’époque renseignent sur le détail de ces grands travaux (59).

Président du Conseil d’Etat en 1862, Antoine abandonne l’exécutif cantonal l’année suivante pour reprendre la charge de Préfet d’Entremont jusqu’à son décès en 1873, à l’âge de 69 ans (55). Une vie d’engagement politique ininterrompu vaut à ce magistrat déterminé et lucide l’estime d’une majorité de ses concitoyens et le respect mesuré de ses adversaires. Au cours de sa longue carrière, Antoine veille également à la gestion de ses terres et d‘une maisonnée occupant jusqu’à quinze employés, servantes, domestiques et valets (60).


VII/4 JOSEPH ANTOINE LUDER (1845 – 1892) est le quatrième des sept enfants d’Antoine et de Marie-Marguerite née Delasoie. De nature nonchalante, il manifeste un talent précoce pour le dessin et la peinture. Cette disposition inattendue est d’emblée en butte au réalisme paternel. Des études de droit imposées font de l’artiste ignoré un greffier de tribunal sans ambition. Il épouse sur le tard Adeline Puippe, tante de Denis Puippe, futur vice-président de Martigny, ainsi que de Jeanne née Puippe, mère du conseiller aux Etats Edouard Delalay. Des cinq enfants d’Adeline, trois meurent en bas âge. Son mari décède à 47 ans d’un diabète méconnu, évoluant en coma à la suite d’une cure de tisanes bien sucrées, doctement prescrite par un médecin de la ville voisine.


Autoportrait à l'âge de 21 ans (crayon, gouache)


Veuve à quarante ans, alors qu’elle est enceinte de son cadet, Adeline élève avec dévouement ses deux fils, Joseph et Louis. Bien qu’en bonne santé habituelle, elle souffre parfois de violents maux de tête. En 1908, dans une lettre à son aîné, elle décrit clairement des crises typiques de vraie migraine : troubles de la vision par temps d’orage ou de foehn, annonçant de vives douleurs sur un côté du crâne, suivies de nausées et de vomissements. Comme seul traitement, l’infortunée garde le lit dans la pénombre, une compresse d’eau froide sur le front.



La mort de mon père

Il était fatigué depuis des mois. Le 2 février 1892, en la fête de la Chandeleur, pendant que le marguillier sonnait l’élévation aux cloches de l’église, il fit un malaise, vers dix heures : « Je me sens si fatigué, dit-il à sa femme, je voudrais m’étendre ». Elle l’aida. Il se coucha sur une sorte de divan que l’on nommait alors un canapé. Sa parole devint embarrassée. Sa femme s’inquiéta : « Mon ami, qu’as-tu ? Tu souffres ? Réponds-moi ! Mon Dieu ! ». Mais lui ne put rien dire. Il se sentait sombrer dans une sorte d’inconscience. Ses paupières s’alourdirent ; sa tête roula un peu sur le coussin. Il fit un effort surhumain, rouvrit les yeux, dit avec peine. « Mon amie…les enfants…l’enfant… Elle vient…lentement… ». Il dit encore. « Loué…soit…Dieu ». Puis il sombra dans le coma, celui qui endort les diabétiques quand ils sont à la mort.

Ma mère comprit que c’était fini. Elle attendait depuis longtemps ce moment atroce, mais elle ne pouvait pas croire que ce fût vrai. Elle se jeta désespérée sur le corps inerte. Elle l’appela ; il ne répondit pas. Son râle continuait, profond, puis peu à peu ralentit, puis encore irrégulier, quelquefois plus fort, ensuite à peine perceptible. Ce fut ainsi durant plusieurs heures, puis le râle s’arrêta ; le corps devint mou, puis tout à fait inerte. Elle hurla de douleur et enserra de ses deux bras la tête pâle et humide. Il y eut encore un soupir et ce fut tout. Ma mère sentit l’horreur l’envahir, l’étreindre, l’étrangler : « Joseph, mon mari, pourquoi m’as-tu quittée ? » Elle était seule. Il ne parlait plus. Il était mort. Personne ne venait.

Elle sombra inerte sur le plancher. Puis elle rouvrit les yeux et devint attentive. Elle avait l’air d’écouter, là, assise sur le sol, Quelque chose avait bougé en elle…ah …oui, lui le pauvre enfant. Son visage devint calme, un sentiment puissant, grave, s’éveilla en elle. Lentement, elle se mit sur ses genoux ; elle se traîna, se pencha sur le corps étendu. Tant qu’elle put, elle s’approcha. Son corps était déformé par une grossesse avancée. Elle ne pleura plus : il ne fallait pas que souffre le pauvre petit. « Aide-nous, mon ami » dit-elle d’une voix si navrée, puis elle pleura longtemps, doucement sur le corps, puis pria à mi-voix : « De profundis clamavi… ».


Adeline vit son veuvage dans la demeure familiale de son mari décédé. Elle partage ce grand immeuble avec ses belles-sœurs Josette et Angeline. A l’exemple d’autres familles bourgeoises, les Demoiselles Lude ont aménagé quelques pièces en Hostellerie. Elles offrent gîte et couvert aux nantis de passage (61). L’adresse est bonne ; elle est recommandée dans les guides touristiques de l’époque. En plus, comme à l’hospice du Saint-Bernard, les pauvres hères y trouvent un accueil charitable. Intégrée à cette bonne maison au point de se croire adoptée, une fidèle domesticité veille à servir chacun, sans toutefois s’oublier. C’est ainsi que, les décennies passant, une gestion défaillante et la bienveillance béate des Demoiselles finissent par écorner un patrimoine ancestral.


Les Demoiselles Lude

Quand je me suis installé comme médecin de campagne, j’avais une haute idée de la mission du praticien, par tempérament et par tradition. Plusieurs générations d’ancêtres avaient exercé la charité dans notre vieille maison : on l’appelait parfois le Petit-Saint-Bernard. Les derniers membres de ma famille que j’ai connus étaient en fait deux vieilles tantes. On les nommait « les demoiselles », parce qu’elles étaient d’un rang élevé, étant filles de magistrat. Elles étaient pieuses, douces aux malheureux et aux pauvres qu’elles accueillaient comme des envoyés de Dieu. Je les ai vues recevoir des gueux, des traînards sur la route du Saint-Bernard. Valdotains pour la plupart, ils venaient mendier la soupe et le logis d’un soir. Quand ils arrivaient, les demoiselles leur faisaient une révérence.



L’Auberge du Juge

A vous tous voyageurs, passant par Sembrancher,
Inconnus ou connus, mon salut pour prélude !
Si votre bourricot, rempli de lassitude,
Arrivé jusque là, commençait à broncher,
Ou si, partis à pied – car il vaut mieux marcher-
Midi sonnait en vous la faim de l’habitude,
Entrez dans la maison des demoiselles Lude,
Vous y mangerez bien, sans vous faire écorcher.
Des siècles ont passé sur notre république
Chaque hôtel à présent, par l’enseigne publique
Annonce tout parfait, vantant sa qualité :
On sait ici les lois de l’hospitalité !
Voulez-vous un dicton qui soit juste et dépeigne
La règle de céans ? A bon vin pas d’enseigne !

Signé : Edmond de la Harpe, notaire
15 octobre 1895


VIII/1 PIERRE JOSEPH MARIE LUDER (1885 – 1918), aîné des cinq enfants de Joseph et d’Adeline née Puippe, il est contemporain et camarade d’étude de l’éminent homme d’Etat Maurice Troillet. Juriste, greffier du Tribunal d’Entremont, il épouse Marie-Louise Delasoie, buraliste postale à Sembrancher. Le couple a quatre enfants, Marguerite (1910), Maria (1911), Pierre (1913) et Antoine (1914). Leur mère décède d’une grave hémorragie du placenta, à la naissance du cadet. Son mari meurt de complications pulmonaires, lors de la grande épidémie grippale de 1918 (62).


VIII/5 LOUIS ETIENNE MARIE LUDER (1892 – 1972), cadet de Joseph et d’Adeline, il naît dix semaines après le décès de son père. Ce destin d’enfant posthume va laisser une empreinte durable. Avec son aîné, il est entouré d’affection par une mère endeuillée. Après l’école élémentaire du Chapelain, il est inscrit au collège de Saint-Maurice. Pendant les trimestres, il réside avec sa mère dans un appartement loué en ville. Des études classiques privilégiant le français, le latin et le grec, ouvrent son esprit à une culture littéraire et aux valeurs humanistes. Le moment vient bientôt de choisir une profession.


Mes origines

«  Je suis né à Sembrancher d’Entremont, le 20 Avril 1892. Mon père était mort depuis trois mois. Ma mère a accouché dans les larmes. Elle avait gardé son mari sept ans, maman. Encore aujourd’hui, j’aime à l’appeler maman. Elle eut une vie triste, pleine de chagrins. Elle mit au monde cinq enfants ; trois moururent en bas âge ; deux survécurent. Mon frère aîné fut, à 33 ans, l’une des innombrables victimes de la grippe espagnole de 1918. Maman vécut dans une sorte d’isolement pénible. Mon père l’avait épousée contre le gré de sa famille. Nous appartenions à cette sorte de bourgeoisie aisée que les charges publiques avaient distinguée. Des alliances avec la noblesse du temps, née des services à l’étranger, nous avaient classés. Mes ancêtres étaient très riches. Je suis né au déclin de leur fortune. Je n’en ai pas souffert, seulement j’ai dû me fatiguer. Ma santé fut parfaite et elle l’est encore, ce 22 mai 1972.


Dans sa famille, on trouve en trois siècles des magistrats, des notaires, des avocats, deux seuls clercs, mais pas de médecin. Il est vrai que le Valais des notables privilégie par tradition les filières juridique, militaire, voire ecclésiale. Celles-ci permettent souvent d’accéder aux charges publiques, aux situations en vue. Autrefois, dans les provinces françaises, l’avocat, l’officier, le juge et le curé dînaient à la table des Maîtres au château, alors que le médecin de campagne avait son assiette à la cuisine, avec les domestiques. Ce n’est qu’au cours du dix-neuvième siècle que l’art de guérir acquiert partout le prestige et la promotion sociale liés aux progrès scientifiques. C’est ainsi que le choix sans doute concerté d’une profession vouée au savoir et au dévouement éveille chez Louis, comme chez sa mère, l’espoir d’une réussite honorable, quel qu’en soit le prix.

Dans le passé, les familles alliées Bastian et Claivaz comptent chacune un médecin. Sœur aînée de Jacques François Luder, Jeanne Catherine (1760-1791) épouse le docteur Bastian de Liddes. Petit-fils d’Etienne Clayvaz et de Marie Ursule, née Luder (1735-1783), Maurice Claivaz (1798-1883) de Sembrancher est le fils de Laurent et de Josette née Roserens. Après une formation à la Faculté d’Erlangen (D), ce docteur s’installe en 1829 à Martigny. Il prend part à la lutte contre certaines épidémies dans les vallées et assure la formation des sages-femmes. Plus tard, il se voue à une carrière politique au plan cantonal, puis fédéral, dans la mouvance de la Jeune Suisse et du libéralisme. Il consacre également des publications aux eaux de Saxon, qu’il tente en vain de promouvoir dans le cadre d’un grand établissement de bains. Pour vanter les bienfaits d’une cure, la teneur en sels minéraux de la source est analysée à plusieurs reprises. Le taux variable des iodures fait cependant craindre un artifice, des fioles d’iode étant découvertes au voisinage de la prise d’eau (62).


LA FORMATION D’UN PRATICIEN

Pour tout candidat aux études de médecine, le choix d’une Université s’avère primordial. Au début du vingtième siècle, le développement des sciences médicales en Europe est encore largement tributaire d’un modèle d’organisation adopté par l’Empire Allemand sous influence prussienne, ainsi que par les pays voisins comme l’Autriche-Hongrie et la Suisse. Dans leurs centres universitaires, les grands hôpitaux archivent leurs observations diagnostiques et thérapeutiques. Les instituts d’anatomie pathologique cataloguent les lésions organiques et le résultat des traitements. Les laboratoires diversifient les analyses, l’expérimentation et les recherches. C’est toutefois le regroupement de ces diverses activités, les échanges féconds entre spécialistes, la valorisation statistique de leurs données respectives et enfin leurs publications qui contribuent ensemble à des avancées qui font le prestige inégalé de l’hégémonie médicale allemande. Celle-ci a son apogée entre la défaite militaire française de 1871 et le début de la première guerre mondiale en 1914 (63).

C’est précisément au terme de cette époque que Louis Luder décide de s’inscrire à la Faculté de Médecine de Zurich. Il connaît alors la jeunesse d’un cadet protégé en tout et vit à la manière d’un bourgeois aisé. Durant sa formation propédeutique, il suit les cours de l’éminent physiologiste Walter Hess, Prix Nobel en 1949, réputé pour ses expérimentations sur le système nerveux. Anticipant sur son programme d’études, notre jeune carabin se laisse parfois entraîner en Clinique Chirurgicale, par des camarades curieux d’assister discrètement aux brillantes présentations de malades du célèbre Professeur Ferdinand Sauerbruch. Ce pionnier de la chirurgie thoracique contribuera plus tard au renom de l’Hôpital de la Charité à Berlin.

En pleine préparation d’examens, Louis doit brusquement interrompre ses études, lorsque la Mobilisation Générale est décrétée en août 1914. De longues périodes de service militaire, en particulier une école d’officiers, imposent au cadet choyé une stricte discipline, un entraînement physique intensif, ainsi que la rude camaraderie des soldats. La personnalité du futur médecin s’en trouve à jamais fortifiée. Toute sa vie il évoquera avec émotion le souvenir de son Ecole d’Aspirants à Porrentruy : la Promotion 1915 des Lieutenants d’Infanterie de la Première Division de l’Armée Suisse s’appelle « Serment au Drapeau ». Chacun de ces jeunes officiers est instruit au commandement et au combat : il est préparé au sacrifice à la Patrie par des instructeurs motivés. L’un de ceux-ci n’est autre que le futur Colonel Roger Masson, chef du service de renseignement helvétique durant la deuxième guerre mondiale. Au cours des années cruciales de 1942-43, ce Brigadier reste en contact avec le Général SS Walter Schellenberg, pour convaincre les Allemands de la détermination de la Suisse encerclée à se défendre par les armes.




Louis a déjà repris ses études lorsque sa mère décède en 1916. A sa grande surprise, l’infortuné découvre alors un héritage obéré, qui lui imposera des années de sacrifices. De 1914 à 1918, il tente d’intercaler au mieux des semestres d’études et des sessions d’examen, entre des périodes de service militaire. Fier et candide à la fois, il pense attirer l’indulgence de ses professeurs en se présentant aux examens dans son uniforme de lieutenant. L’artifice n’a pas vraiment l’effet escompté. Estimant toutefois que la préparation insuffisante du candidat est liée à ses obligations de citoyen soldat, le jury professoral renonce à un constat d’échec. Il prie l’intéressé de revoir les matières de son examen propédeutique, avant de se présenter à nouveau.

C’est à Lausanne que notre futur docteur accomplit la période clinique, c’est-à-dire hospitalière de ses études. Le Professeur César Roux y inculque à ses élèves le sens aigu de l’observation des malades et du diagnostic raisonné. Issu d’une modeste famille huguenote du Jura Vaudois, ce chirurgien renommé doit aussi sa formation à l’école allemande. Il est l’élève de Theodor Kocher de Berne, Prix Nobel en 1909 pour ses travaux sur la physiologie et la chirurgie de la glande thyroïde, en particulier du goitre helvétique (64). Mondialement connu, Kocher avait été formé par Billroth, père de la chirurgie allemande du dix-neuvième siècle, par ailleurs mélomane et ami du compositeur Johannes Brahms.

Une fois diplômé, notre jeune médecin parfait ses connaissances à l’Institut d’Anatomie Pathologique, puis à la Maternité Universitaire du Professeur Guillaume Rossier à Lausanne. Il termine sa formation par un stage en chirurgie à Saint-Gall, auprès du Professeur Karl Henschen, nommé plus tard à la Faculté de Bâle.

En 1920, Louis épouse Jeanne Contard, fille de Joseph, pharmacien à Martigny. La femme de ce dernier, Marie-Louise, est la soeur d’Etienne Taramarcaz, pharmacien à Sembrancher. Les parents de Jeanne Contard décèdent d’une pneumonie grippale, à quelques jours d’intervalle en janvier 1908. Orpheline à 15 ans, pupille du Préfet Alfred Tissières , Jeanne suit en 1919 une formation paramédicale à Paris, sous l’égide de la Croix-Rouge Française. Appelées « Secours aux Blessés Militaires », ces jeunes élèves, parfois de grandes familles, sont ensuite engagées dans les Policliniques de la Capitale. Elles prennent part aux soins donnés aux mutilés de guerre, gazés, amputés et « gueules cassées ». Cette rude expérience de la médecine ambulatoire permettra à Jeanne de seconder son mari. Peu après son mariage, Louis décide en effet de se vouer à une pratique générale. Il ouvre un cabinet de médecin-chirurgien, dans sa maison de famille à Sembrancher, comptant ainsi veiller sur ses quatre neveux et nièces, orphelins en bas âge. (65).


Jeanne Contard, 1919, Paris



MEDECINS DE CAMPAGNE

Parmi beaucoup d’autres, trois œuvres littéraires résument certaines observations pertinentes, émanant d’auteurs qui ont fait du médecin de campagne un personnage emblématique.

Publié en 1833, un des plus célèbres romans d’Honoré de Balzac met en scène un étudiant brisé par un drame affectif, Au terme de sa formation à Paris, le jeune médecin décide de vouer sa vie et son savoir à un petit pays du Dauphiné, en Isère. Par son inlassable dévouement, le docteur Bénassis gagne l’estime d’une clientèle de petits agriculteurs, ancrés dans leurs traditions. Exercé dans la solitude et l’abnégation, cet apostolat conduit le praticien à adopter le langage et les manières sans apprêt de ses fidèles patients. Au reste, Balzac charge son « Médecin de Campagne » de présenter à un vétéran des guerres napoléoniennes des cas concrets de pauvreté, d’assistance, de contraste entre le retard et le progrès. L’auteur profite également d’exposer ses propres idées sur le désenclavement économique d’une région loin de tout (66).

En 1856, Gustave Flaubert attire l’attention de ses lecteurs sur un officier de santé replet et sans envergure, peinant à gagner des clients dans un bourg proche de Rouen. Encouragée par l’apothicaire Homais, son épouse « Madame Bovary » le convainc d’opérer le pied bot d’un valet d’auberge un peu niais. Envisagée en secret, la perspective d’un coup d’éclat, de la notoriété et bientôt de la fortune fait rêver à l’avance le jeune couple. Le mari se procure un traité. Le pharmacien promet un compte-rendu dans la presse, le moment venu. L’intervention rendrait le chirurgien célèbre dans toute la France. Promptement opéré à l’Auberge du Lyon d’Or, l’infirme baise les mains de son sauveur en fin d’intervention. Malheureusement, les suites opératoires se révèlent calamiteuses. Un chirurgien des environs vient finalement amputer le membre gangrené. Flaubert décrit avec une froide lucidité les affres de Bovary, déconsidéré par la population, dénoncé par ses confrères et déjugé par une épouse qui va lui préférer un amant. L’auteur s’attache à mettre crûment en évidence la solitude d’un praticien loin de tout, les faux espoirs que lui valent son audace et l’insoutenable désaveu d’un échec connu de tous (67).

En comparaison, l’autobiographie rédigée dès 1917 par Mikhaïl Boulgakov n’a rien de romanesque. Né en 1891 à Kiev, dans une famille d’intellectuels, ce médecin termine ses études au début de la Révolution Bolchevique. A peine diplômé, il devient, contre son gré, le seul responsable d’un petit hôpital de la Croix-Rouge, dans l’arrière-pays de Smolensk en Russie. Dans ses « Récits d’un jeune médecin », Boulgakov déplore d’emblée l’accueil méfiant que lui réservent infirmières et sages-femmes, récemment privées d’un bon chirurgien parti en retraite. C’est ainsi que le nouveau venu est sans cesse épié dans sa pratique quotidienne, tant par son personnel que par une clientèle rurale de tous âges. D’interminables consultations voient défiler un flot de patients. Le dépistage des cas sérieux exige une attention soutenue. Par ailleurs, l’arrivée fortuite d’urgences à risque impose un diagnostic éclairé, suivi d’un traitement judicieux. Toute cette procédure doit se réaliser sans délai, à l’aide de moyens limités, dans un cruel isolement, avec le secours aléatoire d’une bibliothèque pleine à craquer de manuels spécialisés. Au terme d’une journée exténuante, il n’est d’ailleurs pas rare qu’un cocher vienne encore quérir le docteur pour une visite au loin. Dans la nuit et la tempête rôdent des loups, parfois atteints de la rage. En l’occurrence, mieux vaut savoir tirer au pistolet pour les éloigner.

Durant les premiers mois de ce mandat, les courtes nuits du jeune praticien sont hantées par la perspective angoissante de situations difficiles à gérer, faute de connaissances théoriques et, plus encore, d’expérience pratique. Comme dans un cauchemar, le débutant s’interroge à l’avance sur son comportement, face à une appendicite purulente, à une hernie étranglée, voire à une trachéotomie urgente chez un petit, étouffant d’un croup diphtérique.

En fait, le savoir et la maîtrise du nouveau chirurgien vont trouver bientôt une confirmation bienvenue, dans la prise en charge de deux graves urgences. La première concerne une jeune fille transportée à l’hôpital avec une jambe broyée à la suite d’une chute dans un foulon à lin. A l’article de la mort, la patiente reçoit d’abord une injection d’huile camphrée pour stimuler son appareil cardio-respiratoire. Conduite en salle d’opération, elle est ensuite endormie au chloroforme, puis amputée à mi-cuisse dans les règles de l’art. Après une longue convalescence, l’invalide est appareillée pour une réhabilitation à la marche. Le deuxième exploit du néophyte est un accouchement difficile, relevant de manœuvres obstétricales délicates. Réalisées avec maîtrise, celles-ci permettent de sauver la mère et l’enfant. Cette double réussite assure au valeureux docteur de province l’estime et aussi la déférence de tout son personnel. Sa réputation s’étend bientôt à une vaste région (68).

A l’échéance d’un contrat de deux ans et malgré la satisfaction d’avoir gagné la confiance de toute une population, le brave médecin abandonne à jamais sa pratique. Il rédige alors ses souvenirs professionnels. Ultérieurement, il réalise la description saisissante d’un premier épisode de dépendance à la drogue. Jusqu’à son décès prématuré en 1940, il va se consacrer à la littérature et au théâtre. Cette carrière lui vaudra les tourments de l’inquisition stalinienne, attisés par des auteurs médiocres, membres du parti, jaloux de son talent littéraire. Ce n’est que plusieurs décennies après sa mort que Boulgakov sera reconnu comme un des grands écrivains russes du vingtième siècle. Ecrit sous la terreur communiste par un malade, « Le Maître et Marguerite » son chef-d’œuvre, est une fantasmagorie baroque, mêlant calvaire et diableries, burlesque et satire politique, sans omettre une belle histoire d’amour (69).

Dicté à sa femme avant de mourir un texte saisissant de Boulgakov décrit les fantasmes d'un écrivain sous addiction :

« O dieux, dieux ! Comme la terre est triste, le soir ! Que de mystères, dans les brouillards qui flottent sur les marais ! Celui qui a erré dans ces brouillards, celui qui a beaucoup souffert avant de mourir, celui qui a volé au-dessus de cette terre en portant un fardeau trop lourd, celui-là sait ! Celui-là sait, qui est fatigué. Et c’est sans regret, alors, qu’il quitte les brumes de cette terre, ses rivières et ses étangs, qu’il s’abandonne d’un cœur léger entre les mains de la mort, sachant qu’elle – et elle seule – lui apportera la paix. »


Pour conclure au sujet du médecin de campagne, il semble que Balzac, Flaubert et Boulgakov soient unanimes à confirmer certains traits fondant la légende des praticiens loin de tout : le désintéressement, la constante disponibilité, les déplacements incessants, par tous les chemins et par tous les temps, les décisions épineuses à prendre sans grands moyens, dans l’urgence et la solitude, les succès souvent méconnus, les échecs parfois présumés et toujours divulgués, les maigres loisirs, le tout cependant compensé par le privilège d’honorer une profession de sciences et de dévouement, au service de populations attachantes.


Noble souffrance

« Les histoires de médecin racontent la souffrance des hommes. Rien n’est sacré comme la souffrance. Le récit sur un ton badin du désarroi d’un malade est une sorte de sacrilège. Je ne ferai jamais ce récit autrement que pour compatir et pour exprimer mon admiration envers la sérénité d’un malade. Dans notre pays, j’ai tellement admiré le noble et courageux comportement de ceux qui souffrent ! La souffrance les anoblit.

Si je conte l’histoire d’un patient, qu’on sache que ce malade-là n’a pas existé. Celui dont je parle est l’image robot de mille patients semblables, habitant la région. Je décris l’attitude des nôtres devant la maladie, la souffrance et la mort. J’ai vu des héros naturels, pleins de simplicité. J’en ai vu cacher simplement leur mal par une sorte de pudeur : c’était comme s’ils se gênaient de souffrir et de « déranger » tant de monde autour d’eux. Je suis souvent venu chez un malade qui avait attendu longtemps avant de m’appeler. Puis, on me téléphonait d’urgence et je tardais. Le patient ne manifestait pas d’impatience ; il disait seulement quand j’arrivais : « Toi, tu te fais attendre ! ». J’exerçais alors ma profession et la douleur s’atténuait. Bientôt, le malade se calmait et me regardait gentiment. Moi, je pensais : « Il va me remercier ». Alors il me disait : « Toi, tu es formidable pour la moto ! ». Il me disait çà pour me faire plaisir, parce que je l’avais soulagé. On n’avoue pas qu’on a souffert, chez nous ; on a la pudeur de la souffrance. Avouer qu’on a calé devant le mal…jamais !

J’étais fier de servir mes gens ! J’aime raconter cela, non pour me vanter. Je faisais mon métier, je soignais. Quoi de plus naturel ! Mais traiter des patients comme eux vous grandissait dans votre conscience et vous donnait la joie. Je ne saurais m’en prévaloir. Combien d’entre eux, du reste, dans leur rude franchise et leur sincérité, n’ont pas manqué de me reprocher mes échecs, exprimant parfois leur déception de me trouver bien en dessous de leur idéal ».


UN VILLAGE OUBLIÉ

Connu pour son passé historique d’étape alpine, habitée par des notables et leur domesticité, Sembrancher est, au début du XXe siècle, le chef-lieu d’un district frontalier, siège du Tribunal d’Entremont. Située juste en aval du confluent des Dranses de Bagnes et d’Entremont, la localité en longe la rive gauche, au creux d’un étranglement flanqué au sud par le Mont Catogne et au nord par l’Armanet. Parallèle au cours d’eau, sa Grand-Rue est bordée d’habitations le plus souvent mitoyennes, de deux ou trois étages. Avec leurs toits de dalles grisâtres du pays, leurs façades crépies, leurs portes et fenêtres encadrées de pierre de taille, ces demeures ont souvent une vaste pièce au rez-de-chaussée, conçue jadis pour l’installation des boutiquiers et artisans indispensables au quotidien d’un lieu de passage.

Vers le haut du bourg à l’est, la rue principale bifurque en direction du Châble et d’Orsières. De part et d’autre de ce tracé en fourche de la rue principale, des ruelles desservent une rangée d’étables et de remises en maçonnerie, surmontées de granges et de raccards en mélèze. Chaque quartier a sa fontaine à deux bassins, abreuvoir et lavoir. Sur la place de l’église, la Maison de Commune, reconstruite en 1892, fait face à la demeure familiale du docteur. Rénovée en 1765 par Bruno, futur Châtelain et Banneret, cette maison cossue, au volume imposant, est citée dans de nombreuses publications. Les angles crénelés de sa façade principale, ainsi que les entourages des portes et fenêtres sont en belle pierre de Fionnay ; la balustrade des balcons est en fer forgé.




A l’intérieur, les corridors un peu sombres ont un dallage à l’ancienne et des voûtes à nervures croisées. Deux cages d’escalier desservent une bonne vingtaine de pièces, distribuées sur quatre niveaux, hormis les sous-sols. Cheminées et boiseries séculaires ornent quelques chambres. Certaines salles portent encore un nom ancien. Au rez-de-chaussée, le Lignier est un vaste caveau à grandes voûtes et pilier central ; il conserve un manteau de cheminée, un four à pain, et un entrepôt à bois (en latin lignum). Au premier étage, le Grand Poêle doit son appellation au fourneau de pierre ollaire de ce réfectoire spacieux, réservé à la bonne douzaine de servantes et domestiques assurant le train de vie du Conseiller d’Etat Antoine Luder, propriétaire de vastes domaines fonciers.

Avec sa modeste population d’à peine 700 habitants en 1920, Sembrancher vit encore traditionnellement de l’élevage transhumant, d’une agriculture de montagne diversifiée, de l’exploitation des forêts, ainsi que, pour certains, d’un appoint viticole. Le bourg compte quelques commerces de détail, deux hôtels et une demi-douzaine de cafés. En plus des laiteries, moulins, scieries, forges et tanneries, une bonne dizaine d’ateliers occupent encore des charrons, menuisiers, maréchaux-ferrants et ferblantiers. Ces implantations artisanales remontent parfois aux temps anciens de la châtellenie, de la souste, des marchés et des foires. Enfin, un certains nombre de mineurs, ardoisiers et tailleurs de pierre, souvent italiens, viennent travailler dans les carrières de la région dès le milieu du dix-neuvième siècle.

Concernant la santé publique, Sembrancher a sa pharmacie depuis 1863. A ce propos, l’histoire locale rappelle qu’en 1869, le faux-monnayeur valdotin Joseph-Samuel Farinet, oeuvrant en secret à Champsec dans le Val de Bagnes, vient demander -en vain- de la poudre d’or à l’apothicaire Etienne Taramarcaz. Le docteur Pittet pratique dans le village en 1901 ; il est remplacé par le docteur Castanié, actif jusqu’en 1916.

Pour ce qui est des infrastructures, la localité est desservie par la route du Grand-Saint-Bernard, réaménagée en 1893, ainsi que par le chemin de fer Martigny-Orsières depuis 1910. L’éclairage électrique de la commune est assuré progressivement dès 1903 par l’usine de Bagnes. En 1919, le bourg renouvelle à grands frais ses adductions d’eau potable, ses sept fontaines, son réseau d’égouts et le revêtement pavé de ses rues, places, ruelles ou « charrières » (70).


UN NOUVEAU DOCTEUR DANS LES VALLEES DES DRANSES

Au cours des siècles, plusieurs médecins ont exercé leur art dans le district alpin et frontalier d’Entremont. Les archives locales citent à Sembrancher François de la Tour (physicus) au quinzième siècle et Jean Dallèves en 1688 ; ce dernier est par ailleurs châtelain et banneret. Le médecin français Minaud pratique en 1623 à Bagnes, où il exploite en outre des mines d’argent. Dans cette même commune, le chirurgien Jean-François Pinguin exerce de 1720 à 1750. Au dix-huitième siècle sont aussi mentionnés à Liddes les docteurs Bastian et Darbellay, ainsi qu’au Bourg-St-Pierre Jean François Moret. Orsières signale le docteur Gaspard Emmanuel Joris au dix-neuvième siècle. Gaspard Etienne Balleys s’installe au Bourg-St-Pierre en 1863 ; il dessert la haute vallée jusqu’à son décès en 1912, assumant de surcroît une activité politique locale. A Bagnes encore, François Benjamin Carron exerce sa profession de 1849 à 1905, développant en outre la station touristique de Fionnay (71). La longue carrière de ces deux derniers docteurs symbolise la vocation solitaire du médecin de montagne, dévoué et compétent. Par ailleurs, entre 1917 et 1972, la région d’Orsières est également desservie sans discontinuité par les médecins suivants : Jaccottet, Sarkhar, Micheloud, Cordonna, Christen et enfin Maurice Troillet, enfant du pays.

En 1920, pour une population de 128'000 habitants, le Valais compte 48 praticiens, le plus souvent installés dans les sept villes de la Plaine du Rhône. En Entremont exercent les docteurs Felix Pozzi à Orsières et Alfred Besse à Bagnes. Des dépôts de médicaments sont bientôt mis à la disposition des sept localités principales. Ce service est placé sous la responsabilité bénévole des médecins ; ceux-ci ne dispensent pas de produits pharmaceutiques contre paiement, comme en Suisse Alémanique. Succédant à son confrère Castanié, le nouveau praticien de Sembrancher consulte à son domicile et visite ses patients dans les nombreux villages du district. Au cours de ses stages en chirurgie, il a appris à opérer des appendicites, des hernies et d’autres affections courantes ; il est également formé en médecine des accidents. C’est ainsi qu’il traite certains de ses patients à l’hôpital de Martigny, alors ouvert aux praticiens de la région. Les interventions plus importantes y sont réalisées par des chirurgiens, avec l’assistance des médecins de famille.

Pour ses périples quotidiens, le docteur se déplace à motocyclette : non asphaltées, les routes sont fort poussiéreuses par beau temps, boueuses sous la pluie, enneigées et glacées en hiver. Il arrive que les voies de communications soient soudain coupées par des éboulements ou des avalanches, en particulier dans la combe au pied du Mont-Catogne, entre Orsières, Sembrancher et Martigny-Croix. Las de chuter durant la mauvaise saison, surtout la nuit, l’infortuné praticien s’adresse à son garagiste Jean Ramoni de Martigny-Bourg : ensemble, ils imaginent de stabiliser la progression de la moto sur la neige à l’aide de skis courts, ajustés de part et d’autre du véhicule, à l’avant par un bras de levier et à l’arrière par un ressort à boudin. En cas de danger, le motard cale ses pieds dans la mâchoire des skis plaqués sur la chaussée glissante. Ainsi équipée, la puissante Sunbeam anglaise sécurise les déplacements hivernaux du médecin. Dans les villages, ses traversées pétaradantes font régulièrement sensation.




Bientôt connu pour la sûreté de ses diagnostics, pour ses nouveaux traitements et son inlassable dévouement, le jeune omnipraticien est prié d’ouvrir un deuxième cabinet médical, en 1924 à Orsières. A vrai dire, cette requête est le fruit d’un calcul honorable des autorités. Tous les dimanches, les habitants des hameaux descendent pour la messe à l’église du bourg ; ils font ensuite leurs emplettes dans les magasins, ouverts comme les pintes à la fin des offices. L’occasion de pouvoir également consulter permet à chacun de se soigner.

Fort opportunément, l’installation d’un praticien de campagne va de pair avec le développement des assurances en cas de maladies et d’accidents. Basées sur le principe de la solidarité, dans le sillage des lois sociales suisses de 1911, celles-ci garantissent des primes et des traitements à faible coût. Qu’il soit tiers garant ou tiers payant, l’assureur couvre l’essentiel des prestations médicales et pharmaceutiques. Dans le Valais de l’époque, le prix d’une consultation est fixé à deux francs. Une médicalisation accessible à tous va donc améliorer progressivement les conditions générales d’hygiène et de santé d’une population par ailleurs sobre et robuste.


L’ENFANTEMENT

L’art des accouchements mérite un rappel historique. L’Allemand Eucaire Roesslin publie un des premiers traités d’obstétrique en 1513. Les anatomistes de l’époque décrivent les obstacles au déroulement des couches, qu’il s’agisse du bassin étroit de la mère, de la position transverse du fœtus ou de sa présentation par le siège. En 1581, le Français F. Rousset précise la technique alors risquée de la césarienne, permettant l’extraction du nouveau-né par incision abdominale de la matrice. Dans les hôpitaux urbains, les salles de travail sont confiées à des sages-femmes ; la mortalité périnatale y est élevée. Partout ailleurs, la plupart des accouchements se font à domicile, avec l’aide traditionnelle de matrones inégalement instruites (72).

Devant la récurrence de nombreuses complications, le roi Louis XIV ordonne en 1696 un enseignement de l’obstétrique. Il confie cette charge à François Mauriceau, qui devient le premier médecin accoucheur de l’Hôtel-Dieu à Paris. Cette initiative place bientôt la France au premier rang d’une spécialité qui profite également à la qualification des sages-femmes (73).

Au dix-huitième siècle, Madame du Coudray, maîtresse sage-femme parisienne, invente un ingénieux mannequin d’accouchée en travail. L’appareil permet la démonstration pratique de la descente du fœtus et de ses diverses présentations. Cet appoint technique à un traité paru en 1772 va servir à former des générations d’accoucheurs et de sages-femmes (74). Toutefois, ces dernières restent longtemps en nombre insuffisant pour assurer la relève de toutes les matrones d’antan. La situation qui en résulte confirme le dicton populaire prétendant alors que « toute accouchée a un pied dans la tombe ».

A partir de 1750, certains accouchements difficiles bénéficient de la découverte d’un huguenot émigré en Angleterre : Pierre Chamberlen invente en 1647 un grand tire-tête, amélioré un siècle plus tard par le français Levret. Il s’agit finalement d’une grande pince à branches dissociables, dont les extrémités en cuillères galbées sont introduites séparément dans la matrice, de part et d’autre de la tête fœtale. Les deux pièces une fois réunies aident à la descente du nouveau-né par traction du forceps. A la fin du dix-huitième siècle, l’obstétrique française gagne encore en prestige avec Jean-Louis Baudelocque de Paris, professeur d’obstétrique et auteur d’ouvrages largement diffusés auprès des médecins et dans les maternités (75).

A Genève, le docteur Léon Gauthier rappelle qu’à la même époque, les sages-femmes suivent quelque temps la pratique obstétricale d’un maître chirurgien, voire d’une collègue, obtenant ainsi une attestation d’apprentissage. Dès 1751, à la suite de plaintes répétées pour complications, les autorités demandent aux maîtres chirurgiens Guyot et Sabourin de donner alternativement un cours d’obstétrique, suivi d’un examen d’aptitude. Evoquant la mortalité globale durant la petite enfance, Gauthier l’estime alors importante : 80% des varioles, par exemple, se déclarent avant cinq ans ; dans les familles, il faut souvent avoir sept enfants pour en garder trois (76).

Dans le Pays de Vaud, un cours pour sages-femmes est inauguré en 1778 aux Bains d’Yverdon ; il est donné par Jean-André Venel, élève de l’accoucheur François-David Cabanis, de Genève. Dans l’histoire médicale, cependant, Venel est plus souvent cité comme fondateur du premier hospice orthopédique au monde. Ouvert en 1780 à Orbe, l’établissement prend en charge les malformations de l’appareil locomoteur. Par ailleurs, le chirurgien Matthias Mayor assume la formation des sages-femmes de 1809 à 1847 à Lausanne. Il rédige un manuel à leur portée et insiste sur le rôle éminent de leur activité, favorisant la propagation de l’hygiène dans les campagnes (77). Enfin, selon Yves Saudan, la première maternité de la région lausannoise est ouverte en 1874 à Montmeillan (78b).


Dans le Canton du Valais, les pratiques obstétricales sont résumées d’une façon lapidaire à l’occasion d’une séance du Conseil de St-Maurice, remontant à novembre 1754. « Les accouchées sont assistées par des matrones subventionnées par les communes ; les sages-femmes instruisent les candidates à la profession, de tout leur savoir et connaissance » (79).

A partir de 1804, la législation cantonale prévoit une formation dûment attestée des sages-femmes. Chaque dizain devrait envoyer une élève au moins pour suivre une instruction appropriée. Prétextant leur autonomie, nombre de communes veillent d’abord à s’attacher leurs matrones ou sages-femmes expérimentées, garantes espérées d’une relève. Les options de l’Etat n’ont donc qu’une audience relative, concrétisée par l’organisation irrégulière de cours donnés à Sion, Martigny, Viège et Loèche par les docteurs E.Gay (1806-1810), M. Claivaz (1841 1847), F.Mengis, H.Grillet (1851 1861) C.-L. Bonvin (1867 1893). En 1889, le Valais compte 197 sages-femme, contre 76 à Genève (80).

La création des Facultés de Médecine de Genève et Lausanne, à la fin du dix-neuvième siècle, implique l’ouverture de maternités qui vont bientôt former, comme celles de Fribourg et de Saint-Gall, un contingent bienvenu de sages-femmes valaisannes. Celles-ci sont au nombre de quatorze en Entremont, lorsque arrive le docteur Luder, lui-même formé en obstétrique et ouvert à une collaboration. Eloigné des grands centres hospitaliers, le canton ne compte encore aucun gynécologue. Par tradition, les femmes y enfantent le plus souvent à leur domicile, avec l’aide de matrones, depuis longtemps relayées par des sages-femmes diplômées. Celles-ci apprécient le recours à un médecin qualifié pour un bilan prénatal ou lors d’accouchements présumés difficiles. Il peut s’agir de présentations atypiques du nouveau-né, de rétrécissement (rachitique) du bassin de la mère, ou d’autres anomalies, pouvant relever d’une extraction par forceps.


"Accouchement au forceps", Baudelocque, "L'art des accouchements", Paris 1781.


Le cas échéant, la sage-femme prépare la parturiente en respectant au mieux les règles de l’aseptie ; elle dispose de désinfectants, ainsi que de linges et d’instruments stériles. Au moment où l’accoucheur doit intervenir, la sage-femme, dûment instruite, fait couler goutte à goutte de l’éther sur la compresse recouvrant un petit masque en fin treillis, appliqué sur le nez et la bouche de la patiente en travail. Cette technique est dite « à la Reine », en souvenir de Victoria d’Angleterre qui en a bénéficié jadis. Il s’agit d’une brève narcose apaisant les douleurs, sans toutefois interrompre les contractions de l’utérus. L’obstétricien est alors en mesure de mener à bien son intervention. En cas d’épisiotomie, c’est-à-dire lors d’une incision latérale de la vulve, facilitant la sortie du nouveau-né, le médecin apprécie également la collaboration de la sage-femme au moment de la suture du périnée. Celle-ci est réalisée sous narcose ou en anesthésie locale.

En fin de carrière, le docteur Lude confie parfois à son fils médecin certains souvenirs de sa longue pratique. Au-delà des douleurs de l’enfantement, supportées avec dignité, le praticien évoque avec admiration la personnalité souvent remarquable des femmes de la région : mère de famille nombreuse, infatigable à la maison comme aux champs, chacune d’elles semble animée par l’amour des siens, qui valent à ses yeux tous les courages et tous les sacrifices. Leur médecin relève aussi le dévouement et la compétence des sages-femmes, des infirmières visiteuses et des enseignantes, dans leur collaboration éminente au progrès de la salubrité, de l’hygiène domestique, des soins aux enfants et de la nutrition, partout dans les villages de l’Entremont. A ce propos, il cite en exemple Madame Petriccioli-Serex et Mademoiselle Marie-Louise Perraudin, infirmières visiteuses, ainsi que Madame Sophie Moulin, sage-femme de Vollèges qui, le voyant parfois à bout, lui improvisait en fin de journée un petit repas de réconfort.

Naissance

« Sur un lit bas gisait la jeune femme. Il faisait chaud et j’étais incommodé. On ouvrit la fenêtre. L’accouchée gémissait. Après une toilette, un examen gynécologique était pratiqué: il fallait intervenir. Le moment devenait solennel. Le médecin se chargeait avec calme et douceur de la lourde responsabilité d’extraire le bébé.

J’ai souvent vécu ces instants d’émotion. Réalisée avec l’aide de la sage-femme, l’anesthésie retenait toute notre attention. On apportait ensuite les forceps stérilisés. Dans ce beau silence fait de l’amour et du devoir, le médecin extrayait alors le nouveau-né avec des gestes doux et puissants à la fois. Je n’ai jamais ressenti de joie aussi profonde que le premier vagissement du bébé, bientôt mis dans les bras d’une mère tendrement reconnaissante.


LA LEGENDAIRE ENDEMIE THYROÏDIENNE

Le goitre est une augmentation de volume de la glande thyroïde. La fréquence de cette affection chez les habitants des Alpes est déjà signalée par Galien, médecin grec célèbre, vivant à Rome au deuxième siècle de notre ère.

Il est aujourd’hui prouvé que la persistance immémoriale de cette protubérance du cou résultait d’un apport insuffisant d’iode à l’organisme humain. Il est également établi que cette carence affectait toutes les populations vivant sur des sols pauvres en iode. Il s’agissait, en fait, des hautes vallées couvertes de glaciers jusqu’au dixième millénaire avant J-C. Celles-ci furent ensuite progressivement inondées, à la fonte de la dernière glaciation du quaternaire. Au plan mondial, l’endémie concerne aujourd’hui encore, de vastes régions montagneuses comme l’arc alpin, les grandes chaînes américaines, les plissements géologiques de l’Himalaya, de la Chine et de l’Afrique centrale. Dans ces régions souvent éloignées des mers, le manque d’iode explique la fréquence du goitre simple, c’est-à-dire exempt d’autres symptômes (81).

Toutefois, ce déficit en iode, dès lors qu’il est associé à une hygiène précaire, à la consommation d’eaux plus ou moins souillées et à la malnutrition qui en résulte, génère dans le passé, au sein des populations en cause, une endémie spécifique de goitreux, à la voix rauque par compression du nerf récurrent, affectés d’un retard mental, d’une fatigabilité musculaire, d’anomalies du squelette et d’indigence sexuelle. Connue sous le nom de crétinisme, cette entité disgracieuse résulte d’une sécrétion défaillante d’hormones thyroïdiennes iodées, essentielles au métabolisme et au développement de l’organisme. L’affection n’est pas liée au patrimoine génétique ; elle n’est donc pas héréditaire, sauf en cas de consanguinité. En revanche, le foetus d’une mère atteinte d’insuffisance thyroïdienne par manque d’iode sera exposé à la même carence dans le sang et présentera à la naissance un crétinisme dit congénital, c’est-à-dire lié à son développement intra-utérin (82).

En Europe, les régions d’endémie les plus souvent citées jadis sont la Savoie, le Piémont, le Dauphiné, la Haute Bavière, les montagnes d’Autriche et la Lombardie. La Suisse mentionne surtout les régions alpines, la Plaine de Rhône et le Mittelland Bernois.

Au cours des siècles, le goitre endémique fait l’objet d’évocations inédites. Vers 1290, le grand voyageur vénitien Marco Polo signale des goîtreux en Chine. En 1527, le singulier Paracelse, philosophe, médecin et fils de médecin, natif d’Einsiedeln, trouve que les goîtreux sont rarement intelligents et que leur maladie est liée à la consommation d’eaux riches en métaux. En 1717, J.-J. Scheuchzer relève dans « Hydrographia Helvetica » la liste des sources à goître, établie au siècle précédent par des naturalistes. Toujours au dix-huitième siècle, le Doyen Décoppet d’Aigle estime que les nombreux goitres observés dans le Chablais sont dus à un air épais et humide, ainsi qu’à la débauche. Cette dernière appréciation est confirmée par le caustique Prieur Darbellay de Liddes, tandis que le savant Prieur Murith de Martigny estime que le goitre endémique est héréditaire. Son correspondant Horace Bénédict de Saussure pense que la corruption de l’air (miasmes) dans les marécages favorise le développement de cette maladie. Physicien et grand connaisseur des Alpes, il précise que les crétins se rencontrent généralement en-dessous d’une altitude de 500 toises, soit 1000 mètres (83). C’est ainsi qu’en Valais, on les trouve en plus grand nombre dans la Plaine du Rhône que dans les vallées latérales. L’historien Bertrand confirme ces observations, ajoutant qu’une tradition ancestrale veut que les dames de Sion vivent dans la salubrité des Mayens les mois précédant et suivant leurs couches (84). En 1795, Chrétien Desloges, médecin valaisan de l’école de Montpellier, donne un avis ultérieurement contesté sur l’origine du goitre : « on inculpera les terres par lesquelles les eaux filtrent, mais on se trompe » (85).

En 1750, le Comte Timoléon Guy François de Maugiron présente à la Société Royale de Lyon un mémoire portant sur « les idiots à gros goitres nommés crétins, monstres humains assez communs dans les Alpes, en particulier dans le Valais, où ils naissent en assez grande quantité » (86). A l’époque, l’auteur ignore très probablement la présence du goitre endémique dans toutes les contrées du monde où le sol est pauvre en iode. D’origine franco-provençale et tiré du patois valaisan, le terme crétin désigne le goitreux (87). Il s’agit d’une corruption du mot chrétien, synonyme d’innocent, doux et incapable de mal. Les familles protègent ces malheureux, leur viennent en aide et les laissent en liberté. Rendus apathiques par manque d’hormone thyroïdienne, il sont le plus souvent dispensés de travail et paressent des heures durant au coin des rues et au bord des chemins. Ils sont dès lors les premiers autochtones à éveiller l’attention des étrangers de passage, alors que la population active vaque à ses travaux dans les champs, les ateliers ou à domicile.

Il arrive ainsi que des écrivains voyageurs, et parmi eux des Français correspondants d’académie, les estiment plus nombreux qu’ils sont en réalité. Dans leurs publications, certains auteurs les décrivent comme des infirmes privés d’intelligence, réduits au rang d’animal et n’ayant d’humain que l’apparence. A l’inverse, des historiens locaux, comme Bertrand, savent plus tard distinguer, sans toutefois l’expliquer, le crétin hypothyroïdien du goitreux intelligent, ce dernier ne présentant pas de déficit hormonal (88). Pour sa part J. Eschassériaux , Résident français en République valaisanne au début du dix-neuvième siècle, évoque ainsi le fléau des goitreux : « Des traits hideux, informes, la stupidité, la morne tristesse, signalent tous les âges de cette race infortunée » (89).

Concernant la lutte contre le crétinisme, les premières mesures envisagées dans les zones d’endémie visent à améliorer les conditions générales d’hygiène des populations. Dans la Plaine du Rhône, cette option passe par l’assèchement des marécages et des eaux stagnantes, souillées par des germes infectieux et des matières organiques. Cette pollution invétérée, dans une région aux étés torrides, entretient dans les localités des épisodes répétés de dysenteries (diarrhées estivales), de fièvres putrides (typhoïdes), sans parler des fièvres intermittentes du paludisme. Dans le Chablais par exemple, les digues, drainages et remblais réalisés pour la construction des lignes ferroviaires favorisent bientôt la régression du crétinage. C’est ainsi qu’à Aigle, Wild compte 60 crétins en 1778 ; Bezencenet en dénombre 30 en 1828 et Morax n’y relève aucun goitreux de moins de cinquante ans en 1896 (90).

Quant à la prévention et au traitement du goitre lié au déficit d’iode dans les sols filtrant les eaux, ils trouvent une ébauche de solution dans une anecdote rapportée par l’historien Gauthier : en 1730, un pauvre marchand de chevaux d’Yverdon nommé Jourdan est expulsé de Genève pour avoir joint à son négoce la vente de pilules contre le goitre. Il s’agissait au mieux d’une préparation à base d’éponge calcinée, médication en usage à l’époque (91).

En fait, l’éradication élective du goitre et surtout du crétinisme endémique est d’abord liée à la découverte de l’iode par le chimiste Bernard Courtois, en 1811 à Paris. Ses premières applications thérapeutiques sont réalisées vers 1820 à Genève, par le docteur Jean-François Coindet (92). Dans certaines régions de la Cordillère des Andes, l’usage d’un sel iodé remonte à 1833 . Cette supplémentation est remplacée ultérieurement, dans ces zones d’endémie sévère, par de l’huile comestible iodurée (93). Sur la base des travaux de Coindet, des enquêtes sont diligentées dès 1840 dans les cantons par la Société helvétique des sciences naturelles. A l’époque, le docteur Grillet, du Conseil de Santé valaisan, relève les taux respectifs de crétins dans certaines communes : 0,85% à Conthey, 1 à Chamoson, 1,2 à Savièse, 1,7 à Arbaz, 2,2 à Sion, 3 à St-Léonard, 4,5 à Bramois (94).

Les grands travaux d’assainissement de la Plaine du Rhône valaisanne sont mis en œuvre à partir de 1856, à une époque où le Conseiller d’Etat Antoine Luder, grand-père du docteur de Sembrancher est à la tête du Département des Ponts et Chaussées. Aux Etats-Unis, du iodure de sodium est distribué dans les écoles dès 1916. Avec l’appui du Bureau Fédéral de la Santé, le docteur Otto Bayard, Médecin de District à Viège, introduit l’usage d’un sel de cuisine iodé en 1918, dans les villages de Grächen et Törbel (95). Aussi efficace qu’aisément réalisable, cette mesure de prévention est chaudement recommandée par le Conseil de Santé du Valais, dans sa séance du dix novembre 1922 (96) ; elle se généralise dès 1924 dans toute la Suisse et fait disparaître le crétinisme alpin en quelques décennies, au cours d’une période où, de surcroît, l’hygiène publique est partout en progrès.

A propos de l’endémie thyroïdienne, l’histoire de la médecine relève qu’en 1754, le philosophe des Lumières, Jean Le Rond d’Alembert, fils de madame de Tencin, fait publier à Paris dans l’Encyclopédie deux articles intitulés « Cretins » (97) et « Vallais ». L’amalgame est jugé discriminatoire ; il fait l’objet de protestations. Dérivée du mémoire de Maugiron, la première de ces deux publications occulte indûment d’autres foyers bien connus de crétinisme alpin, notamment en France. Dans le Dauphiné de l’époque, par exemple, les goitreux ne manquent pas. Il leur arrive même d’être spoliés de leurs biens et confinés dans de lointains asiles, à l’abri des curieux.

En 1999, en préface à une réédition du « Médecin de Campagne » de Balzac, E. Le Roy Ladurie, professeur au Collège de France, observe que dans le passé, les habitants des Alpes se veulent affectueux aux porteurs de goitre endémique ; ils les laissent le plus souvent en liberté. Dans les centres urbains, en revanche, une option estimée progressiste pousse à les enfermer pour interdire leur reproduction, ceci au nom d’un assainissement eugénique des populations. Pour Le Roy Ladurie cette ségrégation annonce les déviances racistes du vingtième siècle (98).

Toutes proportions gardées, la présentation discriminatoire des crétins du Valais rappelle qu’en 1770, la Tsarine Catherine II s’insurge contre les récits estimés blessants de l’abbé astronome Jean Chappe d’Auteroche. En 1760, au cours d’un voyage scientifique, cet académicien condescendant décrit sans égard les conditions de vie des moujiks dans la Russie profonde. Il attribue cette précarité à l’inertie physique et mentale des populations, assimilée à un caractère nationale. Ajoutés à d’autres écrits vexatoires de voyageurs français en mal de notoriété, ces mémoires, pourtant jugés dignes de publication par Diderot et d’Alembert, sont finalement dénoncés par leur propre admirateur et ami, l’encyclopédiste Frederic Melchior Grimm. Ce dernier écrira à juste titre: « On était en France dans l’heureuse conviction que tout ce qui n’était pas français mangeait du foin et marchait à quatre pattes » (99).


LA GRANDE CROISADE CONTRE LA TUBERCULOSE


Au dix-neuvième siècle, la médecine progresse d’une manière significative, sur la base de découvertes liées à l’expérimentation ; le rôle du laboratoire devient alors déterminant. Les symptômes cliniques des maladies gardent cependant leur importance. René Laënnec, par exemple, médecin de l’Hôpital Necker à Paris, développe l’auscultation du thorax à l’aide d’un tube en bois, long de trente centimètres. Ce premier stéthoscope lui permet de différencier certaines atteintes pulmonaires de la tuberculose. L’illustre professeur décède néanmoins de cette maladie en 1826, à l’âge de 45 ans, sans connaître le germe qui la rend contagieuse. Il est vrai que, trente ans plus tard, la savante Gazette des Hôpitaux de Paris défend encore la théorie selon laquelle la transmission des maladies infectieuses par des micro-organismes n’est qu’un préjugé chimérique (100). En 1865, toutefois, Jean Antoine Villemin, médecin militaire au Val-de-Grâce, prouve que la tuberculose est due à un agent pathogène qu’il a inoculé à un animal de laboratoire (101). Ce bacille porte bientôt le nom de Robert Koch, médecin allemand qui le met en évidence en 1882 (102).

Durant tout le dix-neuvième siècle, la tuberculose représente partout en Europe un fléau social redoutable. Appelée phtisie, sa forme pulmonaire est la plus fréquente. La méningite tuberculeuse des enfants est réputée mortelle, tandis que les localisations uro-génitales, ostéo-articulaires et intestinales de l’infection, le plus souvent secondaires, peuvent connaître des évolutions torpides. L’affection touche tous les milieux, des populations ouvrières déshéritées aux paysans propriétaires de vaches contaminées. Dans la bonne société, la tuberculose peut prendre un tour romantique, avec la pâleur de l’amoureux transis, ou la langueur des jeunes filles en fleur. Chez les artistes, c’est à une ardeur créatrice épuisante, plutôt qu’à un microbe, que la rumeur mondaine attribue la santé chancelante de Chopin ou Dostoïevski (103).


Au début du vingtième siècle, la tuberculose, surtout pulmonaire, constitue toujours un problème majeur de santé publique, en Suisse comme dans les pays voisins. La maladie sévit en particulier dans les banlieues industrielles, ainsi que dans les régions périphériques. L’état endémique ou permanent de cette affection est confirmé au plan fédéral dès 1911, lorsque la déclaration des maladies infectieuses devient obligatoire. Les statistiques révèlent bientôt des disparités cantonales en matière de santé publique.

Le premier juin 1922, lors d’une séance du Conseil de Santé, le Chef du Département de l’Intérieur Maurice Troillet en appelle à l’application effective des lois sanitaires par les commissions de salubrité publique désignées dans les communes, ceci en collaboration avec les Médecins de District (104). Cette mise en demeure concerne également la tuberculose. A l’époque cependant, la législation de 1896 est obsolète, la médicalisation des vallées insuffisante. Les moyens sont limités et les populations réticentes.

Pour les années 1921-1925, les statistiques fédérales de la mortalité tuberculeuse relèvent, pour dix-mille habitants, un taux de 22,2 en Valais, 17,8 aux Grisons, 13 à Zurich et 15,9 pour l’ensemble de la Suisse (105). Le canton étant le plus touché par la tuberculose, L’Etat du Valais décide d’encourager et de subventionner dès 1924 la création de dispensaires spécialisés. D’autres mesures sont mises en oeuvre en faveur de l’enfance (106).

Le 17 juin 1926, lors d’une réunion commune avec les Médecins de District, le Conseil de Santé invite à Sion la doctoresse Charlotte Olivier, en charge du dispensaire de Lausanne depuis 1911. Cette spécialiste conseille d’engager une véritable campagne d’information dans la presse, par des brochures, lors de conférences au personnel infirmier, aux enseignants, aux responsables communaux, au clergé. Par ailleurs, les visites médicales scolaires doivent être maintenues. Dans la population, personne ne peut plus ignorer que la tuberculose est contagieuse, qu’elle relève impérativement d’une prise en charge médicale, d’un suivi au dispensaire, ainsi que d’une hygiène préventive des patients et de leur entourage (107). A défaut d’un sanatorium cantonal valaisan, la doctoresse préconise la création de pavillons d’isolement, à l’exemple de Bourget à Lausanne, Mottet sur Vevey, ou La Côte (108).

Fort de ces directives, le Valais organise au printemps 1928 des journées d’information publiques sur cette maladie transmissible. Des conférences avec projections sont données dans chaque région par des médecins. Par ailleurs, les Chambres Fédérales acceptent en juin la loi sur la lutte contre la tuberculose, péniblement élaborée après une série imposante de projets. Dès lors, Confédération, Cantons et Communes réunis engagent la lutte contre ce fléau social, avec le concours d’associations antituberculeuses, judicieusement confiées à l’initiative privée (109).

A Sion, le Conseil de Santé invite le professeur Galli-Valerio de Lausanne ; celui-ci insiste sur l’hospitalisation des bacillaires, la désinfection des domiciles concernés et la création de ligues régionales. Ces dernières sont fondées la même année à Sierre et dans le Haut-Valais groupé, à Martigny et Conthey en 1929, à Sion et Monthey en 1930, à St-Maurice en 1932 (110). L’année précédente, le Valais s’est doté d’un laboratoire central de bactériologie, essentiel à la fiabilité du dépistage et à sa généralisation. L’assurance tuberculose se développe à partir de 1932. Dans les milieux modestes, en particulier, cette couverture financière a une valeur incitative déterminante.

En complément au dispensaire de Martigny, avec l’aide de nombreux bénévoles et en accord avec ses confrères Seltz et Micheloud, le docteur Luder fonde en 1936 une Ligue d’Entremont, dotée d’infirmières visiteuses, dont la collaboration est primordiale. Cette croisade moderne contre la maladie rappelle les secours traditionnellement organisés par les confréries charitables d’antan, partout actives dans les Bourgeoisies et les Paroisses. La Ligue sensibilise les populations au risque de la contagion ; elle fait accepter aux familles réticentes le dépistage, la prévention et le suivi de cette affection, longtemps considérée comme une maladie honteuse (111).


En-tête des directives de la Ligue Antituberculeuse d'Entremont


Les bacillaires sont isolés et soignés dans les pavillons des hôpitaux régionaux, puis, après des années de négociations infructueuses, au sanatorium de Montana dès 1941. La direction médicale du Sanaval est confiée au docteur Hans Mauderli, remplacé en 1954 par le docteur Gabriel Barras. Ces médecins compétents s’avèrent à la hauteur de leur double tâche de spécialiste et de directeur d’un établissement pour malades chroniques dans une région viticole. Le Sanaval prend aussi en charge le traitement chirurgical de la tuberculose pulmonaire. Ces interventions thoraciques sont réalisées par le docteur Egger de Zurich, secondé dès 1950, puis remplacé par le Professeur A.P. Naef de Lausanne.

Dès 1945, la générosité de Madame Wander, épouse d’un industriel bernois fort connu, permet à la Fondation « Fleurs des Champs » d’abriter un sanatorium infantile de 58 lits, tandis que la Fondation Jean-Jacques Mercier prend en charge le préventorium des Taulettes. A cette époque et comme Davos et Leysin, Crans-Montana est devenu une station de cure internationale, dont le précurseur a été le médecin genevois Théodore Stephani, arrivé sur le Plateau en 1897, pour transformer l’Hôtel du Parc en sanatorium (112).

En réalité, la tuberculose n’est progressivement maîtrisée que sous l’effet de médications spécifiques comme la Streptomycine de Waksman (1944), le PAS de Lehmann (1946) et l’Isoniazide -Rimifon Roche- (1951). Les conditions économiques prévalant dès 1950 favorisent aussi une amélioration de l’hygiène, de l’alimentation, du logement et des conditions de travail. En Valais, la première action généralisée en faveur de la vaccination antituberculeuse au BCG remonte à 1955.

Aujourd’hui, la tuberculose n’a plus qu’une faible incidence sur la santé publique en Suisse . L’affection reste cependant sous contrôle. La réactivation d’une infection ancienne n’est jamais exclue. Par ailleurs, la baisse du système de défense immunitaire de l’organisme liée au sida expose à des complications tuberculeuses . Il arrive aussi que des migrants se présentent dans notre pays avec des tuberculoses méconnues ou mal traitées. L’Organisation Mondiale de la Santé insiste sur le risque actuel de dissémination de souches bactériennes multirésistantes aux traitements combinés en usage (113).


L’UNIVERS DES MICROBES


La lutte contre la tuberculose invite au rappel d’un lointain passé. En 1546, le médecin italien Girolamo Fracastoro publie un mémoire intitulé « La Contagion ». L’auteur y soutient que la syphilis, la variole et la phtisie (tuberculose pulmonaire) sont dues à des corpuscules qu’il nomme en latin « seminaria », c’est-à-dire germes. Malgré l’invention du microscope en 1590 par le Hollandais Jansen, l’intuition géniale de Fracastoro n’est pas prise en compte par les savants de l’époque. Ceux-ci attribuent longtemps encore les infections à des miasmes (émanations de substances en décomposition), à la génération spontanée (apparition d’êtres vivants à partir de la matière inerte), ou à d’autres hypothèses infondées (114).

Ce n’est que trois siècles plus tard que le chimiste Louis Pasteur, homme de foi et de science, apporte la preuve expérimentale de l’origine des contagions. Pour avoir mis en évidence certains germes infectieux, il est chaleureusement reçu en 1882 à l’Académie Française par le rationaliste Ernest Renan (115). Cette découverte primordiale ouvre la voie aux mesures d’hygiène hospitalière fondant l’antisepsie, développée à la fin du dix-neuvième siècle, entre autres par Lister dans son hôpital écossais de Glasgow. Des progrès constants garantissent bientôt l’aseptie, c’est-à-dire la haute stérilité des salles d’opération contemporaines (116).

Bien auparavant, le docteur Semmelweis avait été révoqué en 1847 de son poste à la Maternité de Vienne, pour avoir dénoncé la prise en charge des accouchées par des médecins disséquant par ailleurs des cadavres à mains nues. Le gant chirurgical n’était pas encore connu à l’époque et Semmelweis préconisait à ses confrères le lavage et la désinfection des mains, avant toute intervention obstétricale. Dans son service, cette mesure avait abaissé de 20% à 3% le taux de mortalité des parturientes par fièvre puerpérale (septicémie). Englués dans leur routine, les chefs de service hospitaliers avaient chassé de Vienne l’infortuné précurseur, qui subit les mêmes rebuffades à Budapest, sa ville natale. Désespéré de ne pouvoir convaincre, sombrant dans une grave dépression, l’incompris se blessait volontairement un bras et souillait sa plaie, mourant bientôt de la septicémie dont il dénonçait à la fois les causes et les graves complications (117).



1932 L’ANNEE DES GRANDS CHANGEMENTS

Après la récession liée à l’effondrement boursier de New York en 1929, l’espoir renaît avec le plan de relance de Franklin Roosevelt. « The New Deal » conçu en 1932 lui vaudra la présidence des Etats-Unis l’année suivante. Dans les pays industrialisés comme la Suisse, la crise économique provoque de graves affrontements urbains entre les chômeurs, les grévistes et les forces de l’ordre. En novembre 1932, un régiment valaisan est envoyé en renfort à Genève, au lendemain d’une fusillade qui a fait treize morts et soixante-cinq blessés. La même année, Hitler engage des pourparlers avec les milieux d’affaires allemands. Face au péril communiste, il leur promet de rétablir l’ordre dans le pays ; entendu, il prend bientôt le pouvoir et lance la course aux armements. Ces derniers seront testés dès 1936 par la Légion Condor, durant le guerre civile espagnole (118).




A Sembrancher, le docteur et son épouse ont déjà leurs six enfants en 1928 : Jean (1921), Elisabeth (1922), François (1924), Colette (1925), Monique (1927) et Louis (1928). Un réaménagement de la maison familiale s’impose. Il est réalisé en 1932, avec l’installation du chauffage central, la construction d’une deuxième salle de bains, puis de deux chambres à coucher dans les combles. De plus, la spacieuse Grand’Salle voûtée du deuxième étage fait l’objet d’un agencement de qualité, conçu par la maîtresse de maison. Bibliothèque imposante, coffre et vaisselier armoriés, commode Empire et morbier du XVII° siècle sont adossés aux murs tapissés de jute. Quelques portraits d’ancêtres sont accrochés au-dessus des meubles bas. Recouvert d’un beau tapis d’Orient, le centre de la pièce est occupé par une grande table ronde ancienne, entourée de sièges assortis. Suspendu à la clé de voûte, un lustre de bronze doré à huit bougies, éclaire cet ensemble heureux de divers styles. Trois grands fauteuils Louis XIII et un canapé Henri II, disposés autour d’un guéridon, font office de salon dans l’angle situé entre les deux grandes fenêtres de la salle. C’est dans cet imposant décor d’antiquités que vont se dérouler pendant quarante ans les réunions de famille, les joyeux Noëls, les visites d’amis, mais surtout les mémorables repas entre confrères et épouses, plaisantes agapes autant qu’interminables débats d’idées.




Un grand changement d’ordre professionnel survient également en 1932 : le nouvel Hôpital de Martigny est inauguré en début d’année. Pour les médecins de la région, admis à y exercer, il s’agit d’une avancée significative au service de leur clientèle, en même temps qu’au profit général de la santé publique. C’est ainsi que le nombre des journées d’hospitalisation passe de treize mille en 1931 à dix-huit mille au cours de l’année suivante. Cette progression concerne d’abord le service de chirurgie et le pavillon d’isolement des tuberculeux (119). Ces derniers commencent d’ailleurs à bénéficier des prestations de l’assurance-tuberculose, dont les modalités sont établies par décrets. Enfin, le corps médical valaisan met à profit les prestations devenues indispensables d’un laboratoire central de bactériologie, implanté à Sion en 1931.

Quant à l’infatigable praticien motorisé de l’Entremont, il change de voiture en 1932 : la vieille Ansaldo italienne est remplacée par une grosse Studebecker. Cette puissante limousine américaine va sans doute faciliter les déplacements professionnels en montagne. Plus encore, ses strapontins offrent aux enfants des places supplémentaires. En période de vaches maigres, toutefois, un véhicule consommant autant de carburant constitue un vrai poids lourd budgétaire.



1934 UNE PROMENADE EN FAMILLE AU GRAND-SAINT-BERNARD

Depuis que les aînés ont commencé leurs études au collège ou au pensionnat, les enfants du médecin de Sembrancher sont heureux de se retrouver tous les six, entre frères et sœurs, pour des vacances à la maison. En juillet, les journées sont agréables. Elles débutent par un petit déjeuner en commun, dans le vestibule ouvrant sur la cuisine. Servante attentive et douce, Stéphanie Blanchet veille sur la joyeuse tablée ; elle aide les petits à se servir et calme le bavardage des grands. La question du jour est souvent de savoir si la matinée sera une fois de plus consacrée au désherbage du jardin.

La sonnerie du téléphone interrompt soudain les conversations. Il s’agit d’un appel du Grand-Saint-Bernard, pour une visite à l’Hospice. Ce genre d’imprévu est courant ; il impose à la femme du docteur de se renseigner au mieux sur le cas en question, puis d’atteindre son mari chez un des malades de sa tournée quotidienne. En l’occurrence, les nouvelles de l’Hospice ne sont pas alarmantes ; une visite est prévue en fin d’après-midi.

Avertis de cette décision par leur infirmier, les chanoines profitent du déplacement de leur praticien de confiance pour inviter toute sa famille au Saint-Bernard. Chaque année durant la bonne saison, la Communauté manifeste ainsi l’estime qu’elle porte à un docteur qu’elle sollicite parfois dans des circonstances bien particulières.

La perspective de cette escapade sur les routes de montagne enchante les enfants. Les aînés se plaisent à enjoliver leurs souvenirs pour allécher les petits. Chacun se félicite par ailleurs d’échapper à la corvée de jardinage, impliquant que l’on travaille accroupi en se piquant les doigts aux orties.

Sous l’œil attentif de la bonne, les enfants font de l’ordre dans leurs chambres à coucher, puis défilent dans la salle bains. L’aînée Elisabeth, « la petite maman », surveille que chacun emporte un vêtement chaud pour la soirée et ses affaires de nuit.

Au retour de ses visites à moto, leur père consulte brièvement, après quoi le repas de midi est servi à la hâte. Toute la maisonnée gagne alors le garage pour s’installer dans la grosse Studebecker : François l’espiègle prend place sur le grand siège arrière, entre Jean et Elisabeth qui veillent aux portières. Devant eux, les strapontins sont réservés à Colette et Monique. Leur mère s’installe avec son cadet sur le siège avant. Le docteur arrive le dernier ; il fait le tour du véhicule, donnant un coup de pied dans chaque pneu, pour détecter une éventuelle crevaison. Conduite avec prudence dans les rues étroites de la localité, la voiture roule ensuite à vitesse modérée sur des chaussées le plus souvent poussiéreuses. Un arrêt est prévu à Orsières pour une deuxième consultation. Le pompiste du garage voisin fait alors le plein d’essence et contrôle l’eau du radiateur. En montagne, le puissant moteur d’une berline américaine consomme beaucoup de carburant et risque une surchauffe.

La deuxième étape du petit voyage démarre sur une route montant en lacets à flanc de coteau. Par précaution, Madame Luder a fait installer un klaxon d’appoint à portée de sa main. Aux abords des virages sans visibilité, elle actionne l’avertisseur avec insistance. Son mari feint malicieusement de protester contre ce tintamarre qui amuse les enfants. Après la rampe de Liddes, la voiture s’engage sur un tronçon de route taillé dans la roche. A la montée, les véhicules longent à leur droite un précipice surplombant la Dranse : croiser un gros car à cet endroit requiert des chauffeurs une grande maîtrise.

Par beau temps, les jours de plein été, la circulation est assez dense sur la route du Saint-Bernard. Venant des cantons suisses et plus encore des grands pays voisins, des véhicules de toutes marques roulent dans les deux sens. Si les camions et les charrois sont peu nombreux, les autocars de tourisme, en revanche, se suivent à certaines heures. Beaucoup assurent des services réguliers, comme les mémorables bus postaux jaunes, ou les cars décapotés de Montreux-Excursions. Certaines agences proposent même un tour du Mont-Blanc en pullman, reliant Chamonix, Martigny et Aoste.

Avant d’arriver au Bourg-Saint-Pierre, la Studebecker du docteur ralentit sur le Plateau de Raveire : le praticien rappelle à ses enfants que Napoléon Bonaparte y avait aménagé en mai 1800 un hôpital de campagne, ainsi qu’un vaste camp de base. Ses troupes y étaient regroupées, les pièces d’artillerie démontées, leurs canons arrimés dans les troncs évidés de sapins fraîchement abattus sur place. En fait, cette déforestation imposée aux habitants ne faisait qu’augmenter le risque d’avalanches sur le village. Pour la montée vers le col, les troncs élagués étaient tirés sur la neige à l’aide de cordages par des artilleurs et des équipes de solides gaillards recrutés dans la vallée, certains avec leurs mulets.

A la sortie du Bourg-Saint-Pierre, l’arche d’un vieux pont enjambe les gorges profondes du Valsorey, où grondent de fougueuses cascades. La voiture s’engage alors dans l’étroit défilé de Sarreyre ; taillé en corniche, ce tronçon de route a connu de graves accidents. Plus haut, la traversée d’une forêt de mélèzes débouche sur une vaste prairie parsemée de rocailles et de rhododendrons en touffes. Il s’agit du fameux site de la Cantine de Proz, refuge fort bienvenu en hiver.

Au loin apparaît bientôt la redoutable Combe-des-Morts, où les avalanches sont fréquentes durant la mauvaise saison. Dans cet étroit vallon, les rampes accusent une forte déclivité ; les lacets de la route sont étroits, les places d’évitement peu nombreuses. Croiser les grands autocars descendant l’après-midi se fait au ralenti. Les véhicules frôlent les bouteroues qui jalonnent la chaussée au bord du vide. Pour les voitures gagnant le col, les moteurs peinent à grimper au pas, en première vitesse ; les radiateurs se mettent à bouillir. Il faut trouver à se garer, éviter de se brûler au jet de vapeur du radiateur débouché, puis disposer d’une réserve d’eau. Les touristes des pays plats sont souvent éprouvés, face à de telles conditions ; certains d’entre eux abandonnent leur véhicule et appellent à l’aide. Pour un médecin de montagne, en revanche, ce genre de situation n’est pas exceptionnel. Dans sa voiture, chacun lui fait confiance, mais garde le silence tout au long des passages délicats.

L’arrivée au col est un gymkhana de véhicules disparates, en mal de parcage. Durant tout l’été, la cohue des visiteurs est quotidienne. Un privilège secret veut que le docteur sache où garer sa voiture. Avant de se rendre à l’infirmerie de l’Hospice, il confie les siens au Chanoine Quaglia, Clavendier aimable autant qu’érudit. Celui-ci propose d’abord la visite du musée, bondé de touristes. Il fait ensuite admirer aux enfants la belle église conventuelle, où repose le général Desaix, tué en 1800 à la bataille de Marengo pour la gloire de Bonaparte. Après un passage dans le Grand Salon, la famille se rend à l’Hôpital Saint-Louis, édifié jadis par le Prévôt Luder. Le bâtiment abrite le chenil, en charge du dévoué valdotain Calixte. Celui-ci est fier de présenter les puissants saint-bernards et leurs chiots vacillants. Tous sont les lointains descendants du célèbre Barry, empaillé à Berne après avoir sauvé la vie à quarante personnes.

De retour à l’Hospice dans la fraîcheur de la nuit tombante, la femme du docteur conduit sa marmaille à l’étage, où sont réservées deux chambres, l’une pour les filles, l’autre pour les garçons. Dans chaque pièce, trois lits sont disposés en enfilade le long du mur, avec des tables de nuit dans l’allée. Les meubles de toilette, avec broc et cuvette en faïence, sont accotés au mur opposé. Les enfants sont particulièrement intéressés par les baldaquins : accrochés au plafond par un grand anneau, ces longs rideaux blancs se déploient largement sur la tête et le pied des lits, isolant le dormeur comme sous une tente. François imagine d’emblée qu’il a réservé une couchette dans un wagon-lit de l’Orient-Express.

L’heure du repas réunit toute la famille dans une grande salle voûtée, ouvrant sur les cuisines. Le menu est simple et bien préparé. Très prévenante, la responsable également valdotaine tient à s’enquérir d’éventuels souhaits. Le Clavendier (gardien des clés) vient plus tard aux nouvelles, suivi du Prieur Besson de Bagnes, puis du Chanoine Jacquier de Martigny-Croix. La conversation s’engage entre adultes. Réunis à l’autre bout de la longue table, les enfants gardent le silence, écoutant des bribes de discussions sur l’Italie de Mussolini et sur les menaces de Hitler.

Pour les jeunes, il est bientôt l’heure d’aller se coucher. Leur mère les conduit dans leurs chambres respectives, veillant à ce que chacun se mette bien vite au lit, sans chahuter dans les baldaquins. Eteignant les lumières, elle quitte la pièce, ferme la porte et reste un instant sur le seuil, à l’écoute d’un éventuel tapage.

Dans la salle à manger, les conversations entre adultes se poursuivent jusque dans la nuit, devant un verre de Marsala ; les hommes fument le cigare. A l’évocation d’actualités moroses succèdent les souvenirs de jeunesse et les perspectives d’espoir. Abordant sa vie de famille, l’épouse du docteur parle surtout de ses enfants. Elle finit par convaincre deux chanoines de venir admirer le sommeil angélique de ses chers petits. Accompagnée de ses deux hôtes, elle monte à l’étage, ouvre sans bruit la porte et pénètre sur la pointe des pieds dans la chambre des garçons. S’approchant de son cadet, elle le trouve endormi, tout découvert et constate, offusquée, que le coquin s’est fourré au lit avec ses pantalons. Sentant qu’on le déshabille, celui-ci se débat comme un diable et profère dans son demi-sommeil une bordée de gros mots. Stupéfaits les trois adultes quittent bientôt la pièce, navrés de la tournure inattendue de cette visite.

Le pot aux roses est découvert le lendemain matin, au petit déjeuner : en quittant le chenil la veille au soir, Louis avait confié à sa sœur Monique qu’il irait se coucher tout habillé, tant il avait froid. Celle-ci l’avait alors averti solennellement qu’elle viendrait lui ôter ses vêtements, pendant la nuit et en cachette. Un fâcheux hasard avait voulu que cela soit sa maman qui le fasse ! Constamment prêts à se chamailler, les deux garnements sont sévèrement réprimandés par leur mère, fort déçue que les Chanoines aient pu trouver son cadet plus diablotin que chérubin. L’incident trouve son épilogue dans la décision maternelle d’inviter une fois de plus à la maison mademoiselle Desfayes, enseignante française habitant Genève. Dans son rôle de préceptrice, celle-ci ne manquerait pas d’inculquer aux trois derniers la manière de se tenir à table, de vouvoyer les adultes, de s’exprimer correctement et de ne pas tout montrer du doigt.

Ce bref séjour à l’Hospice se termine par la rituelle photo de famille au Plan de Jupiter, proche de la grande statue de Saint-Bernard, sur le versant italien du col : la précieuse Leica d’une maman fière de sa progéniture et de son mari donnera plusieurs clichés rappelant cette mémorable sortie.




Au moment de prendre congé, le Chanoine Jacquier invite les garçons à voir le puissant groupe électrogène installé au sous-sol. En pleine action, le gros moteur à mazout est si bruyant, que les savantes explications du guide en deviennent presque inaudibles. En fait, seul Jean, collégien et futur chercheur, est en mesure de saisir les dates techniques de la machine. Pour le docteur, le moment est venu de retourner à ses patients.


L’AVANT-GUERRE CHEZ UN MEDECIN DE CAMPAGNE

Au cours des années précédant le conflit mondial de 1939, les enfants Luder suivent leur scolarité primaire à Sembrancher ; les enseignants y sont sévères et compétents. Lorsqu’ils se retrouvent à la maison, filles et garçons forment une joyeuse bande, toujours en quête de jeux et de promenades. Les rares jours de congé, ils se répartissent parfois en couples selon leurs affinités : Jean et Elisabeth, François et Monique, Colette et Louis. Ils inventent alors des réceptions pompeuses ou des mariages, en se donnant des noms de familles patriciennes. En l’absence de leurs parents, ils organisent même des thés dansants, au son du gramophone. Ces réunions ne vont pas sans conciliabules, au cours desquels les cadets sont déniaisés : ils apprennent en confidence que le Père Noël n’existe pas et que les bébés ne naissaient pas dans les choux. En été, dans le grand jardin séparé du cimetière par un gros mur, il vont parfois jusqu’à parodier ce qu’ils observent en secret lors des sépultures religieuses. Avec des camarades d’école, ils forment un cortège funèbre, prennent un air de deuil et portent en terre une veille poupée dans un carton à chaussures. Servant de messe du Curé Pellouchoud, François préside la cérémonie, tandis que l’assistance défile en chantant un vague « De Profundis ».

Entre 1929 et 1934, leur mère loue périodiquement une caméra dont les courts métrages égayent, avec « Charlot Concierge » et « Félix le Chat », les projections très prisées du Pathé-Baby, dont la manivelle est actionnée par un aîné. Les séances sont réservées aux jours maussades, quand toutefois les enfants n’ont pas démérité. Ils peuvent alors inviter leurs voisins et amis. François commente les films et anime la réunion avec un talent inné de conteur intarissable. En son absence, Elisabeth remonte le gramophone et gratifie l’assistance des « Cloches de Corneville » avec ses airs populaires  « Va, petit mousse, le vent te pousse ».

Comme dans nombre de familles, les soirées estivales sont parfois consacrées à la lecture. Les filles abandonnent « La Semaine de Suzette » pour des livres choisis par Elisabeth. Dès 1936, la diffusion d’œuvres littéraires se développe en Suisse Romande, grâce à la Guilde du Livre, fondée par Albert Mermoud à Lausanne. Bientôt membre de cette association, Elisabeth fait connaître à chacun des succès comme « Derborence » de Charles-Ferdinand Ramuz, ou « En gagnant mon pain » de Maxime Gorki.

De nature réservée, Jean manifeste des dispositions précoces de chercheur. Il se plonge pendant des heures dans la lecture de publications scientifiques. Il monte bientôt un laboratoire de chimie au Lignier, dans un sous-sol dont il interdit l’accès, en raison d’un risque d’explosion. Il lui arrive en effet de fabriquer la poudre noire indispensable aux exercices de tir improvisés dans la cour du garage avec un vieux fusil à pierre monté sur des roues de poussette. Les belles nuits d’été, il invite ses frères à scruter au télescope le ciel et ses constellations. Il cherche aussi à capter des émissions de radio sur son petit poste à galène. Tout fait penser qu’il sera ingénieur.

En juillet et août, la vie est très animée à Sembrancher. Par beau temps surtout, un flux irrégulier de voitures gagnant le Saint-Bernard encombrent la Grand-Rue. Le matin vers dix heures, Montreux-Excursions gare ses bus décapotés devant l’Hôtel National, pour ménager une pause à ses touristes anglais. La mode féminine est au chapeau-cloche ; les hommes portent une casquette de tweed. Le ralentissement du trafic dans la localité laisse aux gamins le temps de déchiffrer sur les plaques la provenance des voitures et d’apprendre à en reconnaître les marques respectives, cabriolet Amilcar, Citroën à moteur flottant, prestigieuses Horsch et Delahaye, ou bolide Bugatti.

L’ambiance du village est aussi agrémentée par des familles originaires du lieu, mais habitant Genève ou Paris. Ces citadins viennent passer leurs vacances au bon air des Alpes. Les enfants du docteur s’en font des amis pour les pique-niques ou les randonnées en montagne. L’été est aussi la saison du jardinage en famille ; les aînés apprennent aux petits à désherber les plates-bandes, à les arroser, ou à cueillir groseilles et framboises ; la tâche accomplie est discrètement vérifiée par une mère omniprésente.

Au reste, la population de la commune s’affaire aux travaux agricoles, à la cueillette des fraises de montagne, aux activités artisanales et à l’exploitation de plusieurs carrières. D’excellentes dalles de grès calcaire grenu y sont taillées par une main-d’oeuvre locale, secondée par des saisonniers italiens.

L’été est aussi la saison des escapades en voiture. La plus rituelle est sans doute la visite du Grand-Saint-Bernard, déjà évoquée. D’autres sorties estivales sont programmées en famille, en l’absence toutefois d’un docteur très occupé. Au volant de la Studebecker, sa femme conduit parfois les enfants au Bouveret, pour une baignade sur la rive du Léman. Ceux-ci apprécient cette expédition chez les lacustres. Ils aiment à barboter dans l’eau, pour autant qu’ils aient encore pied. Ils se mettent ensuite à la brasse, courageusement, les petits avec l’aide des grands. La séance de natation est suivie d’un pique-nique bienvenu sur la plage. A l’aller comme au retour en voiture, les aînés commentent l’itinéraire et ses châteaux.

Toutefois, le voyage le plus rare et sans doute le plus inédit reste la visite à Tante Lilly, sœur cadette de madame Luder, religieuse chez les Visitandines de Fribourg. Si le trajet est long, il est semé de découvertes, la cluse fortifiée de St-Maurice, le Château d’Aigle dans les vignes, celui de Chillon au bord du grand lac, les belles forêts de la Gruyère, puis l’arrivée à Fribourg avec son site médiéval et son pont suspendu. Fort bien reçue dans le parloir du Couvent, la famille attend en silence l’apparition derrière la grille du cloître d’une Soeur engoncée dans sa tenue noire, portant lunettes, le visage enserré de blanc. Souriante, la religieuse a un mot aimable pour chacun ; elle s’enquiert du progrès des enfants au catéchisme et leur passe sous la grille des images pieuses. Limitée par la Règle du Couvent, l’entrevue prend fin sur des souhaits de bonne et sainte vie. Après cet intermède de sage recueillement, la rentrée en voiture se passe dans une joyeuse ambiance qui dérive bientôt en chahut.

Pour revenir à Sembrancher, l’hiver y est vraiment la saison morte, comme dans toutes les localités de montagne. A l’époque, les routes sont irrégulièrement déneigées par des « triangles » attelés. Equipé d’une grosse canadienne, d’une culotte d’équitation, de bottes lacées, d’un casque souple à mentonnière, le tout en cuir, notre docteur sillonne les vallées de l’Entremont à moto-skis. Un sac à dos remplace la sacoche du praticien. Par chance, l’habitat régional est fait le plus souvent de localités compactes ; les visites à domicile y posent moins de problèmes que dans les fermes souvent isolées qu’on trouve dans d’autres régions.

Pour les enfants, la scolarité hivernale compte peu de jours de congé dans les villages. Les jeudis et dimanches après-midi, toutefois, les jeunes s’adonnent aux plaisirs de la luge, du ski et du patin. Quand la neige est bien tassée sur les routes, les fils du docteur pratiquent le skijöring : ils chaussent leurs skis à la sortie du bourg et s’agrippent tour à tour au cordeau tiré par la fameuse moto-skis de leur père. Cette prestation sportive inédite, fait la joie des garçons et suscite la curiosité des passants.


UN LIVRE DE CHEVET

L’hiver est aussi la saison privilégiée de la lecture, pour les enfants comme pour les adultes. Malgré les aléas de leur profession, certains médecins de campagne en profitent pour se cultiver. En Romandie, ils s’abonnent parfois à la « Revue des Deux Mondes », périodique humaniste édité à Paris. C'est avec intérêt que notre docteur découvre le best-seller d’un lointain confrère. En 1935, Alexis Carrel publie « L’Homme cet Inconnu ». Français intégré au prestigieux Institut Rockefeller de New-York, ce pionnier de la chirurgie vasculaire reçoit le Prix Nobel en 1913, pour ses recherches sur les cultures de cellules et de tissus de l’organisme. Constatant les faiblesses de la civilisation industrielle, son livre propose d’en remplacer les dogmes. Il plaide pour le développement d’une science véritable de l’homme dans sa globalité physique, intellectuelle et affective. L’auteur insiste sur l’importance des recherches pluridisciplinaires, étayant une conception renouvelée du progrès (120).

Dans son ensemble, le corps médical suisse ne manque pas d’être interpellé par ces options novatrices. Bien que leur activité quotidienne soit plus proche des malades que des laboratoires, les praticiens eux-mêmes s’intéressent à cette évolution. Le livre de Carrel connaît une large diffusion ; ses idées sont partout discutées. C’est le cas, lors des soirées entre confrères, réunis dans la Grand’Salle du docteur de Sembrancher. Les travaux de recherche en réseaux, conduits dans des centres de compétence, leur semblent prometteurs. Au vrai, cette programmation américaine ne fait que relayer l’impressionnant essor médical allemand du dix-neuvième siècle. Celui-ci découlait indirectement de l’ambitieuse « Realpolitik », notamment industrielle, imposée dès 1862 par le chancelier de fer prussien, Otto von Bismarck.

Dans un petit pays comme la Suisse, cependant, où les Universités sont cantonales, le fait que la science médicale américaine se développe dans le cadre de Fondations privées étonne d’autant plus que les budgets sont financés en l’occurrence par un magnat du pétrole. Nos généralistes émettent également des réserves quant aux chances de voir cette recherche de pointe résoudre tous les problèmes de l’humanité. Par ailleurs, Carrel est unanimement désavoué, lorsqu’il écrit: « L’établissement par l’eugénisme d’une aristocratie biologique héréditaire serait une étape importante vers la solution des grands défis de l’heure présente ». Ce point de vue leur semble se rapprocher de certaines théories du national-socialisme (121).


UN PRATICIEN SURMENÉ

Pour revenir à l’entre-deux-guerres, les enfants du docteur de Sembrancher voient de moins en moins leur père. Il est toujours pressé et apparaît parfois en plein repas de famille, s’installe pour manger à la hâte, dans sa tenue habituelle de touriste anglais : veston, gilet et culotte de tweed, chemise blanche et cravate. Dans le contexte traditionnellement pénible des Alpes, il se dévoue inlassablement à une clientèle dispersée dans les vallées de l’Entremont. Fort diversifiée, sa pratique est à la fois celle du docteur en consultation, du généraliste motorisé, de l’accoucheur souvent nocturne et du chirurgien hospitalier à Martigny.

En plus de ces activités, il assume dès 1934 la charge officielle de Médecin de District. Garant de l’hygiène et de la santé publique, il organise les vaccinations, ainsi que les visites médicales scolaires. En collaboration avec les autorités des six communes de l’Entremont, il veille à la salubrité des infrastructures villageoises. La Ligue antituberculeuse impose également sa présence au dispensaire de Martigny, ainsi qu’à des séances administratives. Cet engagement professionnel laisse peu de temps à des responsabilités familiales qu’il confie à sa femme.

Avec les années, un tel surmenage conduit à une vague sensation de trouble mal défini qui accable notre praticien en 1937. Alarmée, sa femme demande un rendez-vous au Professeur Louis Michaud de Lausanne. Sans délai, celui-ci accorde à son ancien élève un séjour d’observation au nouvel Hôpital Nestlé. Le verdict académique est rassurant mais clair : l’irrégularité des horaires, l’accumulation des heures de travail, l’exercice solitaire d’une médecine à risques imprévisibles, des repas à la sauvette, parfois nocturnes, toujours riches en viandes, œufs et fromage gras, telles sont les causes de l’indisposition évoquée. En fait, le conseil professoral de repos et de modération n’est que temporairement suivi par un médecin de montagne contraint d’assumer à la fois les exigences d’une clientèle et les besoins de sa famille. Faute de remplaçant, celui-ci prendra ses premières vacances en 1950, chez sa fille Colette au Portugal, après trente ans de pratique sans relâche.


UNE HEUREUSE COLLABORATION




Pour un médecin relativement isolé, de telles prestations ne sont réalisables au quotidien qu’avec l’aide compétente d’une épouse dévouée. En plus de ses obligations de mère de famille nombreuse et de maîtresse de maison dotée de personnel, celle-ci met également à profit sa formation paramédicale parisienne pour seconder son mari. Quand celui-ci s’absente pour ses tournées de visites, elle prend soin de son cabinet de consultation, lave et stérilise les instruments, les range dans leur armoire vitrée. Elle veille à remplir les flacons de désinfectants, alignés dans une petite armoire métallique. On y trouve de l’alcool iodé, très efficace mais fort douloureux au contact des plaies, de l’eau oxygénée qui mousse sur la peau, et bientôt du Mercurochrome, rouge et indolore.

Viennent ensuite les examens de laboratoire élémentaires qu’elle est en mesure de réaliser : vitesse de sédimentation du sang, dépistage de sucre ou d’albumine dans les urines. Le matériel de pansement est régulièrement approvisionné. De même, les deux trousses d’urgence, spécialement réservées aux accouchements et aux accidents, sont inventoriées et repourvues. Cependant, cette aide précieuse implique surtout la gestion quotidienne des appels téléphoniques ; il s’agit là d’une tâche délicate, exigeant des connaissances médicales, beaucoup de discrétion et de savoir-faire.


NOUVEAUTES PHARMACEUTIQUES

Périodiquement, la femme du docteur remet de l’ordre dans l’armoire des échantillons médicaux ; l’un ou l’autre des ses aînés prend part à la séance. Celle-ci consiste à trier divers petits emballages pharmaceutiques, jetés en vrac dans une corbeille au fur et à mesure de leur livraison postale. Leur classement dans les casiers d’une grande armoire implique une certaine expérience. On trouve à l’époque de l’huile de foie de morue, riche en vitamine D, indispensable au développement des os ; sa carence engendre le rachitisme. Il y a le Lactéol en pastilles pour traiter les diarrhées, les sirop contre la toux, les gouttes nasales, les médicaments pour le cœur, pour la pression du sang, les comprimés et suppositoires contre la douleur et la fièvre. Les premières hormones font leur apparition avec le Progynon de Schering, pour la régulation du cycle menstruel. Restent les innombrables pommades, baumes et lotions pour la peau. Cette liste est loin d’être exhaustive ; elle comprend aussi une brochette d’ampoules injectables rangées dans les trousses d’urgence ; il s’agit surtout de tonicardiaques et de puissants sédatifs de la douleur, dérivés de la morphine.

Aux médicaments en usage vont bientôt s’ajouter des acquisitions majeures dans la lutte contre les infections. Il s’agit d’abord des Sulfamides, agents anti-infectieux auxquels une série de germes sont sensibles. En 1932, le médecin et chercheur allemand Gehrard Domagk essaie sur sa propre fille, atteinte de septicémie à streptocoques, un sulfonamide dont l’action se révèle remarquable. Une telle découverte vaut à ce scientifique un Prix Nobel en 1939 (122).

Au début du siècle, le médecin écossais Alexander Fleming fait de la recherche auprès du fameux bactériologiste A. Wright, dans les laboratoires du Saint Mary’s Hospital de Londres. En 1928, Fleming observe par hasard que des moisissures ont détruit les staphylocoques d’une de ses cultures. Il tente en vain d’isoler cette moisissure. Celle-ci est identifiée deux ans plus tard par un mycologue américain : il s’agit du Penicillium Notatum. Après quelques expériences de laboratoire, Fleming se risque à soigner son assistant qui souffre d’une sinusite purulente ; la guérison est spectaculaire. L’étude complémentaire de la Pénicilline est menée par Florey d’Oxford en 1934. Les hôpitaux des armées alliées l’utilisent avec grand succès dès 1940. Sa production industrielle débute en 1943. Le monde scientifique considère que Fleming a fait la découverte de laboratoire la plus importante depuis Pasteur. Un Prix Nobel lui est décerné en 1945 (123).


1938 UN JOYEUX NOËL

A l’époque, la situation internationale est préoccupante. En Espagne, la cruelle guerre civile dure depuis plus de deux ans. L’Autriche vient d’être annexée par l’Allemagne de Hitler. Après la conquête de l’Ethiopie, Mussolini prépare l’invasion de l’Albanie. Le Traité de Munich favorise la politique allemande d’expansion. Celle-ci conduit à l’agression de la Pologne.

En Suisse, la paix sociale retrouvée, une dévaluation de la monnaie, et un emprunt de défense nationale contribuent globalement à une relance de la conjoncture, ainsi qu’à un renforcement de l’armée. Confrontées aux risques de la situation en Europe, les Autorités Fédérales décrètent la neutralité intégrale. Elles préparent des articles constitutionnels visant à protéger l’agriculture, ainsi que les régions où l’économie est menacée.

Le Valais poursuit résolument sa mutation industrielle, le réaménagement à grande échelle de ses terres, ainsi que le développement d’un tourisme d’été et d’hiver. Chef-lieu d’un district frontalier, Sembrancher a perdu le lustre de ses Châtelains d’antan. En cours d’année, les éleveurs du bourg ont sacrifié une part de leur cheptel, pour enrayer une épizootie de fièvre aphteuse. Les élèves des classes primaires supérieures se réjouissent de pouvoir visiter l’an prochain l’Exposition Nationale de Zurich.

Indépendamment des circonstances évoquées, Noël reste toutefois une grande et belle fête dans notre pays. Elle ne s’improvise pas, dans les familles nombreuses en particulier. Chez le docteur comme partout, les cadeaux aux enfants doivent d’abord se mériter, à la maison comme à l’école. Les parents veillent à orienter leur progéniture vers des choix alliant au mieux l’utile à l’agréable. Les parrains et marraines sont mis dans la confidence.

Les derniers jours précédant le vingt-quatre décembre, l’accès à la Grand’Salle est interdit aux petits curieux. En cuisine, la bonne, une aide et les aînés enfournent toute une variété de biscuits. Ils préparent en secret les biscômes maison et confectionnent des noix et des dattes fourrées. La veille de Noël est très chargée : les plus jeunes se répètent mutuellement leurs poésies dans les coins ; l’équipe de cuisine compose un menu de réveillon. Les grands s’enferment pour décorer le sapin et disposer des friandises sur la grande table ronde du salon. Au dernier moment, il revient à la maîtresse de maison de répartir les présents sur chacune des chaises réservées aux enfants.

Dans la pièce attenante, un repas frugal est servi à la nuit tombante. Chacun veille à garder son appétit pour les friandises de la soirée. Rituellement, cette collation est interrompue par le tintement d’une clochette : tout le monde se précipite alors en courant, les jeunes en tête. Dans la pénombre de la salle voûtée, le premier coup d’œil est féerique : l’éclat des épis de Noël et la lueur des bougies font miroiter les décorations multicolores du sapin ; la salle résonnent d’exclamations ; elle fleure bon la résine et l’orange.

Chacun s’empresse de chercher son coin cadeau. Jean, l’aîné studieux, étrenne d’une nouvelle paire de skis pour Engelberg, son lycée alémanique en vue d’études à la grande Ecole Polytechnique Fédérale de Zurich. Après deux ans de pensionnat en Forêt-Noire, Elisabeth rapporte des souvenirs à Colette et Monique. Celles-ci offrent à leurs parents des travaux d’aiguilles confectionnés à l’école. Les enfants peuvent aussi compter sur de la lecture. François, le futur polyglotte, reçoit une grammaire russe dont il est seul à pouvoir déchiffrer les caractères cyrilliques. Les filles apprécient encore la Semaine de Suzette et Poliana. Le cadet découvre un conte manuscrit de sa chère marraine Marguerite.  Il se réjouit surtout de jouer avec des petits soldats suisses, fusil en joue. Les bruits de botte ont remis en honneur les étrennes militaires.

Il est déjà tard lorsque arrive brusquement leur papa, dans sa tenue habituelle de motard. Rentrant fatigué d’une urgence nocturne, il manifeste à chacun son affection et fait d’un un air intrigué la tournée des cadeaux qu’il feint de découvrir. C’est bientôt le moment de s’asseoir autour de la grande table pour déguster les gourmandises de Noël : oranges, figues sèches, grappes de raisin flétri, amandes et confiserie de famille.

Au terme de cette modeste ripaille, égayée de bavardages, la maman encourage les petits à réciter leurs poésies : intimidé Louis s’embrouille ; Monique en rajoute malicieusement pour son papa ; quant à Colette, elle exprime au mieux les remerciements et les vœux qu’inspire cette merveilleuse soirée. Bon public, tout le monde applaudit bien fort les récitants.

Ce qui suit est plus insolite. Exercé en secret au collège, par un professeur bénévole de russe, François déclame en chuintant une sorte de « Noël des Steppes ». L’espiègle finit par donner à son auditoire médusé la traduction française de son poème. Quand enfin le marguillier sonne la messe de minuit, Elisabeth s’approche de la crèche faiblement éclairée : l’auditoire écoute en silence un « Stille Nacht » du pensionnat.

L’heure est venue de se rendre à l’église. Un privilège ancestral accorde à la famille Luder le premier banc de la nef, au pied de la chaire. Les enfants s’y alignent de part et d’autre de leur mère, un aîné à chaque extrémité. Le docteur n’y prend jamais place. Sa profession multipliant les arrivées tardives et les départs anticipés, il reste discrètement debout à l’entrée, près du porche, en compagnie des retardataires. La liturgie de la Nativité, un sermon de circonstance, les grandes orgues, les chants anciens repris en chœur par l’assistance prolongent à l’envi un office touchant et solennel. Après la bénédiction, quelques familles montent vers le chœur pour admirer les personnages de la grande crèche illuminée. Une fois sortis dans la nuit glacée, les amis et les voisins se souhaitent au passage de bonnes fêtes.

De retour à la maison jouxtant l’église, toute la famille du docteur s’installe à table avec l’un ou l’autre invité. Bouillon, charcuterie, vin chaud, biscôme et bûche de Noël composent l’essentiel d’un menu de réveillon partagé dans la joie des conversations de fête. Les paupières lourdes, les petits jettent un dernier coup d’œil à leurs jouets. Ils embrassent bientôt leurs parents, les remercient pour leurs cadeaux et vont se coucher, contents de leur soirée et heureux que demain soit encore Noël et après-demain Saint Etienne, la fête patronale. Les bougies du sapin seront d’ailleurs rallumées au soir de Saint Sylvestre, le trente et un décembre, ainsi qu’au jour des Rois, le six janvier.


1939 « L’OISEAU BLEU »

En juin, au terme de l’année scolaire, Monique et Louis rapportent fièrement de bonnes notes à la maison. Très satisfaits, leurs parents les félicitent chaleureusement ; ils parlent même d’une récompense. Celle-ci tarde cependant à se concrétiser, au risque de tomber dans l’oubli.

Un samedi de juillet, enfin, les deux cadets sont appelés discrètement dans le bureau de leur père : la récompense promise est pour le lendemain après-midi. Il s’agit d’une ballade en voiture jusqu’à Sion, avec une surprise à la clé. C’est avec joie que les enfants accueillent cette nouvelle, si longtemps espérée. Ils s’interrogent du regard et posent en vain des questions sur un secret bien gardé. Peut-être faudra-t-il visiter, une fois de plus, un vieux château comme les aime leur papa ? L’année dernière, c’était Fenice dans le Val D’Aoste, puis la tour de Duin à Bex près de St-Maurice, où leur frère François fait ses études secondaires.

Le dimanche matin, le temps est au beau fixe ; le voyage s’annonce bien. Oubliant leurs incessantes chicanes, les deux bons élèves sont assis bien sagement côte à côte, sur la banquette arrière de la DKW, décapotée pour l’occasion. Il fait bon rouler dans le soleil et dans le vent, conduits par un père qu’on voit si peu. Dans la Plaine du Rhône, les jeunes s’amusent à saluer de la main les passagers des véhicules qu’ils croisent le long des rangées de peupliers.

En arrivant à Sion, l’auto vire à droite et s’éloigne heureusement du quartier des châteaux. L’itinéraire aboutit à l’aérodrome. Intrigués, les enfants suivent leur papa dans un bureau. Un employé indique un cheminement entre des hangars, conduisant en bordure d’une longue piste alors déserte. Près d’un avion bleu à l’arrêt sur le gazon se tient un monsieur souriant ; il salue chacun en se présentant, puis dévoile la surprise du jour : un baptême de l’air dans « l’Oiseau Bleu » qu’il va piloter. L’air ébahi des enfants amuse leur père. Monsieur Pfefferlé les affuble d’un casque de cuir mou, de grosses lunettes de motard, ainsi que d’une canadienne pour adulte. Peu rassurés, les voyageurs sont hissés dans une cabine sans toit, derrière un pare-brise, puis sanglés sur leurs sièges, l’un devant l’autre. Leur tête dépasse à peine la carlingue. Le pilote gagne alors son poste, situé juste devant les passagers.

Sur la piste, un mécanicien fait démarrer l’hélice à la main. Une fois lancé, le moteur fait vibrer tout l’appareil, qui décolle dans un grondement assourdissant et prend de la hauteur. La tête penchée sur le rebord de la cabine, les enfants voient s’éloigner les piétons, les véhicules et les maisons, tandis que se rapprochent les coteaux, puis les montagnes, avec leurs masses rocheuses et leurs glaciers. Parvenu à moyenne altitude, l’avion remonte la rive gauche du Rhône. A l’aide d’un tuyau faisant office de porte-voix entre les deux cabines, le pilote donne à plusieurs reprises des indications sur les sites alentour : sur les collines de Sion, Valère et Tourbillon, Chippis et ses grandes usines, le lac de Géronde, le bois de Finges. Au moment où l’appareil vire à gauche, on aperçoit au loin le majestueux Bietschhorn. En survolant la rive droite de la Vallée, en direction de l’ouest, défilent successivement Loèche, le Plateau de Montana-Crans, Savièse et Derborence. Après Saillon, ses tours et ses murailles, l’Oiseau Bleu vire à nouveau de 180 degrés, passe au-dessus d’Isérables et de Nendaz. Réduisant alors sa vitesse, la machine perd lentement de l’altitude et atterrit en douceur à son point de départ, après une demi-heure d’un vol inoubliable.

Encore sous le coup de l’émotion, Monique et Louis donnent à leur père une première impression de leur baptême de l’air. Ils admettent avoir eu le souffle coupé au décollage, puis l’estomac noué dans les virages. Débarrassés de leur équipement, ils remercient leur aimable pilote, ainsi que leur papa, avant de rejoindre la voiture. En cours de route vers la maison, la conversation reprend sur les détails du fameux vol. Taquins, les jeunes récitent à haute voix la liste de tous les vieux châteaux qu’ils ont pu admirer du haut du ciel.

Les jours suivants, « l’Oiseau Bleu » fait l’objet de toutes les conversations, en famille comme dans la rue, avec des camarades d’école. Il semble que pour Louis, le prochain cadeau de Noël soit déjà trouvé : il s’agira sans doute d’une boîte de construction métallique, permettant de réaliser, à l’aide d’un plan détaillé, le montage d’un biplan miniaturisé.


L’APPENDICITE

En 1940, par un beau matin d’août, le fils cadet du docteur de Sembrancher se réveille avec un vague mal de ventre ; il refuse de déjeuner. Son père lui palpe l’abdomen et lui fait garder le lit. Mobilisé dans la région, un étudiant en médecine genevois veut bien veiller le jeune garçon. Rentrant vers midi de sa tournée de visites, notre praticien revoit l’adolescent ; il est subfébrile et nauséeux ; son ventre est très sensible à la palpation du côté droit ; un toucher rectal précise la localisation du mal : il s’agit d’une appendicite pouvant relever d’une intervention. Le docteur conduit son fils à l’hôpital régional ; un chirurgien, ami de la famille, réapprécie la situation dans l’après-midi. Il confirme l’indication opératoire de son confrère et lui demande de l’assister.

Transporté sur un chariot au bloc opératoire, le malade est poussé dans une grande salle claire. Un infirmier l’installe sur une table étroite, surmontée d’une grande lampe ronde, un scialytique. Souriante, une religieuse encourage le jeune patient à souffler bien fort dans un masque qu’elle lui pose sur le bas du visage : l’appareil portable est surmonté d’une grosse boule contenant un liquide fleurant la pharmacie ; il s’agit en fait d’un mélange d’éther et de chloroforme. Bientôt endormi, l’opéré n’apprendra que dix ans plus tard le déroulement de l’intervention qui va suivre.

Après une large désinfection de l’abdomen à l’alcool iodé, les médecins en blouses stériles, gantés et masqués, posent des champs opératoires ; ils se placent de part et d’autre de l’opéré. Une infirmière approche son plateau d’instruments. Le chirurgien incise la paroi abdominale et coagule les petits vaisseaux. Son assistant pose deux écarteurs qui dégagent le caecum : l’appendice déjà gorgé de pus est prêt à perforer. Au moment où les deux confrères font ce constat préoccupant, l’opérateur se sent mal. Il s’éloigne et va s’asseoir dans un coin de la salle. D’abord décontenancé, le père de l’opéré se ressaisit : assisté par l’instrumentiste, il réalise une appendicectomie, selon la technique apprise chez son maître Henschen à St-Gall. Avant de fermer la plaie, il pose un drain dans le péritoine. A la fin de l’intervention, le chirurgien s’est déjà remis d’un malaise cardiaque sans gravité.

Les suites opératoires s’avèrent pénibles. Le patient vomit à plusieurs reprises : il en souffre et se déshydrate. Les perfusions veineuses ne sont pas encore en usage. Jusqu’au rétablissement de la fonction intestinale, les infirmières n’accordent qu’un peu de tisane, à prendre par petites cuillerées. Trop assoiffé après vingt-quatre heures, notre opéré suce en cachette un morceau tiré de la poche à glace posée sur son ventre. Faute d’antibiotiques, le chirurgien veille à l’écoulement du liquide péritonéal en tirant chaque jour sur le drain ; ce geste répétitif est fort douloureux. Pour prévenir une péritonite, le drainage n’est abandonné qu’après dix jours. Le jeune patient est levé progressivement au douzième jour, le ventre sanglé dans un bandage. Il reste hospitalisé durant trois semaines, suivies d’une convalescence d’un mois à domicile.

Telle est l’évolution d’une appendicite suppurée avec début de péritonite, opérée sous anesthésie générale en urgence différée, dans un hôpital régional, à une époque où les médecins suisses ne disposent pas encore d’antibiotiques, ni de perfusions par voie veineuse.

A ce sujet, l’histoire de la médecine rappelle que le diagnostic d’appendicite tarde à s’imposer. Depuis des temps immémoriaux, l’affection représente, avec les hernies étranglées, une cause fréquente et le plus souvent méconnue du « Miserere ». Premier mot du Psaume 50, attribué au Roi David voici trois millénaires, ce terme latin traduit de l’hébreu signifie « Prends pitié ! ». Dans les populations chrétiennes du passé, cette invocation divine était réservée au stade désespéré de maladies abdominales mystérieuses et le plus souvent mortelles, alors traitées par la prescription d’huile de ricin, d’opiacés et de lavements.

Au cours du dix-neuvième siècle, les autopsies réalisées au terme de péritonites mortelles révèlent une inflammation du caecum et surtout de son appendice vermiforme ; on parle de typhlite, terme tiré du grec signifiant infection du caecum. En 1886, les publications conjointes du pathologiste Fitz et du chirurgien Dearborn, tous deux de Boston aux Etats-Unis, précisent le diagnostic d’appendicite aiguë et proposent son traitement chirurgical précoce. Mettant à profit le développement de l’anesthésie et de l’aseptie, le monde médical accueille favorablement ces options alors novatrices, non sans quelques vives réticences (124). A l’heure actuelle, l’appendicite aiguë représente toujours une urgence chirurgicale fréquente. Le Professeur F. Saegesser rappelle ce qui précède et ajoute qu’en 1985, six cents appendicectomies ont été réalisées sans graves complications, dans la Clinique Chirurgicale du CHUV à Lausanne.



UNE FAMILLE SUISSE DURANT LA GUERRE

Le conflit mondial de 1939-45 va durablement ajouter aux responsabilités familiales et professionnelles du docteur de Sembrancher. Celles-ci concernent surtout le budget des études secondaires des enfants, ainsi que le temps imparti à ses patients. Durant ces années de guerre, la population d’un petit pays neutre est inquiète ; les particuliers écoutent régulièrement les nouvelles radiodiffusées, surtout lorsque les bruits de bottes se rapprochent de la Suisse, comme en 1940 et 1944. Diffusées dans tout le pays, des revues comme le « Match » français et le « Signal » allemand présentent des points de vue opposés et peu rassurants. Mobilisé dans l’Entremont pour de longues périodes, le premier-lieutenant médecin Luder est néanmoins autorisé à poursuivre sa pratique civile dans un district frontalier où la population manque de soins.

La maison d’alpage servant d’infirmerie à sa compagnie d’infanterie de montagne se trouve près de la Cantine de Proz, à quelques kilomètres de la frontière avec l’Italie au Grand-Saint-Bernard. Vêtu de son uniforme d’officier, le praticien se déplace le plus souvent à moto. Il a remplacé la Studebecker trop dispendieuse en essence par une DKW allemande, économique et robuste. Au cours des années de Mobilisation, son épouse déjà bien occupée est incorporée dans la DAP (défense aérienne passive) et intégrée au réseau d’alarme téléphonique du pays. Pour une ménagère, les restrictions imposées par l’économie de guerre exigent de bonnes relations avec qui pourrait lui procurer un appoint en beurre, viande, farine et œufs. Par ailleurs, le charbon se fait rare ; il est partiellement remplacé par le bois d’affouage, livré aux bourgeois de la commune et débité par les garçons.




Jean, l’aîné, fait son école de recrue dans l’infanterie de montagne en 1940. Au cours de ses études au Polytechnicum de Zurich, il est astreint à des périodes répétées de service militaire au Tessin, à Genève, puis en Entremont. Sa sœur Elisabeth accepte de suivre un cours de Samaritaines en automne 1940. Cette formation est organisée à l’Hôpital de Martigny ; elle est suivie de stages pratiques. Avec d’autres confrères de la région, son père participe à cet enseignement, donné le plus souvent en soirée. C’est au cours de cette période qu’Elisabeth est désignée pour accueillir avec fleurs, corbeille de fruits et embrassades le populaire Général Guisan, en visite à l’Hôpital auprès des patrouilleurs alpins blessés lors d’ une chute en haute montagne dans le Val Ferret. Quant à François, il accomplit son service en 1944 dans les troupes motorisées, instruites à Thoune puis déplacées à Bâle-Campagne. Ignorant sans doute l’action préventive de l’eau fluorée de Sembrancher, son médecin d’école de recrues observe avec stupeur que cet étudiant n’a pas une seule dent cariée à vingt ans, contrairement aux autres soldats de sa compagnie.

Au cours de ces années de guerre, des troupes sont parfois cantonnées à Sembrancher. La maison du docteur héberge alors des officiers de Genève ou Lausanne, heureux de partager certaines de nos soirées à la Grand’Salle, en ces temps difficiles. Lors de manœuvres souvent nocturnes, la marche des fantassins à souliers cloutés résonne sur les pavés du village, assourdie par le roulement des charrettes et des fourgons. Au lendemain de ces déplacements, les médecins motorisés peuvent s’attendre à l’une ou l’autre crevaison de pneus roulant sur des clous perdus.

Hiver comme été, par ailleurs, des unités alpines de l’armée s’entraînent dans les montagnes de l’Entremont. A l’initiative d’officiers comme Roger Bonvin, plus tard Conseiller Fédéral, ou Rodolphe Tissières, bientôt Colonel et Préfet de Martigny, une première « Patrouille des Glaciers » est organisée en avril 1943. Elle se court par équipes de trois, de Zermatt à Verbier, sur l’itinéraire de la Haute Route. Pleinement réussie, cette épreuve d’endurance est encore organisée en 1944 et 1949. Lors de cette dernière course, la cordée de Maurice Crettex, Robert Droz et Louis Theytaz, tous de la région, disparaît dans une crevasse. Ce drame interrompt la compétition jusqu’en 1984. Elle deviendra bientôt une rencontre internationale prestigieuse et de plus en plus médiatisée (125).

Enfin, au cours d’une guerre isolant la Suisse, l’essor du ski dans la population civile contribue au développement durable des séjours hivernaux dans les Alpes, notamment à Verbier. Pour les praticiens de la région, la prise en charge de ce nouveau type de clientèle représente un surcroît d’activité, ceci jusqu’à l’engagement, d’abord saisonnier, de médecins dans les stations.


UNE NUIT DE SAINT- SYLVESTRE

En 1944, les armées allemandes sont acculées partout à la défensive, en Pologne, en Italie et en France. La proximité des combats, ainsi que l’afflux de réfugiés civils et militaires engagent le Général Guisan à mobiliser des troupes aux frontières, au moment critique où la population est encore soumise à des restrictions (126).

En cette fin d’année, le docteur de Sembrancher et son épouse se réjouissent de revoir tous leurs enfants à la maison pour les Fêtes. Après Noël, la coutume veut qu’un joyeux réveillon réunisse toute la famille à la Grand’Salle, pour la veillée du 31 décembre. Ce soir-là, au tout début de ces chaleureuses retrouvailles, l’infirmier de l’Hospice du Saint-Bernard téléphone pour demander une visite apparemment urgente : cherchant un abris dans l’Hôpital Saint-Louis, édifié jadis par le Prévôt Luder, deux fugitives italiennes ont pénétré dans le chenil où les chiens excités ont lacérés leurs manteaux de fourrure, non sans blesser les malheureuses. Une fois de plus, la déception de voir compromise une soirée tant attendue, s’ajoute à la perspective toujours inquiétante d’une équipée hivernale en montagne, la nuit surtout.

Une colonne de secours est constituée à la hâte, avec un patrouilleur alpin expérimenté, Luc Voutaz, assisté du dévoué Tony Vernay. Lui-même rompu aux randonnées à skis, le docteur décide pour la première fois que son cadet Louis, alors âgé de 16 ans, mérite de l’accompagner. Ce dernier doit ce véritable rite de passage à deux cours d’entraînement au ski, réalisés dans le cadre de l’Instruction Préparatoire, mise en œuvre par la Confédération. Les secouristes se retrouvent bientôt dans la DKW. Chaîné, le véhicule grimpe péniblement jusqu’au Bourg-Saint-Pierre, sur une route enneigée. Equipés de leur passe-montagne et de leur anorak, les sauveteurs chaussent des skis à peaux de phoque et s’enfoncent en file indienne dans une nuit de tempête. Arrivés à la Cantine de Proz transis par les rafales glacées, ils jugent prudent de se réfugier dans un hangar pour se barder le torse de feuilles de journaux, intercalées entre chemise et chandail. Il s’agit là d’une protection en usage chez les montagnards de l’époque.

Dans la vaste nature tapissée de blanc, balayée par la bourrasque, la marche reprend le long des poteaux qui balisent le cheminement. L’effort le plus rude, en même temps que le pire danger, commencent au bas de la Combe des Morts. Courbés sous des volées rageuses de flocons, les skieurs attaquent la rampe, s’aidant de leurs bâtons plantés dans la neige profonde. Essoufflés, ils suivent péniblement les traces du guide, à la lueur d’une lampe de poche. Soudain, en pleine grimpée, des tourbillons de cristaux scintillent dans la tourmente : le projecteur de l’Hospice éclaire la dernière étape de l’itinéraire.

A l’entrée du grand corridor voûté, l’accueil des chanoines est chaleureux. Débarrassé des survêtements cartonnés par la bourrasque glacée, chacun des équipiers manifeste joyeusement sa satisfaction, une fois dans la pièce bien chauffée jouxtant la grande cuisine. Tous apprécient une collation bienvenue. Après un bref récit de la montée, l’infirmier accompagne le médecin au chevet des victimes. Localisées surtout dans le dos, leurs profondes griffures de peau sont désinfectées et pansées, après administration d’antibiotiques et de médicaments soulageant la douleur. Il est minuit lorsque les skieurs vont prendre quelques heures de repos.

Tout le monde se retrouve le lendemain matin pour un solide petit déjeuner. Les chanoines viennent tour à tour échanger des vœux de Nouvel An. Le docteur s’en va revoir ses patientes ; il donne des instructions pour la suite du traitement. Avant de penser au retour, les équipiers se proposent gaillardement d’aller souhaiter la Bonne Année aux gardes italiens, de l’autre côté de la frontière. Traversant le lac enneigé à skis, il s’approche de l’Albergo : à leur grande surprise, ils repèrent devant l’entrée un soldat en gris-vert, chaussé de bottes de feutre, coiffé de la casquette à longue visière des Alpenjäger de la Wehrmacht ; l’homme porte son fusil à la bretelle. Cachant sa surprise, le docteur donne son identité et lui présente des voeux en Hochdeutsch. Rassuré, l’allemand accompagne son visiteur inattendu dans le bureau de l’officier. Les autres patrouilleurs sont conduits dans un cantonnement chauffé, où somnolent des militaires de tous âges, cuvant peut-être leur beuverie de fin d’année. Un capitaine arborant le ruban de Russie vient bientôt gratifier les Suisses d’un salut hitlérien énergique ; il tient à leur montrer l’armement de ses hommes. Ancien officier d’infanterie, le docteur explique à voix basse, en cours de visite, que l’armée allemande dispose de mousquetons à canon chromé, ainsi que de mitrailleuses à haute cadence de tir, surclassant le matériel suisse. Arrivé au terme de sa brève présentation, l’officier congédie alors ses visiteurs étrangers en claquant les talons ; il les fait raccompagner par le garde. Fiers de cette aventure bien particulière, les patrouilleurs regagnent leur patrie. Tout guillerets ils racontent à l’Hospice leur rencontre inopinée, avant de prendre congé des chanoines.

Le moment est venu de descendre avant l’éventuel redoux de l’après-midi, avant-coureur d’avalanche. Skis aux pieds, les secouristes plongent tête baissée dans la Combe bien nommée. Le vent debout soulève des brassées de flocons, donnant l’impression d’une folle course dans le jour blanc. L’homme de tête fait régulièrement l’appel des suiveurs, veillant à ce que personne ne s’écarte dangereusement du tracé. Dans la Plaine de Proz, le vent est toujours aussi violent, Chacun active la descente en poussant des bâtons. La tourmente s’apaise au voisinage des forêts. Les patrouilleurs se regroupent ; ils rejoignent en plaisantant la DKW couverte d’un grand manteau blanc. De leurs mains gantées, ils dégagent le véhicule ; la serrure de la portière est dégelée au briquet. Le docteur se met au volant ; ses coéquipiers poussent la voiture dans la pente de la route enneigée, ceci jusqu’au démarrage hoquetant du rustique moteur deux-temps. La rentrée se fait prudemment, sur une chaussée glacée par endroit. A l’arrivée au village, les quatre skieurs se séparent, soulagés d’être sortis indemnes d’un aller et retour côtoyant la mort blanche. Le docteur félicite son cadet d’avoir, comme ses frères, mérité sa confiance. A la maison, toute la famille accueille les braves avec les vœux les plus chaleureux de bonne année. Chacun écoute, soulagé, le récit de cette expédition, agrémentée d’une visite chez les Allemands. La joie de se retrouver sains et saufs vaut bien un réveillon différé.

Au vrai, ce fameux col a toujours eu un protecteur, ceci depuis l’Antiquité : le dieu celte Penn d’abord, veillant sur ses Alpes Pennines, le Jupiter des Romains ensuite, gardien du Mont-Joux et enfin Saint Bernard, Patron des montagnards, invoquant le Dieu des chrétiens. Les historiens ne manquent jamais de citer en majuscule ces Gardiens Providentiels, omettant parfois de citer leurs obscurs serviteurs. Comme le soldat inconnu, ces besogneux n’ont fait, en somme, que leur devoir, en l’occurrence gratuitement, une nuit de Saint-Sylvestre ! La sagesse veut que, pour des anonymes sans grade, récriminer ne ferait qu’amenuiser leur mérite.


LES LOISIRS D’UN MEDECIN DE CAMPAGNE

Le récit des conditions de vie du docteur Luder se rapproche sans doute de la biographique légendaire du praticien désintéressé, perdu dans ses montagnes, dévoué jour et nuit à ses patients. En réalité, même s’il est privé de vraies vacances durant des décennies, le médecin de Sembrancher veille à s’accorder quelques rares instants d’une détente aisément accessible, la plus sociale étant le tir. L’après-midi des dimanches d’été, la Société de Cible de la localité réunit ses membres au stand, pour des joutes disputées au mousqueton d’ordonnance de l’armée. Le plus populaire de ces concours est le « Tir au Cochon », au cours duquel chacun vise au mieux pour toucher les meilleurs morceaux d’un porc dessiné sur la cible. Après chacune de ces compétitions estivales, le plus fin guidon du jour porte fièrement le drapeau de la Confrérie, en tête d’un défilé au tambour, dans la Grand-Rue bordée de curieux. Le rituel se termine à la pinte: le Capitaine proclame les résultats dans l’ambiance tumultueuse d’une bonne verrée. Trois fois l’an, la Cible organise au restaurant un repas de fricassée de porc, servie à l’issue d’une assemblée statutaire. Pendant la bonne saison, les sociétaires veillent à se mesurer dans des tournois cantonaux ou dans les rencontres de la Société Suisse des Carabiniers. A voir son médaillier, le docteur de la Cible y décroche des « Distinctions » en 1934, 1942-43-46-49.


Le Noble Jeu de Cible

Vous avez vu passer la Cible,
Les dimanches, au pas, crânement,
Quand le tambour battait la charge.
La rue n’était pas assez large
Pour nous laisser tous passer.
Vous nous avez vus, ou non ?

Le roi du tir marchait en tête,
Cambré comme un Artaban.
Il portait aussi haut qu’il pouvait
Le vieux drapeau de la Confrérie.
Nous tous venions derrière,
En rangs par deux ou trois,
Fiscaux, Lieutenant, Capitan.

Il fallait nous voir défiler !
Tout le monde était sorti
Pour nous admirer.
Les femmes souriaient.
Les mains aux poches, les gamins.
Criaient : « Voyez passer la Cible ! »

Nous marchions sur les pavés ronds,
Peu commodes aux agaçons,
Rataplan, au son du tambour !
Certains boitaient en cadence,
D’autres étaient éméchés,
Ils étaient ceux qui boitaient le moins …


Toutefois, les performances du docteur au tir n’en feront jamais un chasseur. La traque de la faune en montagne prend trop de temps et risque de priver de médecin un cas urgent. En réalité, à part son pistolet d’officier et son mousqueton de la Cible, notre praticien possède un revolver de petit calibre, caché dans la boîte à gants de sa voiture. Le cas échéant, l’arme sert à achever les lièvres et autre gibier qui, parfois attirés dans la nuit par la lueur des phares, viennent se blesser contre le véhicule en marche.

Concernant ses loisirs, notre docteur avoue que, sans parler de la lecture, son délassement le plus secret et le plus apprécié reste sans aucun doute l’écriture. Il ne s’agit pas, pour lui, de tenir un journal professionnel, ni de rédiger un mémoire. Des études classiques l’ont formé aux valeurs humanistes ; un penchant littéraire va susciter l’évocation de ses souvenirs. Quand pointent le désenchantement, la solitude, ou les soucis, en un mot tout ce qui lui « fait mal au ventre », comme il dit, rien ne lui semble plus gratifiant que de s’asseoir à son bureau pour écrire.

S’évadant du quotidien, il trouve refuge dans le silence et la solitude qui redonnent vie aux images et aux émotions qu’il porte en lui. Il avoue parfois que ces intermèdes créatifs n’ont vraiment rien d’une rêverie. La tâche est rude de choisir dans le fouillis des idées, d’exprimer les choses aussi bien qu’on les ressent, de chercher le mot juste ou l’heureuse tournure qui éveille l’intérêt du lecteur à l’aspect inédit des réalités. C’est par touches successives qu’il façonne en artisan des manuscrits évoquant un passé ancestral, les péripéties de sa profession, sa vie de famille, le cadre social de sa pratique. Il lui arrive même de pousser la fiction jusqu’à donner la parole à ses chats, témoins muets de ces moments inventifs dont il émerge plus serein. En fait, la pratique de l’écriture lui laisse un sentiment de plénitude, lié au tour poétique qu’il donne à ses souvenirs.

La Magie des Mots (Joane, Portugal, 1950)

Laissez-moi d’abord me présenter :
Je suis un arrangeur de mots !
Comment vous les aligner ?
Je peux d’abord les mettre en rang
Comme on faisait avec les militaires
Au temps des Mobilisations,
Ou comme font encore les marmots
Avec leurs soldats de plomb.
Les mots peuvent être de longueur inégale,
Afin qu’en les disant, naisse un rythme,
Une cadence qui va, revient, fait la ritournelle,
Puis galope, s’arrête et repart,
Comme une charge ou une cavalcade.
Plus simplement encore,
Comme le bruit que font les ânes
Avec leurs petits sabots,
Sur les chemins pierreux
Du lointain Portugal.


Avec les années, cependant, notre poète reconnaît qu’à la relecture, certains écrits lui paraissent bien décevants, en regard de ce qu’il avait conçu initialement. Il soumet parfois sa prose à l’un ou l’autre de ses enfants en visite. Il est alors émouvant de voir un docteur en fin de carrière, un peu esseulé, lisant un poème sous sa lampe de bureau, surveillant d’un air inquiet la réaction le plus souvent bienveillante de son auditeur.



Le départ de mon chat

Pourquoi faire un sonnet pour le chat de gouttière
Qui m’a quitté un soir pour ne pas revenir ?
Pourquoi garder au cœur son humble souvenir ?
C’était mon vieil ami, une ombre familière.

Mousquetaire des chats, il aimait l’aventure
Nocturne, mais toujours le matin revenait,
Glorieux et fatigué, dormir à mon chevet
Le sommeil du héros, fidèle à la nature…

Or, un matin d’automne, il n’est pas revenu.
On me l’a rapporté, triste chose mourante.
Il m’a bien regardé, la prunelle émouvante…

Puis s’en est allé vers le grand inconnu,
Grossir de Saint François la cohorte mouvante
Des ânes, des moutons, des bêtes innocentes.



BREVE GENEALOGIE MEDICALE

Médecin diplômé en 1918 à Lausanne, le docteur Luder inscrit son cadet dans la même Faculté, en 1949. Pendant ses vacances universitaires, Louis lui fait volontiers office de chauffeur. Dans la voiture, mais également à la maison, père et fils s’entretiennent de leurs activités respectives. Le praticien chevronné défend avec conviction la valeur d’une longue expérience acquise auprès des patients. Le jeune étudiant évoque plutôt les espoirs liés aux nouvelles acquisitions scientifiques. Quelques semestres plus tard, le médecin de Sembrancher est fier de pouvoir montrer à son fils certains malades présentant des symptômes typiques, ou une affection rare. Parfois, tous deux discutent avec intérêt des démonstrations d’anatomie pathologique de Jean-Louis Nicod, ou des cours de gynécologie de Rodolphe Rochat, « l’accoucheur des reines ». Ces deux professeurs étaient des camarades d’études du praticien de l’Entremont.

Durant sa formation hospitalière ultérieure, Louis parle à son père de ses patrons à Bâle et Zurich. Il est surtout question de Rudolf Nissen, médecin-chef de la Clinique Chirurgicale de Bâle entre 1952 et 1967. Fils d’un chirurgien de Neisse en Silésie allemande, élève de Ferdinand Sauerbruch à Berlin, ce professeur doit abandonner pour motif ethnique sa patrie devenue nationale-socialiste en 1933. Enseignant à Istanbul durant quelques années, il émigre ensuite aux Etats-Unis, à Boston en 1939, puis à Nex-York en 1942. Sa pratique chirurgicale lui vaut alors une clientèle de notabilités. (127).

En 1952, sa nomination à Bâle, dans un hôpital des plus modernes, va lui permettre de donner la pleine mesure de ses capacités. Fils de chirurgien, bachelier humaniste, professeur issu de la célèbre école médicale allemande de la fin du XIX° siècle, opérateur brillant, enseignant féru de publications et de conférences, cette éminente personnalité va repenser à la fois l’enseignement de la médecine et la formation des chirurgiens. Dans cette perspective, il propose notamment de compléter la qualification des jeunes assistants par des conférences pluridisciplinaires, impliquant aussi des références aux constats d’autopsie. Il prévoit en outre l’incorporation hospitalière de services d’anesthésiologie et de neurochirurgie. Par ailleurs, il prône une étroite collaboration entre les chirurgiens et les cliniques de médecine interne. Enfin, il préconise une réforme des études médicales au plan européen. Les nominations successives du professeur Nissen à la tête de diverses sociétés savantes internationales vont favoriser la réalisation d’un programme novateur pour l’époque (128).

Des discussions professionnelles entre père et fils en Entremont, il ressort bientôt que Rudolf Nissen était le successeur à Bâle de Carl Henschen. Ce dernier avait été le patron du docteur Luder en 1919 à St-Gall. De surcroît, ces deux professeurs avaient été formés, Henschen à Zurich et Nissen à Berlin par le célèbre Ferdinand Sauerbruch, que le jeune étudiant de Sembrancher allait écouter en 1916 à Zurich.

Cette véritable filiation médicale rappelle qu’au cours de leur formation hospitalière, les jeunes docteurs s’identifient à leurs maîtres et à leur enseignement. Ils en gardent une empreinte définitive, acquérant ainsi une confiance en eux, face à la maladie, à la souffrance et à la mort. Dans leur pratique quotidienne, ces défis vont encore renforcer le sentiment d’exercer une profession sans doute fort honorable, mais combien solitaire, impliquant de toujours compatir, de diagnostiquer sans délai, de soulager au mieux et de guérir le plus souvent possible, avec des moyens parfois limités. De l’avis de Rudolf Nissen, fils de chirurgien, cette assimilation au maître serait encore plus marquée chez les enfants de médecins, qui gardent durant toute leur vie au service des patients l’heureux souvenir d’une initiation paternelle (129).


UNE JOURNEE DE PRATICIEN

A titre d’exemple, voici le déroulement habituel des mercredis de notre docteur, ceci durant des dizaines d’années. Le matin est réservé à des visites dans la Vallée de Bagnes. Annoncée parfois de bouche à oreille, son arrivée dans un village peut déjà lui valoir l’un ou l’autre malade surnuméraire. Vers la fin de la matinée, une brève consultation a lieu à Sembrancher. Après un repas pris sur le pouce, une halte est prévue au cabinet médical d’Orsières. Dans l’après-midi, des visites et une consultation sont réservées aux populations de Liddes et des hameaux voisins. Le Bourg-Saint-Pierre bénéficie des mêmes prestations vers le soir.

Il faut admettre qu’une telle activité exclut une programmation par trop stricte. Dans la réalité, l’entregent d’une épouse attentive facilite la gestion des appels téléphoniques pour les consultations et visites prévues dans la journée. Le seul exemple du mercredi rappelle aussi que cette pratique médicale exige, presque chaque jour, des déplacements d’une bonne cinquantaine de kilomètres en voiture ou à moto, sur des routes étroites et sinueuses, ceci en toute saison et par tous les temps, dans les trois vallées du district. Il y a lieu d’ajouter enfin que, dans une région montagneuse aussi étendue, l’urgence nocturne est au moins hebdomadaire et que, durant l’hiver, le dégagement des routes enneigées reste aléatoire.


L’urgence

Où çà s’est passé ? Que vous importe, çà s’est passé !
Un gamin de neuf ans tombe en jouant et heurte de son cou le guidon de son tricycle. Il se fait une grave lésion de la trachée, juste à l’entrée du thorax. L’air inspiré par la bouche fuit par la plaie sous-cutanée et gonfle le cou. Le petit a la tête en baudruche, avec des yeux exorbités. Il est crâne comme tout, cet enfant, mais il halète un peu. Si l’air s’infiltre plus avant dans la cavité thoracique, il risque de suffoquer. Sa maman est là qui suit le progrès du mal en tremblant.

Le médecin appelé d’urgence ordonne l’évacuation sur l’hôpital. Faire vite : il faut prévenir la suffocation fatale. Le gamin est à l’hôpital. Le chirurgien est venu de son pas tranquille où la hâte se marque seulement par le pas allongé. Il n’est plus nonchalant. Il a je ne sais quoi de tendu par une hâte calme et mesurée. J’ai vu des braconniers qui avançaient dans les sous-bois avec cette démarche.

Il est près du lit, il se penche et regarde l’autre médecin, celui qui est venu avec l’enfant. Ils regardent tous les deux le petit patient qui halète. (…). Ils ne disent rien. Pourquoi dire puisqu’on sait tous les deux et que l’on a compris. Alors le chirurgien sourit à la maman angoissée :

« Faut pas avoir peur. (…). Faut pas toucher çà ici. L’enfant supporte un transport. On a le temps. Faut faire çà au Cantonal ». La mère angoissée demande : « J’appelle un taxi ? ». Le chirurgien qui avait opéré tout le jour répondit : « J’irai, moi ». Il fit deux cents kilomètres, rien que pour faire plaisir ; çà c’est bien, çà ne se saura pas ».



LES AVANCEES DE LA MEDICALISATION

Fort opportunément, l’après-guerre ouvre en Valais l’ère des réaménagements routiers, des grands barrages, de l’expansion immobilière des localités comme des stations de montagne. Ce développement implique de nouvelles structures de santé publique. Partout, le nombre des médecins augmente ; leurs spécialisations se diversifient : pédiatres, internistes, chirurgiens, urologues et psychiatres s’installent en ville ; ils épaulent les généralistes. Les hôpitaux régionaux différencient leurs services, désignent des médecins-chefs et leur confient des assistants. Enfin, des anesthésiologistes entrent en fonction. Leur activité mérite une mention particulière.


L’ANESTHESIE

Née au milieu du dix-neuvième siècle dans les pays anglo-saxons, l’anesthésie tend à maîtriser les douleurs opératoires, par l’inhalation de protoxyde d’azote, d’éther ou de chloroforme. Cette acquisition majeure permet de réaliser des techniques chirurgicales plus élaborées. L’histoire de la médecine rappelle qu’à cette époque, la Reine Victoria d’Angleterre décide d’accoucher sous narcose au chloroforme. L’Archevêque de Canterbury s’élève contre ce choix, au motif biblique que la femme doit accoucher dans la douleur. La Souveraine fait sèchement observer au Prélat que c’est elle, et non lui, qui est exposée aux souffrances de l’enfantement (130).

Au vingtième siècle, la pratique de l’anesthésie se généralise progressivement. Pour mémoire, un retraité se rappelle aujourd’hui encore son opération de l’appendicite en 1940 à Martigny. Alors âgé de 12 ans, il garde le souvenir d’avoir respiré dans un masque de caoutchouc une curieuse odeur de pharmacie, en fait un mélange d’éther et de chloroforme, contenu dans une grosse boule chromée, en mains d’une sœur infimière : c’était l’appareil d’ Ombrédanne, alors en usage à l’Hôpital, où sont réalisées, dès 1951, des narcoses au protoxyde d’azote (131).

Entre 1939 et 1945, la chirurgie de guerre connaît un développement forcé. La survie des grands blessés est tentée dans l’urgence par l’apaisement de la douleur et par la sauvegarde des fonctions vitales cardio-respiratoires. Ces premières mesures préparent à des opérations plus ou moins longues sous anesthésie. L’expérience médicale acquise lors des hostilités conduit à la formation de spécialistes en anesthésiologie et réanimation. Ceux-ci exercent aujourd’hui une activité essentielle dans les services hospitaliers. Ils font aussi équipe avec les urgentistes, dans les ambulances ou les hélicoptères envoyés sur lieux mêmes de certains sinistres.

Pour les praticiens exerçant loin des hôpitaux, l’anesthésie locale par spray ou infiltration a été d’un précieux secours, lors des petites interventions réalisées en cabinet de consultation ou au domicile des patients. Pour ces derniers, le fait de ne plus souffrir lors d’une incision d’abcès, d’une suture de plaie, de la réduction d’une fracture ou d’une luxation, les réconciliait avec un docteur dont certaines mesures de traitement incontournables étaient auparavant assimilées à des brusqueries sans égard.


LA PREVENTION DE LA CARIE DENTAIRE

Après la deuxième guerre mondiale, l’intervention de l’Etat du Valais dans les problèmes de santé et d’hygiène implique un engagement plus poussé des Médecins de District, notamment au profit des écoliers. En Entremont, cette charge est assumée dès 1934 par le docteur Luder, ceci pendant plus de 25 ans (132). Ses visites médicales scolaires conduisent d’ailleurs à une observation inédite : comme leurs parents, les élèves de Sembrancher ont moins de dents cariées que les habitants des communes voisines. Le docteur n’ignore pas que son village capte une source d’eau potable au pied du Mont-Catogne, non loin de la mine des Trappistes.  Celle-ci était exploitée par son ancêtre Bruno au dix-huitième siècle, pour son plomb argentifère. Lors des deux guerres mondiales du vingtième siècle, toutefois, les industriels de l’aluminium en font extraire de la fluorine. Cette dernière est un constituant de la gangue des maigres filons de métaux trouvés jadis. Egalement renseigné par la presse médicale sur les travaux scientifiques américains préconisant le fluor dans la prévention de la carie dentaire, le médecin de Sembrancher en conclut que les habitants du bourg consomment de l’eau potable fluorée. Des géologues ont d’ailleurs localisé plusieurs bancs de fluorure de calcium au voisinage du Catogne (133). Toute proportion gardée, le constat inédit de notre docteur fait modestement penser à Edward Jenner. Médecin dans la campagne anglaise en 1772, celui-ci apprend d’une paysanne qu’elle se sait protégée de la variole parce qu’elle a fait le cow-pox, ou maladie des pis de vache, en trayant son bétail. Cette simple remarque conduit Jenner à des recherches débouchant dès 1801 sur la prestigieuse vaccination antivariolique (134).

En 1947, lors d’une séance du Conseil de Santé tenue à Sion, le médecin dentiste cantonal propose d’étendre à tout le Valais l’activité d’un Service Dentaire Scolaire. Vice-Président de ce Conseil durant deux décennies, à partir de 1945, le docteur Luder intervient, une fois de plus en faveur des régions de montagne. A son avis, la création d’une assurance infantile assortie d’un complément pour soins dentaires aurait une valeur incitative dans les milieux à revenus modestes. Sans soutien approprié, il est en effet prohibitif pour un père de famille nombreuse, habitant dans une vallée, de conduire en ville chacun de ses enfants chez un dentiste. Dérivées des expériences faites en matière d’assurance en cas de tuberculose, ces options du Conseil de Santé seront concrétisées dès 1950 en Valais et aboutiront de surcroît à la mise en service de cliniques dentaires ambulatoires (135).

C’est à l’issue de ce Conseil de 1947, au cours d’une discussion informelle entre confrères, que le médecin de Sembrancher fait état de la bonne santé dentaire de ses compatriotes, liée selon lui à la consommation d’eau fluorée. Toutefois, parler en bien du fluor dans le Valais de l’époque est mal reçu par les médecins pratiquant dans la Plaine du Rhône. Ceux-ci sont régulièrement confrontés aux nuisances du fluor industriel. L’année suivante, le docteur Luder signale les bienfaits de l’eau fluorée du Catogne au nouveau Médecin Cantonal, le docteur Pierre Calpini. Cette observation inédite est bientôt rapportée à la Commission du Fluor de l’Académie Suisse des Sciences Médicales. Son président, le Professeur J.-A. Held, de l’Ecole Dentaire de Genève, demande au médecin de Sembrancher de réunir des volontaires de tous âges, pour un examen réalisé les 17 et 18 mars 1952. A titre comparatif, une investigation analogue est conduite dans le village voisin du Châble, où l’eau potable est pauvre en fluor (136).

L’intérêt de ces recherches est double ; en premier lieu, elles apportent la preuve que la consommation habituelle d’une eau contenant, comme à Sembrancher, 1,0 à 1,4 milligramme de fluorures par litre représente une mesure préventive efficace contre la carie dentaire, ceci sans effet secondaire nocif (137). Cette observation est déterminante au moment où, à Chippis et Martigny, les émanations de fluor des usines d’aluminium sont déclarées nuisibles aux cultures et surtout à la santé des ouvriers (138) En second lieu, l’étude en cours à Sembrancher prouve que la consommation d’eau fluorée à dose appropriée n’altère en rien l’effet préventif avéré du goitre endémique par le sel ioduré, consommé en Suisse depuis 1924. En effet, aucun des jeunes nés et domiciliés dans le village ne présente de goitre en 1952, alors que tous ont consommé régulièrement de l’eau fluorée (139). Le résultat de ces investigations décisives permet à l’Académie de préconiser l’adjonction de fluorures de calcium protégeant de la carie dentaire au sel de cuisine, celui-ci étant déjà ioduré pour prévenir l’endémie thyroïdienne alpine.

C’est ainsi qu’en 1969, le Professeur Besombes organise à Sembrancher un congrès de la Ligue pour la Santé Dentaire dès l’Enfance . La réunion est dédiée à ce village protégé et à son médecin ; certains orateurs rappellent que la consommation régulière d’une eau de source naturellement fluorée, à dose stable et appropriée, représente un exemple inédit de la prévention des caries dentaires. C’est à ce titre que Sembrancher est cité en 1972 par Peter Adler, dans « Fluor et Santé », volumineux ouvrage de référence, publié par l’Organisation Mondiale de la Santé (140).


LA FORMATION CONTINUE DU MEDECIN

A l’heure actuelle en Suisse, la participation régulière à des cours de perfectionnement s’est imposée dans le corps médical en activité. Dans le passé, la fréquentation de congrès scientifiques était rarement possible pour un praticien en charge d’une grande clientèle vivant dans une région périphérique. Voici néanmoins les modalités de la formation continue dont le notre docteur a bénéficié entre 1920 et 1968.

Au début de son activité, les sources de sa documentation se limitent à des revues comme « Médecine et Hygiène », éditée à Genève, ainsi qu’aux rapports adressés par les spécialistes au praticien. Vers 1930, celui-ci acquiert à grands frais « l’Encyclopédie Médico-Chirurgicale » en 40 volumes, publiée chez Masson à Paris. Ces volumineux traités sont conçus comme des classeurs dont les chapitres détachables sont ponctuellement réactualisés par abonnement. Ce vaste ensemble de données récentes garantit un apport didactique de qualité : chaque cas particulier peut bénéficier d’éclaircissements détaillés sur l’origine, les symptômes et les traitements de l’affection en cause. A la même époque, les firmes pharmaceutiques multiplient leurs envois d’échantillons et de recommandations thérapeutiques. Ces grands laboratoires engagent aussi des délégués médicaux qui viennent renseigner les médecins installés.

Dès 1934, la charge officielle de Médecin de District oblige le docteur Luder à prendre connaissance des directives médicales émanant des Services de la Santé Publique, aux plans cantonal et fédéral, en matière de vaccinations, de visites scolaires et d’hygiène publique. En 1936, la fondation de la Ligue Antituberculeuse d’Entremont l’engage à se documenter sur les modalités de la lutte contre ce fléau, auprès de la doctoresse Olivier et du professeur Galli-Valerio de Lausanne.

Après sa nomination au Conseil de Santé du Valais en 1945, le docteur de Sembrancher reste, durant près de 20 ans, en contact étroit avec le Médecin Cantonal. Il participe dès lors à l’élaboration de nombreuses directives cantonales de santé publique, découlant parfois d’options étudiées à Berne (141). Ces dispositions seront d’un grand secours dans les chantiers de grands barrages et de stations touristiques en montagne. Enfin, à partir de 1950, l’installation de spécialistes dans les villes valaisannes (radiologues, internistes, pédiatres, ophtalmologues, psychiatres), va encore apporter aux généralistes de nouvelles sources de renseignements, acquis en outre dans de nombreux congrès décentralisés. Incidemment, les honoraires d’une consultation se montent alors à cinq francs en Valais.


La bonne-main

Une fois, j’ai pleuré.
J’étais au pied du lit
Où gisait un jeune homme.
Je n’avais pas eu la grâce
Que Dieu accorde à ceux
Qui pensent et qui cherchent
La connaissance.
Le garçon râlait faiblement,
Les yeux clos. Moi, je mentais :
« Tu vois, çà va déjà mieux ».
Alors il a ouvert les yeux.
Il a parlé doucement,
Avec un beau sourire.
Moi, je n’ai pas compris.
Il m’a encore dit : « Plus près, plus près ! »
Je me suis donc baissé,
Afin que mon oreille
Se rapproche de sa bouche.
Alors il n’a plus parlé.
Il a mis ses deux bras
Autour de mon cou
Et m’a embrassé comme un frère.
Ses lèvres moites de mourant
Etaient douces. Et après,
Pour me faire plaisir,
Il a mis deux francs dans le creux
De ma main et il m’a dit, à moi,
Rien qu’à moi, dans l’oreille :
« çà, c’est pour vous, la bonne-main »
Alors, je suis parti.
J’ai pleuré tout un soir.
Et lui, il est parti le lendemain.



UNE FAMILLE DISPERSEE

En 1958, après sa présidence de la Société Médicale du Valais, le valeureux docteur Luder est opéré, puis irradié pour un cancer de mauvais pronostic, pourtant guéri sans complication. A l’époque, tous ses enfants ont quitté la maison. Colette (1925), future enseignante de l’Alliance Française, épouse en 1949 Manuel Gomes da Costa, ingénieur portugais, industriel du coton dans la région de Porto . Marié en 1950 à Juliette-Mary Swain, fille d’un médecin anglais, François (1924), licencié en sciences politiques, fait du journalisme après son Ecole d’Interprète; polyglotte il devient ensuite Managing Redactor à l’Union Internationale contre le Cancer à Genève . Monique (1927), future licenciée universitaire en pédagogie, se marie en 1955 à Lisbonne avec Antonio-Carlos Leonidas, membre du gouvernement portugais démocratique. Jean (1921), ingénieur chimiste et docteur en physique de l’Ecole Polytechnique Fédérale de Zurich, occupe divers postes dans la grande industrie ; il épouse en 1954, Marie-Louise Perraudin, infirmière en Entremont et à Lausanne. Louis (1928), médecin diplômé de l’Université de Lausanne, docteur de l’Université de Bâle, spécialiste FMH en chirurgie et en orthopédie, installé à Lausanne, épouse en 1958 Martine Huguenin-Dumittan, Associée de Recherche sur le tabagisme au Centre Anticancéreux Romand. Elisabeth (1922), secrétaire d’administration, férue de musique, de littérature et de voyages, reste longtemps le pivot dévoué, « la petite Maman » d’une famille éclatée.


LES DERNIERES ANNEES

A partir de 1961, le docteur Lude diminue progressivement une activité professionnelle dont les déplacements quotidiens ont conduit à la casse cinq motos et dix voitures. En compagnie de son épouse, il multiplie les voyages chez ses filles, à Lisbonne et Porto, ainsi que les visites à ses enfants installés à Sion, Lausanne, Genève et Bâle. Rénovée, la vénérable maison de famille s’anime à nouveau, lors des vacances en compagnie des petits-enfants, au nombre de quatorze, dont dix filles. Disposant enfin de temps libre, le vieux docteur de Sembrancher revoit les écrits de ses maigres loisirs d’antan; il compose de nouveaux poèmes.


L’Apprenti Poète

Je m’assieds parfois devant ma table,
Pour copier un rêve que j’ai lu dans mon cœur.
Ma muse reste, hélas, insaisissable.

Elle rit et s’en va dans les bois
Avec des faunes folâtrer.
J’ai beau tendrement l’appeler,
Elle fuit et me laisse pantois.

Alors je prends mon âme
Et la met devant moi.
Je l’ouvre et cherche, plein d’émoi,
La page que j’ai marquée d’une larme.

Peinant comme l’écolier à ses devoirs,
Trichant en vain, je cherche et cherche encore
Des mots jolis, des mots choisis.
Je bêche mon poème, ahanant sans espoir.



Les Bons Conseils (1959)


J’ai conduit à la gare mon petit-fils Christian (6 ans).
Il rentre à Genève, après une semaine passée chez ses grands-parents. Il a été malade et profite de sa convalescence pour faire des caprices à la chaîne.
C’est un polisson de toute première envergure, mais si gentil et si attachant.

J’ai le cœur gros de le voir partir. Je le couvre de caresses. Mes yeux sont un peu humides.
Juste avant de nous séparer, je profite de lui faire quelques recommandations.

 « Tu feras bon voyage et tu me téléphoneras. J’irai bientôt te voir.
   Sois bien sage, mon petit.
- Oui, grand-papa.
- Sois obéissant à la maison. Ne fais pas de caprice.
- Oui, grand-papa.
- Voilà, je t’embrasse, adieu mon ami.
- Adieu, grand-papa. Toi aussi, tu seras sage.
- Oui, mon cher Christian.
- Tu ne mangeras pas de fromage avant d’aller te coucher, grand-papa ;
   çà donne de vilains rêves.
- Bien, mon chéri.
- Et puis, tu seras gentil avec grand-maman et aussi avec ton chat Poléon.
-Oui, mon ami.

Christian est alors monté dans le train, avec sa grand-mère, ravi de faire de beaux sourires et de grands adieux par la portière.
Je suis resté tout seul, sur le quai de la gare, un peu désemparé, moi qui voulais lui donner de bons conseils.



Fin de vacances
(à mes petits-enfants) 1960

Quand vous fûtes partis
J’ai trouvé, mes coquins
Du sable dans mon écritoire
Et des cailloux dans ma baignoire.
Par contre, j’ai cherché partout
Un vieil objet dont j’ai besoin.
Je l’ai cherché, je ne sais où.
Regardez partout, voulez-vous,
Dans vos bagages de gamins.
Vous verrez, c’est une guenille
Qui n’a pas beaucoup d’apparence.
Vous l’avez sûrement dans un coin,
Entre vos livres et vos joujoux.
Si le trouvez, gardez le bien.
Me le rendrez quand reviendrez.
J’en aurais bien encore besoin.
C’est mon vieux cœur, mes vilains,
Que vous m’avez pris par mégarde
En repartant, petits coquins !




A ma Chère Nathalie, Petite Personne
( Fille aînée de Louis, née à Bâle le 20 février 1961 )


Voici ta première lettre d’amour !
Elle te vient d’un aïeul qui s’essaie à l’humour.
Quand tu la liras, ma mignonne,
Ton grand-père sera déjà parti en voyage
Avec un billet simple course
Et toi, tu diras : « Dis, Maman,
Qui donc était ce vieux monsieur qui me parlait d’amour ? »

En fait, c’était ton grand-papa.
Il avait l’innocente manie
D’écrire des messages d’amour
Avec des mots rythmés,
Deux à l’endroit, deux à l’envers.
Il appelait çà des vers.
Il t’aimait bien ce vieux grand-père,

Parce que tu es arrivée avec désinvolture.
Trois mages l’avaient prédit : c’est pour lundi !
Toi, tu es venue dimanche, dans la nuit,
Au son des fifres et des tambours,
Avec un panache de travers, comme il sied au Carnaval.

Pourquoi on t’aime ? Parce que tu es notre petite-fille.
Dans l’ordre des grandeurs humaines,
Les petits, c’est bien plus grand quand c’est petit.
Voilà des mathématiques de grand-père !
Ne cherche pas la clé de ce poème, je vais te la dire :
Une petite fille, c’est le plus pur amour qui soit !



Notre retraité met aussi de l’ordre dans les archives familiales remontant à 1668, avec Louys Lude de Château d’Oex. Voyant les siens quitter la francophonie et se disperser au loin où leur famille est peu connue, il veut épargner à leur patronyme une interprétation à la fois erronée et inculte. C’est ainsi qu’il réalise un projet repoussé depuis des décennies : il demande de reprendre le nom d’origine de ses ancêtres. Le Conseil d’Etat décide d’accepter cette requête le 24 février 1961.

Les dernières années du docteur Lude sont marquées par des réunions d’anciens, célébrant leurs souvenirs de jeunesse, entre confrères médecins, sociétaires de la Cible, ou camarades officiers. C’est ainsi que le 28 août 1964, la Grand’Salle familiale reçoit solennellement les anciens aspirants de l’Ecole d’Officiers d’Infanterie de la Première Division, instruits en 1915 à Porrentruy. Les cadres de cette « Promotion du Serment au Drapeau » sont représentés cinquante ans plus tard à Sembrancher par le Divisionnaire Roger Masson, ancien Colonel des services de renseignement de l’armée durant la guerre.




D’autres réception ont encore lieu les années suivantes dans la Grand’Salle, notamment celle d’un ami fidèle, Monseigneur Adam, ancien étudiant de Faculté, chanoine valdotain aussi modeste que cultivé, devenu Prévôt du Saint-Bernard, puis évêque de Sion. Homme de foi et humaniste, ce Prélat clairvoyant admettait que le haut-clergé d’autrefois, avec son cortège de fastes et de prébendes, avait une responsabilité dans les affrontements historiques entre chrétiens et, plus encore, dans les assauts du rationalisme, notamment contre une certaine spiritualité. Il résumait son point de vue par l’adage « Omne malum a cleris », désavouant les clercs indignes.

C’est encore à son domicile que le médecin de Sembrancher accueille les représentants des familles Moulin et Monnet de Vollèges, qui, après l’avoir soutenu dans des circonstances pénibles, viennent avec des conseillers communaux lui témoigner leur reconnaissance pour ses années de pratique. En 1967, enfin, le docteur Louis Lude est fait Bourgeois d’Honneur d’Orsières, en hommage de gratitude pour la compétence et le dévouement qu’il a manifestés au cours de sa longue carrière. C’est dans cette grande commune que le nouveau bourgeois a consulté pendant 40 ans, dans un cabinet médical aménagé chez Clovis et Odette Joris - Tissières, ultérieurement relayés par Jean-Marcel et Colette Darbellay-Rausis, deux couples fort dévoués qui l’ont filialement aidé et entouré jusqu’au terme de son activité.


Contestation (1970)

Le monde entier traverse en ce moment une crise sans précédent. Le désordre s’implante partout, s’étend, se développe et atteint, dans les pays les plus civilisés, une contestation générale.

Ce terme de contestation m’a toujours amusé et pourtant nous n’avons pas à en rire. Il révèle, il concrétise une vraie révolte du peuple contre l’autorité et la façon dont elle entend gouverner le monde.

Une telle évolution était inévitable parce que ceux qui ont l’autorité et la responsabilité de l’ordre, au lieu de peser leur devoir, se sont accroupis autour de l’or du monde et, au nom de cet or, ont organisé la vie sociale, la vie des autres.

La vie sociale, ça veut dire leur vie de puissance universelle et celle des autres, qui les regardent jouir des biens qu’ils ont accumulés par les artifices du capitalisme.

Aujourd’hui, les peuples se soulèvent et contestent. Cette situation est terrible parce qu’elle est logique : les contestataires n’arrêteront pas avant d’avoir la peau des accroupis. Soyez-en certains, vous les accroupis et vos clients !

L’organisation moderne de l’économie mondiale s’écroule dans la révolte et le crime, pour avoir pratiqué une erreur philosophique, par une sorte de distraction stupide et coupable.




Affecté par l’éloignement des ses enfants et petits-enfants, mais plus encore par la perte de ses chers patients, le vieux docteur fait une alerte cardiaque en juillet 1972 ; il cache l’incident à sa femme. Noël venu, trois générations de Lude se retrouvent en famille, pour une dernière veillée dans leur chère Grand’Salle . En fin de soirée, debout près du sapin illuminé, le grand-père souriant parodie une dernière fois devant les petits, médusés, le maniement de son sabre d’officier de 1915 . Il termine sa présentation par un solennel « Salut au Drapeau ».Il chante ensuite un couplet en allemand qui évoque sa société d’étudiant de Zurich ; fatigué, il renonce au réveillon et se retire.


Une crise cardiaque ?

Quand souffle le vent du soir,
Que la nuit tombe sur les choses,
Une main sur mon cœur se pose,
Comme une ombre qu’on ne peut voir.

Je te connais pour t’avoir sentie
Etreindre mon cœur de tes doigts.
J’ai dû te rencontrer parfois,
Quand tu venais pour d’autres vies.

On se croisait dans l’escalier.
Toi, tu partais, moi, je montais.
Dans la chambre, quelqu’un pleurait,
Près du lit où gisait le mort.

J’ai vu ton œuvre en bien des lieux.
Quand tu viendras voler ma vie,
Serre un peu lentement, ma mie,
Laisse-moi le temps d’un adieu !


Trois jours plus tard, il s’éveille brusquement en pleine nuit, sous les yeux de son veilleur.  Tenant la promesse de ne pas craindre ses derniers instants, il se lève prestement pour les affronter, se redresse fermement comme un brave, avant de tomber, foudroyé par un infarctus du myocarde. Son confident savait que cet ultime sursaut témoignerait à la fois de la révolte de l’enfant posthume, orphelin de père avant de naître, de son serment de jeune officier de mourir debout, ainsi que d’un dernier défi du médecin, face à la mort qui lui prenait ses malades. Pour la plupart de ses patientes et patients, il s’agissait plutôt du départ d’un fidèle serviteur, attendant sa récompense.

Le docteur de Sembrancher décède dans la demeure acquise au dix-septième siècle par son ancêtre Louys Lude, originaire de Château d’Oex . Les descendants de Louys, devenus bourgeois du chef-lieu de l’Entremont, avaient occupé durant trois siècles sans interruption, cette demeure vénérable, dont l’architecture avait été remaniée en 1765 par Bruno, frère aîné du Prévôt. A la mort du docteur, sa famille n’avait pas déploré de décès depuis cinquante ans.

Louis Lude est enseveli dans son village natal le 28 décembre 1972. Lors d’une cérémonie chrétienne, simple et digne, une foule impressionnante et silencieuse vient de tout le district et au-delà, pour rendre un dernier hommage à l’infatigable praticien qui, après les avoir soignés et réconfortés durant près d’un demi-siècle, emporte dans la tombe leurs secrets de famille.

Son épouse dévouée le rejoint treize mois plus tard. Consciente jusqu’à la fin, elle demande alors fermement à son veilleur interloqué de se mettre à genoux : elle le bénit solennellement, lui avouant peu après qu’elle trouve bien longs les derniers moments qui la séparent encore de son mari.


EPILOGUE

La mémoire familiale et de nombreux documents témoignent que le docteur Lude était un médecin perspicace, consciencieux et désintéressé. De surcroît, son attachement aux siens allait jusqu’au sacrifice : en s’installant comme médecin diplômé pour gagner sa vie, il renonçait à publier sa thèse de doctorat et bientôt à obtenir un galon tant désiré de capitaine d’infanterie. Enfin, ses obligations familiales, notamment le coût des pensions liées aux études des enfants, allaient repousser jusqu’à 1950 l’extinction d’une dette contractée par sa mère en 1912, pour assurer sa formation médicale.

Les contemporains de Louis Lude ont gardé le souvenir d’un homme intègre, bienveillant, désarmé face à l’hypocrisie et convaincu à la fois des valeurs humanistes et des bienfaits d’une science médicale en progrès constants, attachée par ailleurs au serment d’Hippocrate, respectant la vie et l’intimité des familles. Ses écrits sont l’expression même de sa personnalité.

Jeanne Lude, née Contard, avait beaucoup d’allant. Une formation parisienne d’auxiliaire médicale de la Croix-Rouge lui a permis de seconder au mieux son époux. Elle était une maîtresse de maison avisée et veillait affectueusement sur l’éducation et les études de ses six enfants. Sur le tard, elle privilégiait ses petits-enfants, ses amies de Martigny, le cinéma, les voyages, les parties de cartes, la télévision et les mots-croisés. Elle a joui d’une santé robuste et lisait sans lunettes à plus de quatre-vingts ans.

Aujourd’hui encore, la population de l’Entremont garde un souvenir honorable du docteur Lude. Au vrai, certaines publications plus ou moins récentes, évoquant sa mémoire, privilégient l’éloge démesuré, l’anecdote ou le folklore, taisant ainsi la biographie authentique d’un praticien compétent et, plus encore, d’un responsable éclairé des organismes officiels de santé publique, aux plans régional et cantonal, sans omettre un apport déterminant à l’éradication de la tuberculose en Entremont, ainsi qu’à la mise en œuvre des mesures de prévention de la carie dentaire en Suisse.

Au nom de la fratrie
   Louis L u d e     

Lausanne, le 7 août 2008  
©Dr Louis Lude, 2008




BIBLIOGRAPHIE
Abréviations
AFLArchives familiales Lude
ACArchives communales
AGSBArchives du Grd-St-Bernard
AEVArchives de l’Etat du Valais
ACVArchives Cantonales Vaudoises
AEBArchives de l’Etat de Berne

1 DELEDEVANT & HENRIOUD 1923. Delédevant H. & Henrioud M.,  Le livre d’or
des familles vaudoises, Lausanne, Editions Spes, 1923, s. Lude.
2 MOTTAZ 1921. Mottaz, Eugène, Dictionnaire géographique et statistique du Canton
de Vaud, Lausanne, Librairie Rouge, 1921, tome I, p.371.
3 Op. cit., s. 2, pp. 374-375.
4 FAVEZ 2005. Favez, Pierre-Yves, Web ACV, N/réf. PYF/pyf/cl/2005/1170 et 416.
5 PERRONET 1668, Perronnet, J. notaire « Passeport de recommandation
du Châtelain Banderet, au nom de leur Excellences de Berne, en faveur
de Louys Lude, bourgeois de Château d’Oex, fils de François et de Magdeleine
née Pillet. AEV Fond Dr Louis Lude, Pg10.
6 AEV Sembrancher, régistre de paroisse B, 1600/1865, s. 9 octobre 1670.
7 DUBUIS 1989. Dubuis, Pierre & alii. Moments d’Histoire 1239-1989
Sembrancher, Saint-Maurice, Imprimerie Rhodanique, 1989, p.13
8 AFL / Lettre d’Edmond de la Harpe du 15 octobre 1895 (copie)
9 BARRAS 2005. Barras, Nicolas, Web AEB 23.12.2005.
10 BRECHENMACHER 1960. Brechenmacher, J.K., Etymologisches Wörterbuch
der deutschen Familiennahmen, Limburg a.d. Lahn, Starke,1960, Bd 2, s. Lothar, Luder.
11 AFL / Décision du Conseil d’Etat du Canton du Valais du 24 février 1961, Lude.
12 PELLOUCHOUD 1967. Pellouchoud, Alfred, « Essai d’Histoirede Sembrancher »,
dans Annales Valaisannes, 2e série, t.15, 1967, p.57.
13 Op. cit., s.12, p.66.
14 AEV, AC Sembrancher, pp. 1-421 / G 16, p.224.
15 Armorial Valaisan, Zurich, Orell-Füssli, 1946, s. Murith.
16 CURDY 2000-2001.Curdy, Philippe et alii dans « Histoire du Valais »,
t. I Annales Valaisannes 2000-20001, pp.35-36.
17 KRAEGE 1989. Kraege, Charles & alii. Op. cit., s.7, pp. 71-72.
18 Op. cit., s.12, pp.22-25.
19 BLONDEL 1951. Blondel, Louis, « Le château de Sembrancher ou d’Entremont »
dans Vallesia, t.VI, 1951, pp.19-25.
20 Op. cit., s.7. pp.48-49.
21 QUAGLIA 1972. Quaglia, Lucien,  La Maison du Grand-Saint-Bernard,
des origines aux temps actuels, Martigny, Pillet, 1972, p119.
22 GRENAT 1904. Grenat, Pierre-A., Histoire moderne du Valais 1536-1815,
Genève, Pasche, 1904, pp.267-270.
23 SALAMIN 1978. Salamin, Michel, Le Valais de 1798 à 1940,
Sierre, Manoir, 1978, pp.21-34.
24 AEV AC Sembrancher, pp.1-421 / DIII 42 1734 p.149.
25 Op. cit., s.12 p.81
26 GRELLET 1949. Grellet, Pierre, dans Annales Valaisannes 1949, pp. 77-92.
27 Op. cit., s. 22 pp.439-441.
28 VOUTAZ 2006. Voutaz, Jean-Pierre, AGSB, document 25.01.2006, Trappistes, pp.1-3.
29 LAS CASES 1969. Las Cases, Emmanuel, Le Mémorial de Sainte-Hélène,
Paris, Edition Bicentenaire, 1969, t. IV, p.127.
30 DONNET 1962. Donnet, André, « La vie de Louis-Antoine Luder,
Prévôt du Grd-St-Bernard » par Jean-Joseph Ballet. Sion, Vallesia, 1962, p.160.
31 Op. cit., s.21, pp.19-45.
32 Op. cit., s.21, pp. 440-442.
33 Op. cit., s 30, p.162.
34 AGSB 5095, b.
35 MORET-RAUSIS 1956. Moret-Rausis, L., La vie d’une cité alpine,
Bourg-St-Pierre, Martigny, Montfort, 1956, pp. 99-105.
36 BOURRIENNE 1830. Bourrienne, L., Mémoires de M. de Bourrienne, Paris, Fayard
1830. Introduction par Sedeyn E., pp.118-123.
37 Op. cit., s. 22, pp. 521-523.
38 AFL.
39 Op. cit., s. 21, pp. 516-521.
40 Op, cit., s. 21, pp. 484-485.
41 Op. cit., s. 21, pp 396-397.
42 Op. cit., s. 30, pp. 166-167.
43 Op. cit., s. 21, pp. 421 et 485.
44 SEVILLIA 2003. Sévillia, Jean, Paris, www.editions-perrin.fr, p.191.
45 Op. cit., s. 12, p.63.
46 AEV AFL P 576.
47 Op. cit., s. 14, D II 55, 1581.
48 ATTALI 2000. Attali, Jacques, Blaise Pascal ou le génie français, Paris, Fayard, p.218.
49 Op. cit., s. 48, p.13.
50 SŒUR EMMANUELLE 2004. Sœur Emmanuelle, « Vivre, à quoi çà sert ? »,
Paris, Flammarion, 2004, pp.10-12.
51 PASCAL 1670. Pascal, Blaise, « Pensées », Paris, édition Brunschvicg,
Flammarion, 1976, pp. 66,149,150.
52 Op. cit., s. 23, pp. 99-100.
53 AGSB 5006-5017.
54 Op. cit., s. 23, p.142.
55 Op. cit., s. 15, s. Lude, Luder
56 BUCHER 1966. Bucher, Erwin, Die Geschichte des Sonderbundskrieges,
Zurich, 1966.
57 DUBUIS & BERTHOD 1989. Dubuis, Pierre, Berthod, Catherine, Une Région,
Un Passage, Martigny, Pillet, 1989, p.73.
58 Op. cit., 23, pp. 205-206.
59 AEV – RCE.
60 AFL Ecrits du docteur Lude.
61 AFL, Lettre du notaire Edmond de la Harpe / 15 octobre 1895.
62 VOUILLOZ BURNIER 2000. Vouilloz Burnier, Marie-France, Santé publique, Goître
et Eaux Thermales, le Valais au XIX° siècle. In Pont J.C. et Lacki J.,
Une Cordée Originale, Genève, Médecine et Hygiène 2000, pp. 234-249.
63 SAEGESSER 1989. Saegesser, Frédéric, César Roux, son époque et la nôtre,
Editions de l’Aire, Lausanne, 1989, pp.116-118.
64 RIVERAIN 1969. Riverain, Jean, Dictionnaire des médecins célèbres, Paris
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65 AFL
66 BALZAC 1833. Balzac de, Honoré, Le Médecin de campagne Paris, Gallimard
/ Folio Classique, 1974.
67 FLAUBERT
68 BOULGAKOV 1925. Boulgakov, Mikhaïl, Récits d’un jeune médecin,
l’Âge d’Homme, Livre de poche, 1994.
69 BOULGAKOV 1966. Boulgakov, Mikhaïl, Le Maître et Marguerite,
Laffont / Pocket, 1968.
70 Op. cit., s.12, pp. 71-75.
71 BERTRAND 1939. Bertrand, Jules-Bernard, Notes sur la santé publique et la médecine
en Valais jusqu’au milieu du XIX° siècle, Annales valaisannes II, déc.1939, p.647.
72 DUMESNIL 1950. Dumesnil, René, Histoire Illustrée de la Médecine,
Editions d’Histoire et d’Art, Paris, Plon, 1950, pp. 95-96.
73 Op. cit., s.64, Mauriceau, p.98.
74 DU COUDRAY 1757. Du Coudray, Madame, Abrégé de l’art des accouchements,
Paris, Barrois, 1785.
75 Op. cit., s. 41 s. Baudelocque Jean-Louis, p.15.
76 GAUTHIER 1906. Gauthier, Léon, La Médecine à Genève, jusqu’à la fin
du dix-huitième siècle, Genève, Georg, 1906, pp.358 et 378-379.
77 VOUILLOZ BURNIER 1995. Vouilloz Burnier, Marie-France,
l’accouchement entre tradition et modernité, Sierre, Monographic, 1995, pp. 243-246.
78 SAUDAN
79 AC St-Maurice, séance du conseil, novembre 1754.
80 Op. cit., s. 45 pp. 124 / 150 / 165 / 179.
81 ENCYCLOPEDIE MEDICO-CHIRURGICALE (EMC), Endocrinologie-
Nutrition vol. I 10-007-A-10, pp. 1-8, 75015 Paris, EMC, 2004.
82 Op. cit., s. 48 / 10-005-A-10, p.13.
83 REICHLER & RUFFIEUX 1998. Reichler, C., Ruffieux, R., Le Voyage en Suisse,
Paris, Laffont, 1998, pp. 351-352.
84 Op. cit., s. 39, pp. 617-618.
85 DESLOGES 1795. Desloges, Chrétien, Observations médicales sur la Suisse, faites
dans un voyage dans plusieurs cantons par le citoyen Desloges, Paris, Magazin
Encyclopédique 1795, p. 457.
86 D’ALEMBERT 1754. Le Rond d’Alembert, Jean, « Cretins », Encyclopédie
raisonnée des sciences, des arts et des métiers, Vol. IV, 1754, pp. 902-903.
87 CRANEFIELD 1962. Cranefield, P., Gesnerus 19, 1962. pp. 89-92.
88 Op. cit., s. 39.
89 ESCHASSERIAUX 1806. Eschassériaux, J., Lettre sur le Valais et sur les moeurs
de ses habitants, Genève, Slatkine, 1989, p.32.
90 MORAX 1899. Morax, J., Cadastre sanitaire, statistiques médicales
du Canton de Vaud, Lausanne, Rouge, 1899.
91 Op. cit., s. 44, p. 304.
92 LINNIGER-GOUMAZ, 1989. Linniger-Goumaz, M., De l’éradication du crétinisme
et autres phénomènes remarquables, tels qu’om peut les observer dans la région des
alpes pennines, Montreux, Editions de l’Aire, 1989.
93 PRETELL 1982. Pretell, O. Estado del bocio endémico en Perù
Washington DC 20037, Organisation Americana de la salud, 1982.
94 Op. cit., s. 39, p.619.
95 AEV Santé Publique 5710 – 2 / 5, lettre du médecin de district de Viège
du 24.05.1954.
96 AEV Santé Publique 5710 – 2 / 4, p. 22.
97 Op., cit. s. 53.
98 Op., cit. s. 65, Préface de Le Roy Ladurie E., pp. 16-19.
99 CARRERE D’ENCAUSSE 2003. Carrère d’Encausse, Hélène, l’Impératrice
et l’Abbé, Paris, Fayard, 2003, pp. 47-53 et 18.
100 Op. cit., s. 73, pp. 85-88.
101 Op. cit., s. 73, pp. 139-140.
102 Op. cit., s. 73, pp. 81-84.
103 GALERAND, 1988. Galérand, Germain, Médecine de Campagne, Paris, Plon, 1988.
pp. 236-238.
104 AEV Santé Publique 5710 -1- 105, p.3.
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106 Op. cit., s. 104, pp. 13-15.
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108 DONZE 2003. Donzé, Pierre-Yves, Bâtir, Gérer, Soigner, Histoire
des établissement hospitaliers de Suisse Romande, Georg, Genève, 2003, p. 189.
109 Op. cit., s. 105, Annexe II, pp. 188-190.
110 Op. cit., s. 105, pp. 59-60.
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112 OLSOMMER 1991. Olsommer, Bojen, Petite histoire d’une grande Oeuvre de santé,
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114 Op. cit., s.73, pp. 59-60.
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120 CARREL 1935. Carrel, Alexis, L’Homme cet inconnu, Paris, Plon 1935, pp. 38-39.
121 Op. cit., s.120, p.306.
122 Op. cit., s. 73, pp. 49-50.
123 Op. cit., s. 73, pp. 57-59.
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142 Notices biographiques et historiques : Grand Larousse Universel en 15 Volumes
75298 Paris Cedex 06 1995.
143 NIVAT 1980. Nivat Georges, "Soljénitsyne". Editions du Seuil, 1980, Paris
144 SOLJENITSYNE 1994. Soljénitsyne Alexandre, "Le problème russe à la fin du XXème siècle", Editions Arthème Fayard, 1994, Paris, pp.150-152 r>
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