G É N É A L O G I E
Le patronyme Lude est connu depuis 1436 à Château d’Oex (1). Avec Rossinière,
cette localité constitue à l’époque une
châtellenie du Comté de Gruyère. Au onzième
siècle déjà, le Pays d’Enhaut est habité
par des populations romanes, venues du Chablais, de la Basse Sarine
et du Bassin Lémanique (2). Dès 1403 cependant, après
la signature d’un traité de combourgeoisie avec Berne,
Château d’Oex enregistre une implantation plus marquée
d’alémaniques, tels les Henchoz et les Isoz (3). Les
Lude sont mentionnés en 1437 à L’Etivaz, l’une
des sept « établées » formant la
commune de Château d’Oex. Cette famille est
vraisemblablement apparentée aux Ludi de La Lenk dans le
Simmental. Ce dernier patronyme dérive
de Hlodo-viko (l’illustre guerrier), latinisé
Ludovicus et germanisé Ludwig (4). Acculé à la
ruine en 1555, le Comte Michel de Gruyère abandonne ses terres
à Berne et Fribourg, ses principaux créanciers. Le
Pays d’Enhaut échoit alors à Berne qui impose la
Réforme à ses nouveaux administrés, en accord
avec le « cujus regio, ejus religio » du Traité
d’Augsbourg.
Un passeport de recommandation,
établi le 24 octobre 1668 sur demande du Châtelain
Banderet, au nom de leurs Excellences de Berne, atteste que Louys
Lude, fils de François et de Magdeleine née Pillet,
est originaire de Château d’Oex. Signé par le
notaire J. Perronet, le document précise qu’il s’agit
de gens de bien et d’honneur, de condition franche et libre.
Projetant de quitter pour toujours son lieu de naissance, Louys Lude
est paternellement recommandé aux autorités de la
commune de son choix (5).
Chef-lieu du dizain d’Entremont
en Valais, Saint-Brancher accorde bientôt la bourgeoisie à
ce nouveau venu, sous réserve légale d’une
résidence préalable d’un an et un jour. Sa
famille acquiert ultérieurement une demeure au centre de la
localité. L’immeuble fait face à la Maison de
Commune ; il est flanqué à droite par une souste
médiévale et à gauche par l’église
Saint-Etienne, construite en 1686.
Le registre de paroisse certifie
qu’Etienne Gaspard Lude, fils de Louys et de Françoise
née Décampis, est baptisé le 9 octobre 1670 par
le curé Simon Sorros (6). Le nouveau-né a pour marraine
l’épouse du Grand Châtelain Gaspard Volluz,
Marie-Marguerite née F a b r i, de famille noble, bourgeoise
d’Aigle. Cette ville du Chablais est liée à
Saint-Brancher depuis 1376 par un traité de combourgeoisie,
renouvelé en 1676 et 1736. Signée entre deux relais
connus, sur un passage historique des Alpes, une telle charte leur
assure durant des siècles une exemption réciproque de
péages (7).
Sans ascendance inscrite avant 1670
dans les régistres de Sembrancher, Louys Lude et ses
descendants se retrouvent tous dans les archives de cette commune,
sous les noms de Lude (1670), Luyder (1677), et Luder (1708). Jusqu’à
la fin du dix-neuvième siècle, toutefois, le patronyme
Lude reste en usage chez les anciens du pays ; il est encore
cité en 1895, dans des documents d’hoirie (8). En 1874,
L. Meyer de Lausanne dresse un premier arbre généalogique,
attribuant à Louys Lude de Château d’Oex le nom
Luder, contrairement aux mentions patronymiques authentifiées
à la fois dans le Pays d’Enhaut en 1668 et dans
l’Entremont en 1670. Un deuxième arbre généalogique
est établi en 1928 par Alfred Pellouchoud, curé et
historien de Sembrancher. Ce document confirme l’origine de
Louys Lude, mais mentionne, en marge, un acte notarié sans
référence, daté de 1589, concernant les
héritiers d’un notaire Jean Luddeer de Sembrancher.
Aucune filiation de ce dernier avec Louys Lude n’est cependant
retrouvée dans les archives de la localité.
Au vu de ce qui précède,
il se confirme que les ancêtres de Louys Lude sont connus à
Château d’Oex depuis 1436. Selon Pierre-Yves Favez des
Archives Cantonales Vaudoises, cette famille est apparentée
aux Ludi de La Lenk, dans l’Oberland bernois (4). Il est
également prouvé que Louys Lude de Château d’Oex
a acquis la bourgeoisie de Sembrancher plus d’un an après
l’établissement de son acte d’origine de Château
d’Oex en 1668. Dès lors, sa famille n’a pas de
parenté avec un Jean Luddeer, signalé en 1589 à
Sembrancher, pas plus d’ailleurs qu’avec les Lüder
allemands et les Luder bernois de Höchstetten (9). Concernant ce
dernier patronyme, la littérature germanique rappelle qu’il
dérive de Loth, neveu du Patriarche Abraham, qui donnera le
prénom Lothaire, le Lothar allemand donnant Luther, Ludher et
Luder (10).
En conclusion, la généalogie
préalablement exposée va à l’encontre des
données du Dictionnaire Historique et Géographique de
la Suisse, ainsi que de l’Armorial Valaisan, dans plusieurs de
leurs éditions respectives. Comme d’autres publications,
ces références allèguent indûment que « la
famille du Prévôt Luder serait connue depuis 1589 à
Sembrancher, où elle serait venue de Château d’Oex
au temps de la Réforme ». En date du 24 février
1961 et sur requête documentée, le Conseil d’Etat
du Valais décide de rétablir le nom d’origine
(11) du docteur Louis Lude, né en 1892, bourgeois de
Sembrancher, lointain descendant de Louys Lude, natif et bourgeois de
Château d’Oex, père de Stéphane Gaspard
Lude, né en octobre 1670 à Sembrancher, comme son
frère cadet Pierre en 1677. En conformité avec des
critères communément admis, cette généalogie
est basée sur une filiation sans lacune et non sur
l’orthographe d’un patronyme. En effet, les Lude de
Château d’Oex et Sembrancher sont nommés, suivant
les documents, Lude, Loude, Luyder, Luidt, Ludher et Luder. Cette
dernière orthographe n’est d’ailleurs officialisée
en Valais qu’en 1889, trois ans avant la naissance du docteur
de Sembrancher.
Incidemment, la situation enviable
de ce bourg sur une grande voie de communication alpine, a souvent
attiré jadis des familles venues d’ailleurs. C’est
ainsi qu’un acte de 1431 signale les Ansel, originaires de
Chavannes, dans le diocèse de Lausanne (12). Pierre Ansel
fonde en 1575 la coutume, aujourd’hui encore respectée
du « Vin de Pâques », servi sur la place
de l’église de Sembrancher, à la population et
aux hôtes de passage. Les Voutaz arrivent également au
quinzième siècle de la « Combourgeoisie »
d’Aigle (13). Leur descendance donnera plusieurs présidents
de commune. L’ancienne famille Emonet vient de la Savoie en
1660. Après Louys Lude en 1669, le forgeron fribourgeois Jean
Jolliet, de condition libre, devient officiellement bourgeois de
St-Brancher, lors d’une assemblée tenue à la
souste le 25 octobre 1676. Comme pour d’autres arrivants, cette
intégration implique une résidence préalable
d’un an et un jour, ainsi que le versement d’une somme de
550 florins. De surcroît et en référence à
la Paix d’Augsbourg, cette réception bourgeoisiale est
assortie d’une promesse solennelle de fidélité à
l’évêque de Sion, ainsi qu’aux Seigneurs
Patriotes des sept dizains du Valais oriental (14). Il en va de même
en 1731 pour le maître tanneur Michel Murith, de Morlon en
Gruyère, lorsqu’il vient s’installer avec les
siens à Saint-Brancher. Egalement tanneur, son fils cadet
Joseph est le père de Laurent. Né en 1742, ce dernier
entre dans la Congrégation du Saint-Bernard en 1760. Il est
Prieur de Martigny en 1792. Précurseur de l’alpinisme,
naturaliste correspondant avec Horace Bénédict de
Saussure, ce chanoine publie en 1810 un guide du botaniste. Il
devient en 1815 l’un des membres fondateurs de la Société
Helvétique des Sciences Naturelles. Pour honorer sa mémoire,
la Société Valaisanne des sciences naturelles, créée
en 1861 à St-Maurice, est appelée « La
Murithienne » (15).
UN ANCIEN BOURG DE CHÂTELAINS
Sembrancher est une étape
privilégiée par sa position géographique de
carrefour sur une voie nord-sud légendaire. Le bourg possède
un site archéologique aujourd’hui répertorié.
Des fouilles récentes ont mis au jour les vestiges d’un
habitat et de sépultures, témoignant d’une
sédentarisation remontant au quatrième millénaire
avant J.-C. (16). Le col des Alpes Pennines, dédié
jadis au dieu celte Penn, est emprunté en toute saison depuis
l’Antiquité. Au cours des siècles, nombre de
voyageurs font un récit effrayant d’un passage devenu
plus tard le Mont-Joux, la Montagne de Jupiter des Romains.
Pour sécuriser cet itinéraire
stratégique, Jules César envoie son lieutenant Galba à
la tête d’une légion pour occuper Octodure en 57
avant notre ère. Attaqué par les belliqueux Véragres,
il défait ces autochtones, mais renonce à installer un
camp. La région une fois intégrée à
l’Empire vers l’an 15 avant J.-C., le col réaménagé
a sa part dans la romanisation, puis la christianisation de
l’Helvétie. Le Valais fait alors partie d’une
province distincte. Sa capitale, Forum Claudii Augusti est édifiée
près d’Octodure, où réside le premier
évêque du pays dès l’an 381. Le roi
burgonde Sigismond fonde l’Abbaye d’Agaune en 515, pour
honorer la mémoire de Saint Maurice et de ses légionnaires
chrétiens, recrutés dans la région de Thèbes
en Egypte.
Par donation du dernier roi de
Bourgogne, le Valais passe sous l’autorité temporelle de
l’évêque de Sion en 999. Ce grand domaine
épiscopal est toutefois convoité et bientôt
partiellement annexé par la Savoie. Fondés au onzième
siècle par l’archidiacre Bernard de Menthon, les deux
hospices du Grand et du Petit-Saint-Bernard sécurisent les
passages reliant la Vallée d’Aoste au Valais et à
la Savoie. La vocation charitable de ces institutions précède
de peu la mainmise des Comtes de Savoie sur les versants des Alpes.
La dynastie s’attribue ainsi pour des siècles un
fructueux monopole de péages et d’autres redevances, sur
des voies stratégiques et commerciales historiques.
En 1177, une bulle papale mentionne
l’église de Saint-Brancher « Ecclesia Sancti
Pancratii de Branchi ». Comme pour d’autres
localités, le patronyme paroissial – ici Pancrace –
disparaît ultérieurement. En 1239, le comte Amédée
IV de Savoie déclare « Villa Sancti Brancherii »
franche de toute sujétion, hormis la sienne. Saint-Brancher
devient ainsi la deuxième bourgeoisie du Bas-Valais, après
Saint-Maurice. Sur son blason figure une branche à plusieurs
rameaux, symbole explicite d’un embranchement, comme par
exemple Bivio dans les Grisons, ou Entroncamento au Portugal.

Au treizième siècle,
l’antique Voie Royale des Burgondes, longeant la rive sud du
Léman, est jalonnée de relais, comme d’ailleurs
entre le Chablais et le Mont-Joux. Ces localités d’étape
sont choisies pour leur situation géographique. Le cas
échéant, elles sont dotées d’un entrepôt.
La gestion de ces « soustes » comporte le
relevé, la garde, la taxation et le transport de marchandises
en transit. Très recherchés,
ces mandats assurent la rémunération de nombreux
emplois comme porteur, voiturier, guide, voyer,
maréchal-ferrant, charron, voire même aubergiste et
notaire.
A la même époque,
imitant la Cour d’Angleterre où il a séjourné,
Pierre II de Savoie partage son Comté en Baillages qu’il
divise à leur tour en circonscriptions administratives,
appelées Châtellenies. Nommé par le Prince, le
Châtelain est au départ un noble savoyard ; il
cumule les charges d’administrateur, de juge et de percepteur.
Il est ultérieurement choisi dans la population locale. La
gestion communautaire est bientôt confiée à un
métral, qui serait aujourd’hui président ou
syndic. Par ailleurs, la curialité ou droit de stipuler des
actes de portée juridique est accordée à des
bourgeois. Cette opportunité enviable suscite dans certaines
familles des vocations presque héréditaires d’hommes
de loi et de notaires. De telles professions requièrent la
maîtrise du droit, mais aussi la confiance des gens. Elles
peuvent alors conduire à la prospérité, celle-ci
générant la considération qui fait les notables.
Son passé de bourg d’étape
vaut à Saint-Brancher de devenir le chef-lieu de la
Châtellenie d’Entremont en 1260. Celle-ci dépend
alors de Saxon, dont le château est relié au bassin des
Dranses par le col du Lein sur Vollèges. Ce cheminement par
les hauts est moins dangereux aux piétons et montures que
l’itinéraire longeant la rivière jusqu’à
Martigny, dans les gorges très exposées en toute saison
aux redoutables dévaloirs du Mont-Catogne. Bientôt, les
avantages réunis d’un site au confluent des Dranses,
doté de châteaux, de franchises, d’une souste, de
foires et de marchés vont faire de Saint-Brancher le centre
économique et administratif d’une châtellenie,
devenue autonome en 1359 (17). Le bourg est alors considéré
comme un rendez-vous de la noblesse. Les archives locales citent en
particulier Uldric de la Tour en 1290, Willelme de Saint-Maurice en
1297, Pierre Jacquin en 1313 et Antoine Fabri en 1437. Tous
appartiennent à des familles nobles, liées au pouvoir
des Comtes de Savoie (18).
S’il n’y a pas de
féodalité sans château, Sembrancher n’en
garde bientôt que le souvenir. Construit entre les deux
imposantes masses rocheuses du Catogne et de l’Armanet, le
bourg est adossé au sud à des collines boisées.
Sur la plus haute de ces crêtes se profile aujourd’hui
encore la chapelle de Saint-Jean. Selon l’archéologue
Louis Blondel, il s’agit des vestiges d’un donjon
savoyard du douzième siècle (19), point d’observation
remarquable sur la jonction des routes reliant Martigny à
Orsières et à Bagnes. De son mirador, le vigile de
l’époque avait à ses pieds la bourgade enserrée
dans ses murs d’enceinte, avec son hôpital et son manoir
de la Tour. Le garde voyait également deux maisons fortes
aujourd’hui disparues, l’une sur la colline de
Crettaz-Polet, à la sortie du village vers Martigny, l’autre
au Mont-de-Vens, sur un éperon rocheux de l’Armanet,
proche du col du Lein, liaison alors importante avec la Plaine du
Rhône.

Lithographie Lorenz Ritz (XIXème)
Le Guet
Au Moyen Age, Saint-Brancher est un
bourg de l’Entremont, sur le passage des caravanes de soldats,
de pèlerins, de marchands, de vagabonds et parfois de
Souverains. Dans la rue, la double rangée des maisons
accolées l’une à l’autre laisse peu de
place au cheminement des cavalcades et des coches. Il arrive que les
Seigneurs de Savoie décident de faire étape dans la
Châtellenie, pour tenir banc de justice, pour accorder quelque
franchise aux bourgeois, ou distribuer amendes et remontrances.
C’est l’occasion d’un
branle-bas de festivités en l’honneur du Comte et de sa
suite. Au soir des banquets, des soldats avinés rôdent
dans l’ombre les ruelles ; les mères tremblent
alors pour leurs jolies filles. Le départ du noble cortège
ne laisse que de maigres réserves aux habitants, soumis dès
lors à une période de grande disette. Dans les foyers,
les familles se plaignent : « Quels temps
vivons-nous! Que Dieu nous ait en sa sainte garde ! »
Et la vie continue, dure et pleine
d’angoisses. Le soir, après avoir trimé dix
heures, les gens se couchent sur la paillasse de leurs grabats, à
dix dans la chambre et le chambron. Ils s’endorment sur leur
faim, bientôt réveillés en sursaut par des coups
rythmés sur le pavé de la rue : « C’est
le guet, c’est le guet ! », crie l’homme
en frappant le sol de sa hallebarde : « Dormez
en paix, il a sonné minuit, priez pour les trépassés ! » Dans les demeures, les femmes répondent : « De profundis, amen ! » puis se rendorment, résignées.
Pour Saint-Brancher, 1414 est une
année mémorable. La Maison de Savoie confirme à
la Bourgeoisie son précieux droit de souste. Ce privilège
ancestral implique que toute marchandise passe par le seul chemin du
Grand-Saint-Bernard, à l’exclusion de toute autre voie
détournée. Une telle décision favorise également
Bourg-Saint-Pierre, autre relais officiel dans l’Entremont. En
réalité, cette prise de position vise à
sauvegarder les droits de péages savoyards sur la route
principale, en mettant un terme à des échanges répétés
de produits locaux par Chermontane dans le val de Bagnes, ainsi que
par le col Ferret (20).
La même année, le
vénérable Sigismond, souverain du Saint Empire Romain
Germanique, fait étape à Saint-Brancher. En route pour
le concile de Constance, il est accueilli en Entremont par le comte
Amédée VIII de Savoie, futur pape Félix V
d’Avignon, démissionnaire en 1449. Lors de leur passage
des Alpes, une imposante escorte protège ces nobles voyageurs
et leurs suites, logés dans les manoirs alentour au frais de
l’hospice du Mont-Joux (21). Pour mémoire, Jean Hus,
précurseur moldave de la Réforme, est aussi invité
au prestigieux Concile de Constance. Malgré un sauf-conduit,
il y sera condamné pour hérésie, saisi puis
brûlé vif l’année suivante.
En 1475 à Sion, la bataille
de la Planta donne la victoire de l’Evêque Supersaxo sur
la Savoie. L’année suivante, les troupes des Seigneurs
Patriotes du Haut-Valais, arrivant de Saxon par le col du Lein,
tombent par surprise sur une colonne de l’armée
savoyarde à Saint-Brancher et la repoussent vers le
Grand-Saint-Bernard. Dans le Bas-Valais ainsi libéré,
l’ancienne châtellenie devient le chef-lieu du dizain
d’Entremont.
En 1630, le Prince-Evêque de
Sion, Hildebrand Jost, rentrant malade d’un long séjour
à Rome, est intercepté à Saint-Brancher par le
Capitaine Jean de Preux. Souffrant de la gravelle (calculs rénaux),
privé de ses conseillers, le Prélat est gardé à
vue durant trois semaines au manoir d’Etiez, mis en demeure de
renoncer au pouvoir temporel épiscopal. Le Dignitaire et son
Chapitre abandonnent finalement leurs prérogatives politiques
en 1634, sous la contrainte du Grand Bailli Roten, du clan de
Mageran, ainsi que des Francs Patriotes du Valais oriental (22).
Quelques années après
la Révolution Française, Genève est occupée
en 1792 par l’armée de la Première République.
Celle-ci s’en prend ensuite aux Cantons Suisses, prétextant
leur régime autoritaire et l’accueil qu’ils ont
réservé à la fois aux émigrés
royalistes et aux espions anglais. En 1798, le Directoire de Paris
décide d’intervenir : le Pays de Vaud est libéré,
Berne attaqué, Zurich vaincu ; le Haut-Valais et Nidwald
sont saccagés. En fait, la France impose une République
Helvétique dont le Valais est toutefois exclus, ses cols
alpins présentant pour sa grande voisine un intérêt
stratégique majeur.
Durant l’été de
la même année, Paris envoie son Armée du Rhin
combattre les Autrichiens en Italie. Montant le Val d’Entremont
pour passer le col du Grand-Saint-Bernard, les quarante-trois mille
hommes que comptent les troupes françaises sollicitent,
parfois sans égard ni dédommagement équitable,
les habitants des localités jalonnant leur itinéraire.
Déjà connu comme lieu d’étape et signalé
comme un bon village par les officiers de reconnaissance,
Saint-Branchier participe largement aux réquisitions de
cantonnements, matériel de bivouac, subsistances, fourrage et
bêtes de somme (23). Nombre d’événements
historiques ultérieurs, liés au chef-lieu de
l’Entremont, ainsi qu’à la famille du docteur
Lude, sont intégrés au rappel généalogique
qui suit.
LA DESCENDANCE DE LOUYS LUDE
I/ LOUYS LUDE (1620 – 1684), originaire et natif de Château
d’Oex, acquiert la bourgeoisie de Sembrancher en 1669. Il
épouse Françoise Décampis, issue d’une
famille de la région.
II/1 ETIENNE GASPARD LUDE, né à Sembrancher en
1670, fils aîné de Louys et de Françoise, née
Décampis .
II/4 PIERRE LUYDER (1677) cadet des quatre enfants de Louys Lude et de Françoise,
née Décampis, il épouse en 1700 Barbe Voutaz,
née en 1676.
III/3 ETIENNE FRANCOIS LUDER (1708 -1764), fils de
Pierre et de Barbe née Voutaz, troisième de cinq
enfants, il épouse successivement Ursule Addy en 1730, mère
de huit enfants, décédée en 1746, puis Marie
Christine Joris en 1748, veuve, décédée en 1761,
enfin Marie Marguerite Cleyvaz en 1764, décédée
en 1793. La Bourgeoisie de Sembrancher confie à Etienne
François la charge enviée de répartiteur de la
souste. Ce poste de confiance implique un relevé strict des
dépôts et transports de marchandises frappées
d’un péage. Des voituriers s’étant
soustraits aux taxes, le mandat d’Etienne François lui
est contesté en 1743. Celui-ci fait recours contre cette
décision auprès du Gouverneur Zurkirchen de St-Maurice
(24). Il accède à la fonction de syndic en 1753 (25).
IV/2 PIERRE FRANCOIS BRUNO LUDER (1733 –
1804), fils du précédent, deuxième de huit
enfants, il épouse en 1758 Jeanne- Marie-Ursule Joris
(1722-1792). Notaire établi à l’âge de 24
ans, il habite dès 1765 une grande demeure bourgeoise dont
l’architecture a été remaniée. Les
façades, portes et fenêtres sont ornées d’un
entourage en pierre de taille. L’immeuble fait face à la
Maison de Commune, sur une place flanquée par l’église
St-Etienne et une souste médiévale, au centre de
la localité.
D’abord Châtelain,
puis Banneret d’Entremont, Bruno possède également
des terres en aval de Saint-Brancher ; il y exploite même
une mine de plomb argentifère. Un grand portrait daté
de 1787 le représente à l’âge de 54 ans :
vêtu d’une redingote à jabot, il est installé
dans un fauteuil, tenant en main le déficit chiffré sur
parchemin de son entreprise. Empreinte d’une dérision
contenue, la scène confirme le dicton voulant que le Valais
soit riche en mines pauvres.

L'Histoire rappelle que, par l’entremise de
son frère, Prévôt du St-Bernard, Bruno cède
en 1796 les bâtiments extérieurs de sa mine aux
Trappistes de Mortagne (26). Exilés de France à la
suite de la Révolution, ces moines avaient d’abord
trouvé refuge en 1792 à la Valsainte dans le canton de
Fribourg. L’année suivante, ils s’installaient à
St-Pierre-de-Clages, dans la ferme d’un couvent abandonné
par des Bénédictins.
Les Trappistes quittent
bientôt une Plaine du Rhône par trop insalubre, en raison
du paludisme endémique qui y sévit jusqu’à
l’endiguement du fleuve et à l’assèchement
des marécages au siècle suivant. Avec leur Prieur Dom
Urbain, une quinzaine de religieux réhabilitent les
constructions désaffectées de la mine sise en aval de
Saint-Brancher. Ils défrichent et cultivent alentour. Ils
ouvrent même une petite école ; celle-ci attire
d’emblée de nombreux élèves du voisinage,
avides de s’instruire. Dénommée « Couvent
de la Sainte Volonté de Dieu » cette implantation
monacale est fort mal vue par les jacobins de la région (27).
Néanmoins, le Supérieur de la Communauté
parvient à rassembler 15 moines et 80 moniales, tandis que
l’école va compter jusqu’à 25 élèves
(28).
Les moines fugitifs
construisent en effet un deuxième monastère, où
s’installent les trappistines. En avril 1797, Son Altesse
Royale Louise-Adélaïde de Bourbon-Condé s’y
réfugie. Elle arrive du Piémont par le col enneigé
du Grand-Saint-Bernard, en compagnie de son confesseur, le Marquis de
Bouzonville. Abbesse de Remiremont, la Princesse avait rejoint la
cour de Turin après le Révolution, chez son amie
d’enfance, devenue la Duchesse Clotilde de Savoie. A l’âge
de 34 ans, Louise-Adélaïde prend bientôt le voile
de nonne à Saint-Brancher, dans le ce qu’elle se plaît
à nommer « le couvent de ses rêves ».
En 1798, l’invasion
de la Suisse par l’armée française contraint Sœur
Marie-Joseph de la Trappe de Saint-Brancher à fuir en
Allemagne. Son père Louis-Joseph de Bourbon, Prince de Condé,
commande les troupes royalistes regroupées à Koblenz.
Avec d’autres moniales, elle gagne ensuite l’Ukraine,
terre du Tsar Paul Premier de Russie. Appelé Prince du Nord au
temps de Louis XVI, le futur empereur, plus tard assassiné,
avait fait la connaissance de la belle Louise-Adélaïde,
dans les brillantes réceptions données à
Versailles en son honneur.
La Princesse était
en outre apparentée au Duc d’Enghien . Ayant rallié
les Royalistes en Allemagne, ce noble de haut lignage y fut
secrètement enlevé et ramené en France :
pour avoir porté les armes contre la République avec le
chouan breton Cadoudal, il périt fusillé en 1804 dans
les fossés du Château de Vincennes, sur ordre du
Premier Consul Bonaparte (29).
A leur retour d’Ukraine, quelques
trappistines s’installent à Géronde près
de Sierre. En 1815, lors de la Restauration monarchique, Sœur
Marie-Joseph rentre à Paris pour fonder un couvent de
Bénédictines (26). Cette Congrégation occupe
alors ce qui reste des bâtiments du Temple, où la
famille royale avait été emprisonnée en 1792,
avant l’exécution des Monarques. En 1795, le Dauphin /
Louis XVII décède dans cette geôle à l’âge
de dix ans. Son sinistre gardien, le cordonnier Simon, laisse une
description saisissante des graves déformations osseuses
rachitiques, observées chez son jeune détenu, à
la suite des longues privations endurées dans la pénombre
d’un cachot.
IV/6 LOUIS ANTOINE LUDER (1743 – 1803), sixième des huit enfants
d’Etienne François, cadet des survivants, orphelin de
mère à trois ans et frère de Bruno, il fait ses
études secondaires à St-Bénin d’Aoste et
chez les Jésuites de Sion. Contre l’avis formel d’un
père visiblement attaché à l’institution
du mariage (voir sous III/3), il entre à l’Hospice
du Grand-Saint-Bernard à l’âge de 17 ans. Sa
vocation paraît ainsi étrangère au népotisme
de certaines notabilités de l’époque, réservant
à leurs cadets des Fondations Religieuses bien dotées
en Bénéfices. Au terme de son noviciat, Louis Antoine
suit pendant deux ans les cours de l’Ecole de Droit de
Fribourg. Cette formation académique lui permet de rédiger
à long terme une série de publications portant sur la
philosophie, le droit, l’éthique et la théologie.
Réintégrant sa Congrégation, il y prodigue un
enseignement de qualité, notamment aux novices ; même
les moins doués avouent en tirer profit. Avec les années,
sa bienveillance, l’exemple de sa vocation monastique et ses
dons de pédagogue gagnent la confiance de ses Confrères
qui le nomment Prieur en 1770.
Au décès du Prévôt
Thévenot en 1775, Louis Antoine Luder est proposé à
sa succession. Le choix de ce candidat de 32 ans déclenche
toutefois une cabale, menée par l’ancien Prieur
Jean-Jérôme Darbellay. Déjà évincé
à l’élection prévôtale de 1758,
celui-ci dénonce avec perfidie le risque de dissensions
internes, liées au respect trop strict de la Règle
Conventuelle, prônée par son jeune concurrent et ses
adeptes (30). Les implications de cet enjeu mérite un
préambule.
Dès le quatrième siècle,
puis au cours du Moyen Age, la chrétienté développe
un réseau d’assistance publique. Princes et Prélats
veillent à sécuriser leurs grandes voies de
communication, jalonnées de relais marchands et de péages
lucratifs. Les localités d’étape et les couvents
érigent aussi des hospices. Ces fondations le plus souvent
religieuses sont généreusement dotées sous la
forme de « Bénéfices ». Dotées
d’un habitat, de terres et de lieux de culte, elles peuvent
accueillir les voyageurs, pèlerins, marchands, soldats et
trimardeurs, sans compter les indigents, infirmes et malades.
Toutefois, les itinéraires de l’époque demeurent
peu sûrs. Au dixième siècle, par exemple, des
Sarrasins arrivant d’Espagne infiltrent certaines régions
alpines ; ils y massacrent les chrétiens et détruisent
notamment le monastère de Bourg-Saint-Pierre.
Fondée vers l’an
1050 par Bernard de Menthon, clerc de haute noblesse, la Maison du
Grand-Saint-Bernard est intégrée à ce vaste
système d’aide sociale. En 1139, un Guide des Pèlerins
mentionne le Mont-Joux parmi les trois grands hospices du monde, avec
Jérusalem et Somport dans les Pyrénées-Atlantiques,
sur la route de Saint Jacques de Compostelle en Espagne.
Pour mémoire, une
Bulle du Pape Alexandre III énumère en 1177 la
répartition géographique des dotations du
Grand-Saint-Bernard. Il s’agit de 78 Bénéfices,
distribués sur un axe de 2000 kilomètres, reliant
Londres à la Sicile. Ce réseau dessert la Grande
Bretagne, le Bassin de la Seine, la Rhénanie, la Bourgogne, la
région de Lausanne, le Chablais, Martigny, le Piémont,
la Lombardie, Rome et les Pouilles. Chaque Bénéfice
doit s’acquitter de redevances en nature ou en argent, versées
aux Seigneurs.
En 1191, les chanoines
du Mont-Joux adoptent une Règle déjà établie
en 817 au Concile d’Aix-la-Chapelle. Inspiré des
publications magistrales de Saint Augustin, ce règlement de
maison est explicité dans des « Constitutions ».
Celles-ci imposent la digne célébration du culte divin,
une vie communautaire, les vœux de pauvreté, obéissance
et chasteté des moines. L’ensemble étaye une
vocation d’hospitalité aux passants, en particulier aux
pauvres et aux malades. La mise en pratique de ces options est
financée par les Bénéfices évoqués.
Au seizième
siècle toutefois, l’avènement de la Réforme
sécularise les Fondations situées en terre
protestante, notamment dans le pays de Vaud. De plus, le Pape Benoît
XIV supprime en 1752 vingt Bénéfices appartenant au
Grand-Saint-Bernard dans le Piémont. L’Hospice se trouve
ainsi privé à jamais d’importantes ressources
(31).
C’est ainsi qu’en
1775, le candidat à la Prévôté hérite
d’une situation délicate. Sa nomination par le Chapitre
dépend de l’acceptation majoritaire d’une fidélité
à la Règle, celle-ci ne faisant pas l’unanimité.
Il faut donc plusieurs sessions de votes pour écarter
Darbellay au profit de Luder. En plus de la desserte traditionnelle
des paroisses du Val d’Entremont, de Martigny, Lens et Vouvry,
la Communauté du Grand-Saint-Bernard doit poursuivre avec des
moyens limités une mission historique d’hospitalité
aux abords du col. Seule la ferme volonté de souscrire aux
Constitutions et de gérer avec rigueur les biens-fonds, les
quêtes et les dons va permettre au jeune Prélat
d’honorer la devise de l’Hospice : « Ici
le Christ est adoré et nourri ».
La légitimité de dispositions
strictes va exiger du Prévôt une grande habileté
pour convaincre sans heurter chacun de ses Confrères. Les
directives en cause se rapportent à la vie conventuelle au
quotidien, comme la participation aux offices de chœur, les
lectures en commun durant les repas, l’interdiction de posséder
de l’argent en propre, l’obligation de loger dans une
cure durant les vacances, ainsi que d’autres prescriptions
(32).
Incidemment, un violent incendie de
cheminée endommage sérieusement les cuisines de
l’Hospice, quelques mois avant la nomination du Prévôt
Luder. En accord avec son Chapitre, celui-ci met bientôt en
œuvre des réparations, suivies d’un réaménagement
de la bibliothèque et des chambres du cloître. Dans la
foulée, le Prélat propose la construction d’un
grand bâtiment de quatre étages voûtés.
Situé en face de l’Hospice, au bas des pentes de la
Chenalette, l’édifice est abrité derrière
un paravalanche. Mise en œuvre en 1778, cette réalisation
d’envergure exige près de dix ans de travaux ; elle
est financée par les largesses des Rois de France. En effet,
Louis XV, puis Louis XVI accordent au Prévôt Thévenot,
d’origine française, une rente annuelle de 186 louis
d’or, en compensation des pertes subies par l’Hospice
dans le Piémont dès 1752. En hommage de gratitude, la
nouvelle bâtisse deviendra l’Hôpital Saint-Louis
(bâtiment à gauche de l'hospice).

Entre 1775 et 1780, le Prévôt
doit également faire montre de détermination et de
compétences juridiques, pour gagner un procès engagé
contre la commune de Bourg-Saint-Pierre ; celle-ci revendique à
tord la propriété d’un immeuble appartenant à
l’Hospice. C’est ensuite auprès du Royaume de
Sardaigne, ancien Duché de Savoie, qu’il doit plaider
avec courage la sauvegarde de la frontière traditionnelle
entre le Val d’Aoste et le Valais. A l’époque, le
Piémont propose en effet un déplacement des bornes
frontalières, ayant pour grave conséquence la perte des
sources d’eaux potables de l’Hospice (34).

Après 15 ans de lourdes
responsabilités, un portrait du Prélat alors âgé
de 47 ans révèle les signes d’une santé
prématurément dégradée. La Maison du
Saint-Bernard va cependant connaître bien d’autres
sollicitations. Très fréquenté dès 1792
par les exilés de la Révolution, l’ Hospice l’est
plus encore, entre 1798 et 1801, par le passage de troupes engagées
dans les conflits entre la jeune République Française
et la Deuxième Coalition liguant l’Angleterre,
l’Autriche, et la Russie. Au cours de ces événements,
plus de cent mille hommes empruntent le col du Mont-Joux
(35)
A ce propos, les
Mémoires de Bourrienne rappellent qu’en février
1800, le Général Bonaparte, Premier Consul depuis le
coup d’état de novembre 1799, décide de frapper à
nouveau un grand coup en Italie. La République Cisalpine y a
été instaurée par la France en 1797. A partir de
leur quartier général d’Alexandria dans le
Piémont, les Autrichiens menacent Gênes, défendue
par les troupes françaises du Général Masséna.
En secrétaire méticuleux, Bourrienne explique comment
Bonaparte, dans un éclair de génie, renonce à
passer en Lombardie par le Simplon. Au vu des reconnaissances faites
en Valais par le lieutenant Tourné, il opte pour une manœuvre
plus hardie par le Grand-Saint-Bernard. Son armée pourra
déboucher par surprise sur les arrières de l’ennemi,
lui couper ses liaisons avec l’Autriche, avant de l’affronter
dans le Piémont. Le succès de cette stratégie
est lié avant tout au secret et à la logistique d’une
des marches les plus rapides de l’Histoire Militaire.
Son plan une fois
établi, le Premier Consul va tout faire à partir de
rien. Imaginant déjà ses troupes arrivant harassées
au sommet du col enneigé du Saint-Bernard, il adresse une
somme de vingt-quatre mille francs à l’Hospice pour
constituer un dépôt de vivres et de matériel.
Chaque soldat y recevra au passage une ration de pain, de fromage et
de vin. Le cas échéant, les moines distribueront des
chaussures, voire des guêtres ou des chaussettes taillées
dans des couvertures.
Mais auparavant, soit
dès mars 1800, des contingents de recrues sont dirigés
sur Dijon pour former « l’Armée de Réserve ».
Commandée par Berthier et des généraux pleins
d’ardeur, celle-ci compte une majorité de conscrits sans
expérience, dont l’équipement et l’instruction
au tir seront complétés aux étapes d’une
longue marche forcée. L’état-major français
n’ignore pas que les unités autrichiennes engagées
dans le Piémont sont nombreuses et aguerries. Le six mai, le
Premier Consul quitte Paris, officiellement pour inspecter les
troupes rassemblées à Dijon. La Constitution lui
interdit de quitter le territoire de la République. Il passe
outre et fait bientôt étape à Genève, où
il est opportunément reçu chez les de Saussure. La
famille possède en effet une documentation exceptionnelle sur
les Alpes, laissée par Horace Bénédict,
récemment décédé. Arrivé à
Villeneuve, Bonaparte visite longuement le vaste camp militaire
approvisionné par bateaux depuis Genève. Il contrôle
jusqu’aux dotations en vivres et en munitions attribuées
aux hommes pour le passage du col. Il s’informe également
sur les réserves de viande, constituées par un troupeau
de bovins suivant la troupe, ainsi que sur les fourrages, leurs
réquisitions et leurs moyens de transport.
La deuxième
campagne d’Italie vaut au Prévôt Luder
d’accueillir le Général Bonaparte le 16 mai 1800
à Martigny. A peine arrivé, celui-ci s’enferme
dans l’appartement privé de son hôte, sécurisé
par des sapeurs. Il s’est enrhumé en visitant le vaste
dépôt de Villeneuve. Très préoccupé,
il dicte son courrier et ses ordres à Bourrienne, un camarade
d’étude devenu son fidèle secrétaire
particulier et, en sous-main, un indicateur à la solde du
redoutable Fouché, alors Ministre de la Police.
Une fois à
Martigny, le Premier Consul attend en vain des nouvelles du fougueux
général Lannes. Passant le Saint-Bernard le 16 mai, son
avant-garde a pour mission cruciale de faire sauter sans délai
le verrou du Fort de Bard, en aval d’Aoste. Rompu aux
mouvements stratégiques, Bonaparte a la hantise des places
fortes freinant la percée de ses troupes. Très
préoccupé, il écrit à son épouse
et lui fait part de son impatience. Il transmet par ailleurs au
Général Desaix, rentrant d’Egypte, l’ordre
de gagner l’Italie, où il sera mortellement blessé
au combat (36).
A l’occasion des
brefs repas pris en commun avec son Etat-Major et les Supérieurs
du couvent, le Général Bonaparte manifeste ouvertement
l’intérêt qu’il porte au Valais et à
ses cols alpins. Sur la lancée, il propose au Prélat du
Grand-Saint-Bernard d’accepter une extension de son autorité
prévôtale sur les Hospices du Simplon et du Mont-Cenis.
En réalité, cette promotion découle d’un
accord signé en 1798 par la République Helvétique,
assurant la mainmise de la France sur les passages stratégiques
du Grand-Saint-Bernard et du Simplon (37). Peut-être flatté
mais pas dupe, le Prévôt plaide pour sa part la cause
des populations locales, lourdement mises à contribution par
les troupes françaises. La mémoire familiale rappelle à
ce propos que Louis-Antoine, se référant à ses
études de droit, aurait dit à demi-mot au Père
du Code Napoléon que « la défense des
petits fait la vraie gloire des Puissants ».
Le fait est que le
bienveillant Prélat gagne la confiance de Bonaparte.
Toutefois, excédé d’être sans nouvelle du
Fort de Bard, celui-ci accuse indûment ses généraux
d’attentisme et décide d’aller activer sur place
la progression de ses troupes dans le Piémont. La nuit du
dix-neuf au vingt mai, quittant Martigny à la hâte, il
prend congé de son hôte en lui offrant sa tabatière
de bronze doré et, temporairement, son carrosse (38). L’année
suivante, en effet, son aide de camp Murat fait récupérer
cette voiture prétendument laissée en dépôt,
contre la forte somme de trois cents Livres.

Il est certain que la
contribution déterminante de l’Hospice au passage
ravitaillé du col sous la neige par une armée de
quarante-cinq mille hommes, dont cinq mille cavaliers, ainsi que
cinquante-huit pièces d’artillerie et dix mille bêtes
de somme et de boucherie, ne peut que susciter la gratitude de
Bonaparte (39). Une fois de plus, les gazettes républicaines
s’emploient à faire connaître au loin le succès
éclatant de cet exploit. C’est ainsi qu’en plus
d’un dédommagement partiel, le futur Empereur décidera,
au retour de sa brillante campagne d’Italie, que seul le
vénérable monastère du Grand-Saint-Bernard lui
paraît digne d’accueillir la dépouille de son
meilleur Général, le valeureux Desaix, tué à
Marengo le 14 juin 1800. Confirmant par ailleurs ses entretiens avec
le Prévôt Luder à Martigny, le Premier Consul
décrète en février 1801 qu’il sera établi
au Simplon et au Mont-Cenis un hospice voué à la même
Règle et aux mêmes devoirs que le Grand-Saint-Bernard
(40). Cette décision confirme l’intérêt
stratégique de la France pour des passages alpins ouverts sur
la République Cisalpine qu’elle a crée en 1797
dans le nord de l’Italie.
Bien qu’affaibli
dans sa santé, le Prévôt se rend la même
année au col du Simplon, en compagnie du Préfet d’Eymar
de Genève. Ce voyage pénible a pour but de déterminer
l’emplacement du futur hospice, en présence du Général
Turreau. Ce dernier commandait en 1794 les colonnes infernales qui
avaient maté les soulèvements vendéens.
Enfin, marquant une nouvelle fois son estime au Prévôt
qui l’a accueilli à Martigny, Bonaparte lui écrit
personnellement en 1802, pour lui annoncer sa décision de
proclamer le catholicisme religion officielle de la République
Cisalpine (41). Sans doute flatteur pour un Prélat, ce message
révèle toutefois que l’attachement du Premier
Consul à la religion est moins lié à une
conviction personnelle qu’au profit politique à tirer du
soutien d’un clergé bénéficiant encore
d’une forte emprise sociale. Cette dernière option avait
d’ailleurs conduit la République Française à
signer un Concordat avec l’Eglise, en 1801.
Supérieur de la
Congrégation pendant 28 ans, le Prévôt Luder
décède en juillet 1803. Les chirurgiens pratiquant son
autopsie trouvent plusieurs calculs dans la vessie de sa
dépouille. Cette affection, appelée aujourd’hui
lithiase urinaire, est alors connue sous le nom de « maladie
de la pierre ». Loin d’être rare, elle
entretient un état d’irritation vésicale. Elle
évolue lentement, peut déclencher des crises fort
douloureuses et engendre souvent un pénible déclin de
santé, en rapport avec une dégradation fonctionnelle
des reins.
Pour mémoire, le
chirurgien huguenot Pierre Franco, réfugié à
Lausanne après la Réforme, publie en 1556 une nouvelle
technique opératoire, pour extraire ces calculs vésicaux
par incision de l’abdomen au-dessus du pubis. Estimée à
l’époque fort audacieuse, cette « taille
vésicale » est plus couramment pratiquée au
dix-neuvième siècle (78a).
A lire ses
contemporains, Louis-Antoine laisse le souvenir d’un homme
droit et instruit, d’un administrateur éclairé,
d’un religieux prêchant d’exemple et d’un
supérieur bienveillant, étranger au faste et aux
intrigues. Son biographe Jean-Joseph Ballet conclut en 1806 : « Nous
ne connaissons pas les premiers successeurs de Saint Bernard, mais
l’on peut dire de celui dont nous essayons d’écrire
la vie en a été l’un des plus dignes, et l’un
des plus grands prévôts qui aient gouverné la
Maison, dont la mémoire doit lui être à jamais
précieuse » 42).
A un moment où
les congrégations religieuses sont supprimées en France
républicaine, les manifestations réitérées
d’estime du Premier Consul envers le Prévôt et sa
Communauté ne peuvent que rehausser le prestige séculaire
de l’Hospice et de sa vocation charitable dans les Alpes. De
surcroît, se référant au traité réservant
les cols du Valais à la France, la République
Helvétique, partout ailleurs hostile aux couvents, assure au
Prévôt du Mont-Joux un régime de faveur. Celui-ci
prévoit une autorisation de quêter en Suisse, le
maintien des subventions d’Etat jusqu’en 1802 et
l’exemption de certains impôts. Enfin, l’Empereur
Napoléon décrète en 1810 une union entre la
Communauté du Grand-Saint-Bernard et l’Abbaye de
Saint-Maurice, cette dernière échappant ainsi à
l’option républicaine de fermer les couvents (43).
V/2 JACQUES FRANCOIS JOSEPH LUDER (1763 –1830),
fils de Bruno, il épouse en 1792 Marie-Marguerite Delasoie
(1772-1844). Citoyen acquis aux idées républicaines de la France, il est agent recenseur en 1798. L'année suivante, le gouverneur de Monthey, représentant du Valais au Sénat de la République Helvétique, le fait nommer suppléant de la Chambre Administrave Cantonale. A ce titre Jacques Fraçois soutient les doléances réitérées de Communes et des particuliers concernant les déprédations causées par les troupes françaises.
En 1801, les craintes
les plus vives se manifestent en Valais, à l’arrivée
du Général Louis-Marie Turreau de Garanbouville.
Considéré comme le bourreau de la Vendée, durant
la Grande Terreur de 1794, celui-ci avait ordonné à ses
troupes le massacre des femmes, des enfants et des vieillards.
Dénoncé pour de telles exactions, cet officier de haut
rang avait été jugé et acquitté, au
motif républicain d’avoir ainsi régénéré
l’humanité (44).
S’opposant avec
courage à l’abandon du Valais par la République
Helvétique, imposé par le Directoire de Paris, Jacques
François refuse de publier une proclamation séparatiste
émanant de l’intraitable Turreau. Sous la menace des
baïonnettes françaises, il déclare
fièrement : « Tuez-nous tous, si vous
voulez, mais le dernier que vous tuerez sera encore un Suisse. Ni la
peur, ni la misère ne nous feront renoncer au nom suisse et,
quand nous n’aurons plus rien à manger, ce ne sera pas
en France que nous irons mendier notre pain ; ce sera chez nos
frères, les Suisses » (45).
En réalité, poursuivant sa carrière de magistrat, il est lieutenant du sous-préfet en 1801, receveur du dizain d'Entremont, puis vice-président du dizain en 1803 et grand châtelain en 1806. Le 20 mars 1811, le Préfet
Derville-Maléchard le nomme maire de Sembrancher, chef-lieu du
Canton d’Entremont, dans le Département du Simplon,
rattaché au Premier Empire Français en 1810 (46). Après
la chute de Napoléon, Jacques François est Grand
Châtelain d’un district du Valais, vingtième
canton suisse en 1815.
Il assume encore cette
charge, lors de la sévère disette affectant l’ensemble
de la population valaisanne en 1816. Cette « année
de misère » connaît des conditions
météorologiques désastreuses. Hiver très
enneigé, printemps tardif, été pluvieux et
gelées automnales précoces compromettent l’essentiel
des récoltes. Grâce à la fondation ancestrale du
« Blé de l’Arche », le chef-lieu
du district d’Entremont, ainsi que Bovernier, sont en mesure de
pourvoir en céréales les plus démunis. Fondée
en 1581 par Amédée Nigri, prêtre avisé,
cette œuvre charitable prévoit que toute avance de
céréales constitue un prêt en nature sans
compensation, mais obligatoirement remboursable par ses bénéficiaires
lors des années d’abondance (47).
Réalisé en
1817, un portrait de Jacques François révèle le
visage grave d’un notable proche du jansénisme. L’homme
goûte en effet la lecture des « Pensées »
de Blaise Pascal. Cet attrait d’un magistrat pour une œuvre
aussi éclectique mérite une parenthèse
littéraire.
MESSAGES D’ESPOIR
Auteur français
né en 1623 à Clermont-Ferrand, Pascal est considéré
comme un génie universel. Autodidacte guidé par un père
érudit, il rédige à 16 ans un traité de
géométrie et invente à 19 ans une « machine
arithmétique », trois siècles avant les
ordinateurs. Affecté dès l’enfance de violents
maux de tête et d’estomac, il poursuit ultérieurement
des recherches en physique, notamment sur la pesanteur de l’air.
Celles-ci le font connaître à Paris, dans les milieux
intellectuels de son temps.
Toutefois, les
incertitudes de la science et les futilités de la vie mondaine
vont bientôt rapprocher le jeune savant des fidèles de
Jansénius, adeptes d’un christianisme austère. A
l’âge de 31 ans, Pascal finit par abandonner tout ce qui
n’est pas la foi (48). En dépit de souffrances
récurrentes, il va rédiger jusqu’à sa mort
prématurée « Les Provinciales »,
dirigées contre ses adversaires jésuites. Mais ce sont
avant tout ses « Pensées », qui lui
vaudront une notoriété universelle. En fait, ses
exposés philosophiques vont reprendre le style littéraire
de ses publications savantes. C’est ainsi qu’au
dix-septième siècle, Pascal fonde l’usage d’une
langue simple, claire et rigoureuse. Le grand Voltaire en salue plus
tard l’excellence, autant d’ailleurs qu’il raille
cruellement le célèbre « pari pour Dieu »
du fervent janséniste.
Pascal en bref
« L’homme
n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature, mais
c’est un roseau pensant. »
« Toute notre
dignité consiste donc dans la pensée (…).
Travaillons donc à bien penser : voilà le principe
de la morale ».
« Disproportion de
l’homme : (…). Car enfin, qu’est-ce que
l’homme dans la nature ? Un néant à l’égard
de l’infini, un tout à l’égard du néant,
un milieu entre rien et tout ? (…). La seule chose qui
nous console de nos misères est le divertissement, et
cependant, c’est la plus grande de nos misères. (…).
Mais le divertissement nous amuse et nous fait arriver insensiblement »
« J’ai
dit souvent que tout le malheur des hommes vient d’une seule
chose qui est de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre. »
« C’est
le cœur qui sent Dieu et non la raison. Voilà ce que
c’est que la foi : Dieu sensible au cœur, non à
la raison. »
« Dieu est ou
n’est pas ; mais de quel côté
pencherons-nous ? La raison n’y peut rien déterminer
(…). Il faut parier (…). Si vous gagnez, vous gagnez
tout, et si vous perdez, vous ne perdez rien (…). Il y a ici
une vie infiniment heureuse à gagner. » (51)
Jusqu’à
l’heure actuelle, l’œuvre de ce prodige décédé
à trente-neuf ans a fait l’objet de constantes
redécouvertes. La plus récente remonte à l’an
2000. L’économiste et écrivain Jacques Attali
consacre une biographie exhaustive à l’illustre penseur.
Il souligne en particulier sa vision prophétique de l’homme
du vingt-et-unième siècle, en butte à la
précarité de sa condition, fuyant sa peur de la mort
dans l’activisme et le divertissement (49).
Cette froide
appréciation de la modernité contraste cependant avec
l’humble témoignage d’une petite sœur des
pauvres, partageant dans le tiers-monde la misère des
bidonvilles avec des innocents à l’abandon. Sœur
Emmanuelle cite en effet les quelques « Pensées »
de Pascal qui ont conforté une vocation impliquant, selon
elle, « le courage d’être heureuse »
(50). Il s’agit là d’un exemple parmi tant
d’autres, confirmant la pérennité des valeurs
humanistes.
Au cours des siècles,
ces dernières sont vécues au quotidien, souvent dans
l’anonymat, par des générations de femmes et
d’hommes de bonne volonté. Se libérant des
angoisses liées au culte de soi, à la compétition
frénétique et aux violences, ces personnalités
exemplaires sont, en fait, d’origines, de cultures et de
croyances diverses. Toutes cependant découvrent en elles-mêmes
les forces vives qui les portent au savoir et à l’altruisme
fondant le progrès.
Dans le domaine
scientifique, la carrière de la polonaise Marie Curie, née
Slodowska, en est la confirmation. Ses travaux novateurs sur la
radioactivité lui valent de partager avec son mari le Prix
Nobel de physique en 1903. Au cours de la Première Guerre
Mondiale, elle sillonne la France pour porter secours aux
populations. En dépit de ces prestations hors du commun, sa
candidature à l’Académie des Sciences sera
honteusement écartée. Il reste que sa biographie
représente le modèle d’un humanisme prestigieux,
proche des Lumières rationalistes. La célèbre
physicienne résume ainsi le secret de sa vie, pourtant brisée
par le décès accidentel de son jeune époux : « Il
faut croire que l’on est né pour quelque chose et que
cette chose, il faut l’atteindre coûte que coûte ».
Dans le monde
littéraire, cette détermination sans faille se retrouve
chez le roumain Panaït Istrati ; pour lui, rien ne résiste
à celui qui fait le don de sa vie. Né en 1884 sur les
rives du Danube, enfant pauvre, loqueteux et maltraité, cet
auteur célèbre d’expression française
n’en garde pas moins le souvenir d’une jeunesse
heureuse : à peine sait-il lire qu’il découvre
Tolstoï, Balzac et Dostoïevski. L’émotion
qu’éveille en lui la grande littérature devient
un vrai bonheur. Cet apport culturel le sensibilise toutefois aux
misères et aux injustices ravageant l’humanité.
Il en conclut que, dans la nuit de la vie, l’art est la seule
lumière, l’unique espoir du perfectionnement universel
(143). Sa vocation d’artiste dévore bientôt tout
son amour. Avec d’autres écrivains, il partage la
conviction que la Beauté peut changer la face du monde, dans
ce qu’il a d’odieux. Dans la réalité, ce
message d’espoir n’épargnera pas à Istrati
la vie errante d’un libertaire souffrant de tuberculose.
A l’heure de la
mondialisation, des voix s’élèvent aujourd’hui,
prônant la sauvegarde d’une éthique universelle,
faite d’un consensus sur des valeurs respectueuses de la
civilisation. Pour ce qui regarde la médecine, un professeur
contemporain rappelle opportunément l’importance
d’assumer « en toute science et conscience »
les responsabilités de thérapeute, d’enseignant
et de chercheur. Cette déontologie actualise en fait les
grands principes du « Serment d’Hippocrate »,
édictés par un médecin grec, célèbre
au quatrième siècle avant notre ère.
Il reste que, pour nombre d'intellectuels du XXème siècle, la défense des intérêts humanistes s'est avérée cruciale, en Russie notamment à la suite de la Révolution communiste de 1917. A ce propos, la biographie d'Alexandre Soljénitsyne, publiée en 1980 par Georges Nivat, paraît emblématique (143). Opposant au marxisme, imprécateur de talent, bientôt emprisonné puis expulsé d'URSS en 1974, Soljénitsyne demeure convaincu, que, pour un écrivain, la Beauté sauvera le monde (143). Il précise que nombre de ses publications, en particulier "L'Archipel du Goulag", ne font que dénoncer le mensonge et la violence du monde. Citant le philosophe grec Platon, il confirme que le Vrai, le Bon et le Beau sont déposés en chaque homme, mais que seul le Beau échappe au mensonge et anticipe une harmonie ultérieure. Christianisé dans l'enfance par une mère orthodoxe, Soljénitsyne compare les terribles conséquences de la tyrannie à l'humanité revivant le martyr du Christ (143).
Prix Nobel en 1070, Soljénitsyne regagne sa Patrie en 1994, avec une publication traitant des problèmes russes du moment (144). Dans le cadre d'une mondialisation et face au risque d'un nivellement matérialiste, l'auteur insiste sur la sauvegarde des cultures nationales, basée sur une instruction publique en mesure de promouvoir le sens moral, les valeurs humanistes, sans pour autant omettre les acquis scientifiques. Il compte à cet effet sur l'action concertée des nombreuses personnalités spirituellement saines que sa grande notoriété lui a permis d'aborder (145). Ecrivain célèbre et patriote héroïque, Soljénitsyne décède le 3 août 2008; il est inhumé dans un monastère de Moscou.
Pour revenir à
l’Entremont, le valeureux Jacques François Luder est
encore le témoin de la grande débâcle du Giétroz.
Au début avril 1818, une importante poche d’eau retenue
dans le glacier fait baisser durablement le débit de la Dranse
de Bagnes. Un tunnel creusé sous la masse glaciaire facilite
l’écoulement de l’eau, en même temps qu’il
provoque une érosion de la glace. Dans l’après-midi
du 16 juin, le glacier cède avec fracas. Les flots
s’engouffrent dans les gorges et inondent bientôt la
vallée jusqu’à Martigny. Ils emportent tout sur
leur passage. Ponts, scieries, moulins, et forges, mais aussi
maisons, granges et raccards sont dévastés sur les
rives du cours d’eau. Seuls les coteaux sont épargnés.
Dix personnes trouvent la mort dans la catastrophe. A Sembrancher, où
le vallon se resserre, trois femmes et deux hommes, surpris dans leur
travail, disparaissent dans les eaux tumultueuses. Non loin de son domicile, l'épouse du Grand Châtelain Luder, échappe de justesse à la mort (AFL). Le bourg déplore
la destruction de quatre ponts, une scierie, deux foulons, quatre
moulins, neuf écuries, six granges, quatre raccards et une
habitation (52).
Les conséquences
d’une telle catastrophe naturelle suscitent partout un grand
élan de solidarité. Lié par un ancien traité
de Combourgeoisie avec Aigle, le chef-lieu de l’Entremont
reçoit un don généreux de cette commune du
Chablais vaudois. Des secours proviennent également d’autres
cantons suisses et des pays voisins. Les Archives du
Grand-Saint-Bernard conservent un relevé précis des
dommages importants, subis dans les localités riveraines, aux
digues, ponts, bâtiments, cultures et denrées, ainsi que
de la répartition des dédommagements aux sinistrés.
Ce constat saisissant donne une idée de l’ampleur du
désastre. Concernant Sembrancher, le rapport d’expertise
est signé par Jean Joseph Pittier et Jacques François
Luder (53).
VI/3 LOUIS JOSEPH
LUDER (1797 – 1873), troisième
des cinq enfants de Jacques François et de Marie-Marguerite,
née Delasoie, il devient chanoine de l’Abbaye de
Saint-Maurice, puis Procureur de la Communauté, enfin Recteur
de Saint-Jacques. Cette vénérable Fondation, dont les
bâtiments sont aujourd’hui encore habités,
accueillait jadis des indigents et des malades non contagieux.
Longtemps bénéficiaire des largesses de la Maison de
Savoie, elle recevait aussi des pèlerins se rendant à
Rome ou en Terre Sainte, mais plus encore les fidèles visitant
le tombeau de Saint Maurice et de ses compagnons, légionnaires
chrétiens recrutés en Egypte par les Romains au
troisième siècle.
Lors des affrontements politiques et
confessionnels qui affectent la Suisse entre 1840 et 1848, Louis
Joseph partage avec ses Confrères la crainte de voir
disparaître leur Royale Abbaye d’Agaune, ceci après
treize siècles de spiritualité monacale, de rayonnement
culturel et de vocation pédagogique. Bien qu’ouverte aux
idées nouvelles de liberté civique, la Communauté
des Chanoines est réticente au sujet de la laïcité
scolaire ; elle la récuse même après la
suppression des couvents argoviens en 1841. La paix retrouvée,
la Diète Fédérale impose aux cantons du
Sonderbund une contribution de guerre de six millions. L’Abbaye
ménage sa sauvegarde en s’acquittant d’une somme
de cent septante-cinq mille francs (54).
VI/5 JOSEPH
ANTOINE LUDER (1804 – 1873), cadet des cinq
enfants de Jacques François et frère du précédent,
est issu d’une famille considérée de notaires et
de magistrats, jouissant d’un patrimoine respectable de
biens-fonds, répartis dans cinq communes alentour. Antoine
épouse en 1838 Marie-Marguerite Delasoie, fille de
Gaspard-Etienne, grand châtelain d’Entremont et de Julie,
née du Fay, d’ascendance patricienne.

La formation juridique d’Antoine
ouvre la voie à une série de mandats, au cours d’une
période perturbée. Juge au Tribunal de Dizain (1831-32)
et président du Dizain (1837-48), il est élu député
à la Diète Cantonale en 1837. Il prend alors une part
active à la lutte du Bas-Valais pour une représentation
politique proportionnelle à sa population. Député
au Grand-Conseil en 1840-48 et dès 1852 ; il siège
à la Diète Fédérale en 1843 (55). Cette
assemblée législative compte à l’époque
110 élus : 94 radicaux, 6 conservateurs protestants et 10
conservateurs catholiques. Très minoritaires, ces derniers
engagent sept cantons catholiques à
conclure une alliance particulière avec l’Autriche en
1845.
Le Sonderbund partage la
Confédération en deux camps. Devant le risque d’un
éclatement du pays, la Diète Fédérale
déclare le traité contraire à la Constitution.
Elle fait expulser les Jésuites opposé au libéralisme
et lève en novembre 1847 cent mille hommes, placés sous
le commandement du Général Dufour de Genève.
Celui-ci affronte séparément les trois groupes
réunissant les trente mille soldats des cantons catholiques.
Les Fribourgeois de Maillardoz sont battus. Les troupes du Colonel de
Salis sont défaites près de Lucerne. Dans l’attente
d’un appui du Général autrichien Radetzki, le
Régiment de Kalbermatten atermoie dans le Chablais. Les
émissaires du Grand Conseil valaisan signent alors un traité
de capitulation. Lors de ces événements, Antoine Luder
est Major du Bataillon de Landwehr d’Entremont. Cette guerre
civile est de courte durée et fait peu de victimes. Les
cantons liés au Sonderbund doivent s’acquitter de
lourdes contributions envers l’Etat Fédéral.
Certaines communautés religieuses sont frappées de
dédommagements. Le nouvel Etat Fédéral des 22
Cantons proclame sa Constitution en 1848. De larges compétences
lui son attribuées, concernant la politique étrangère,
l’armée, la monnaie, la poste et les douanes. Le service
mercenaire est bientôt aboli, tandis qu’est instauré
le principe du citoyen soldat (56).
Antoine assume encore d’autres
responsabilités, à savoir juge au Tribunal Cantonal
(1843), vice-président de celui-ci (1845-46), préfet
du District (1856), puis conseiller national (1857-60) (55).Homme
politique confirmé, il est élu au Conseil d’Etat
en 1857. Il prend la tête du Département des Ponts et
Chaussées à une époque déterminante. Au
début de son mandat, la route du Grand-Saint-Bernard est
réaménagée sur plusieurs tronçons, en
aval de Bovernier et du Bourg-St-Pierre (57). Cette liaison
internationale par le col sera carrossable en 1893 du côté
suisse et en 1905 sur le versant italien.
En 1857, une ligne de chemin de fer relie
déjà Bouveret à Martigny. Des travaux
d’endiguement du Rhône sont réalisés dans
le haut, le centre et le bas du canton. Ces années d’effort
pour l’assainissement de la Plaine vont progressivement
transformer un site marécageux et insalubre en vastes jardins
et vergers. Au plan de la santé publique, plusieurs médecins
de district signalent à l’époque le déclin
des fièvres d’autrefois, liées au paludisme et
aux infections digestives aggravant l’endémie
goitreuse ; cette dernière est dès lors en
régression (58).
En 1858, la route cantonale est réaménagée
à Port-Valais, au Bois-Noir en amont de St-Maurice, ainsi
qu’entre Martigny et Riddes. En 1859, le raccordement de la
ligne de chemin de fer du Bouveret avec la voie longeant la rive nord
du Léman est en cours de réalisation. La même
année, des crues inhabituelles mettent à mal les digues
du Rhône ; celles-ci sont renforcées à
Leytron, Saillon, Riddes, Fully et Martigny. En mai 1860, la ligne
ferroviaire Martigny-Sion est mise en service.
Au début
septembre, de graves inondations ravagent à nouveau la Plaine
du Rhône. Le Valais n’est pas en mesure d’exécuter
de grands travaux d’endiguement par ses seules ressources ;
il fait appel à la Confédération et aux autres
Cantons. Un « Comité de Genève »
est créé sous la présidence du Général
Dufour. En 1861, des entretiens judicieux permettent de planifier
conjointement la correction du Rhône et la construction de la
voie ferrée remontant la Plaine. Des travaux importants sont
effectués en 1862 sur la route cantonale de Martigny à
Riddes. Le percement d’un tunnel du Simplon est prévu à
long terme dès 1863. La même année, la
correction du Rhône est en voie d’exécution sur un
trajet notable. Les rapports du Conseil d’Etat de l’époque
renseignent sur le détail de ces grands travaux (59).
Président
du Conseil d’Etat en 1862, Antoine abandonne l’exécutif
cantonal l’année suivante pour reprendre la charge de
Préfet d’Entremont jusqu’à son décès
en 1873, à l’âge de 69 ans (55). Une vie
d’engagement politique ininterrompu vaut à ce magistrat
déterminé et lucide l’estime d’une majorité
de ses concitoyens et le respect mesuré de ses adversaires. Au
cours de sa longue carrière, Antoine veille également à
la gestion de ses terres et d‘une maisonnée occupant
jusqu’à quinze employés, servantes, domestiques
et valets (60).
VII/4 JOSEPH ANTOINE
LUDER (1845 – 1892) est le
quatrième des sept enfants d’Antoine et de
Marie-Marguerite née Delasoie. De nature nonchalante, il
manifeste un talent précoce pour le dessin et la peinture.
Cette disposition inattendue est d’emblée en butte au
réalisme paternel. Des études de droit imposées
font de l’artiste ignoré un greffier de tribunal sans
ambition. Il épouse sur le tard Adeline Puippe, tante de Denis
Puippe, futur vice-président de Martigny, ainsi que de Jeanne
née Puippe, mère du conseiller aux Etats Edouard
Delalay. Des cinq enfants d’Adeline, trois meurent en bas âge.
Son mari décède à 47 ans d’un diabète
méconnu, évoluant en coma à la suite d’une
cure de tisanes bien sucrées, doctement prescrite par un
médecin de la ville voisine.
Autoportrait à l'âge de 21 ans (crayon, gouache)
Veuve à quarante
ans, alors qu’elle est enceinte de son cadet, Adeline élève
avec dévouement ses deux fils, Joseph et Louis. Bien qu’en
bonne santé habituelle, elle souffre parfois de violents maux
de tête. En 1908, dans une lettre à son aîné,
elle décrit clairement des crises typiques de vraie migraine :
troubles de la vision par temps d’orage ou de foehn, annonçant
de vives douleurs sur un côté du crâne, suivies de
nausées et de vomissements. Comme seul traitement,
l’infortunée garde le lit dans la pénombre, une
compresse d’eau froide sur le front.

La mort de mon père
Il
était fatigué depuis des mois. Le 2 février
1892, en la fête de la Chandeleur, pendant que le
marguillier sonnait l’élévation aux cloches de
l’église, il fit un malaise, vers
dix heures : « Je me sens si fatigué,
dit-il à sa femme, je voudrais m’étendre ».
Elle l’aida. Il se coucha sur une sorte de divan que l’on
nommait alors
un canapé. Sa parole devint embarrassée. Sa femme
s’inquiéta : « Mon ami,
qu’as-tu ? Tu souffres ? Réponds-moi !
Mon Dieu ! ». Mais lui ne put rien
dire. Il se sentait sombrer dans une sorte d’inconscience. Ses
paupières s’alourdirent ; sa tête roula un
peu sur le coussin. Il fit un effort surhumain, rouvrit les
yeux, dit avec peine. « Mon amie…les
enfants…l’enfant…
Elle vient…lentement… ». Il dit
encore. « Loué…soit…Dieu ».
Puis il sombra dans le
coma, celui qui endort les diabétiques quand ils sont à
la mort.
Ma mère comprit
que c’était fini. Elle attendait depuis longtemps ce
moment atroce,
mais elle ne pouvait pas croire que ce fût vrai. Elle se jeta
désespérée sur le corps inerte. Elle
l’appela ; il ne répondit pas. Son râle
continuait, profond, puis peu
à peu ralentit, puis encore irrégulier, quelquefois
plus fort, ensuite à peine perceptible. Ce fut
ainsi durant plusieurs heures, puis le râle s’arrêta ;
le corps devint mou, puis tout à
fait inerte. Elle hurla de douleur et enserra de ses deux bras la tête pâle
et humide. Il y eut encore un soupir et ce fut tout. Ma mère
sentit l’horreur l’envahir,
l’étreindre, l’étrangler : « Joseph,
mon mari, pourquoi m’as-tu quittée ? » Elle était seule.
Il ne parlait plus. Il était mort. Personne ne venait.
Elle
sombra inerte sur le plancher.
Puis elle rouvrit les yeux et devint attentive. Elle avait l’air d’écouter,
là, assise sur le sol, Quelque chose avait bougé en
elle…ah …oui, lui le
pauvre enfant. Son visage devint calme, un sentiment puissant, grave,
s’éveilla en elle. Lentement, elle
se mit sur ses genoux ; elle se traîna, se pencha sur le
corps étendu. Tant
qu’elle put, elle s’approcha. Son corps était
déformé par une grossesse avancée.
Elle ne pleura plus : il ne fallait pas que souffre le pauvre
petit. « Aide-nous,
mon ami » dit-elle d’une voix si navrée, puis
elle pleura longtemps, doucement sur le corps, puis pria à mi-voix : « De profundis
clamavi… ».
Adeline vit son veuvage
dans la demeure familiale de son mari décédé.
Elle partage ce grand immeuble avec ses belles-sœurs Josette et
Angeline. A l’exemple d’autres familles bourgeoises, les
Demoiselles Lude ont aménagé quelques pièces en
Hostellerie. Elles offrent gîte et couvert aux nantis de
passage (61). L’adresse est bonne ; elle est recommandée
dans les guides touristiques de l’époque. En plus, comme
à l’hospice du Saint-Bernard, les pauvres hères y
trouvent un accueil charitable. Intégrée à cette
bonne maison au point de se croire adoptée, une fidèle
domesticité veille à servir chacun, sans toutefois
s’oublier. C’est ainsi que, les décennies passant,
une gestion défaillante et la bienveillance béate des
Demoiselles finissent par écorner un patrimoine ancestral.
Les Demoiselles Lude
Quand
je me suis installé comme médecin de campagne, j’avais
une haute idée de la mission du
praticien, par tempérament et par tradition. Plusieurs
générations d’ancêtres
avaient exercé la charité dans notre vieille maison :
on l’appelait parfois le Petit-Saint-Bernard.
Les derniers membres de ma famille que j’ai connus étaient en fait
deux vieilles tantes. On les nommait « les demoiselles »,
parce qu’elles
étaient d’un rang élevé, étant
filles de magistrat. Elles étaient pieuses, douces
aux malheureux et aux pauvres qu’elles accueillaient comme des
envoyés de Dieu. Je les ai vues
recevoir des gueux, des traînards sur la route du
Saint-Bernard. Valdotains pour la
plupart, ils venaient mendier la soupe et le logis d’un soir. Quand ils arrivaient,
les demoiselles leur faisaient une révérence.
L’Auberge du Juge
A vous tous voyageurs, passant par Sembrancher,
Inconnus ou connus, mon salut pour prélude !
Si votre bourricot, rempli de lassitude,
Arrivé jusque là, commençait à broncher,
Ou si, partis à pied – car il vaut mieux marcher-
Midi sonnait en vous la faim de l’habitude,
Entrez dans la maison des demoiselles Lude,
Vous y mangerez bien, sans vous faire écorcher.
Des siècles ont passé sur notre république
Chaque hôtel à présent, par l’enseigne publique
Annonce tout parfait, vantant sa qualité :
On
sait ici les lois de l’hospitalité !
Voulez-vous un dicton qui soit juste et dépeigne
La règle de céans ? A bon vin pas d’enseigne !
Signé : Edmond de la Harpe, notaire
15
octobre 1895
VIII/1 PIERRE
JOSEPH MARIE
LUDER (1885 –
1918), aîné des cinq enfants de Joseph et d’Adeline
née Puippe, il est contemporain et camarade d’étude
de l’éminent homme d’Etat Maurice Troillet.
Juriste, greffier du Tribunal d’Entremont, il épouse
Marie-Louise Delasoie, buraliste postale à Sembrancher. Le
couple a quatre enfants, Marguerite (1910), Maria (1911), Pierre
(1913) et Antoine (1914). Leur mère décède d’une
grave hémorragie du placenta, à la naissance du cadet.
Son mari meurt de complications pulmonaires, lors de la grande
épidémie grippale de 1918 (62).
VIII/5 LOUIS ETIENNE MARIE
LUDER (1892 –
1972), cadet de Joseph et d’Adeline, il naît dix semaines
après le décès de son père. Ce destin
d’enfant posthume va laisser une empreinte durable. Avec son
aîné, il est entouré d’affection par une
mère endeuillée. Après l’école
élémentaire du Chapelain, il est inscrit au collège
de Saint-Maurice. Pendant les trimestres, il réside avec sa
mère dans un appartement loué en ville. Des études
classiques privilégiant le français, le latin et le
grec, ouvrent son esprit à une culture littéraire et
aux valeurs humanistes. Le moment vient bientôt de choisir une
profession.
Mes origines
« Je suis né à Sembrancher d’Entremont, le 20
Avril 1892. Mon père était mort depuis trois mois. Ma
mère a accouché dans les larmes. Elle avait gardé
son mari sept ans, maman. Encore
aujourd’hui, j’aime à l’appeler maman. Elle
eut une vie triste, pleine de
chagrins. Elle mit au monde cinq enfants ; trois moururent en
bas âge ; deux survécurent.
Mon frère aîné fut, à 33 ans, l’une
des innombrables victimes de la grippe espagnole de
1918. Maman vécut dans une sorte d’isolement pénible.
Mon père l’avait
épousée contre le gré de sa famille. Nous
appartenions à cette sorte de
bourgeoisie aisée que les charges publiques avaient
distinguée. Des alliances avec la
noblesse du temps, née des services à l’étranger,
nous avaient
classés. Mes ancêtres étaient très riches.
Je suis né au déclin de leur fortune. Je n’en ai pas
souffert, seulement j’ai dû me fatiguer. Ma santé
fut parfaite et elle l’est encore, ce
22 mai 1972.
Dans sa famille, on
trouve en trois siècles des magistrats, des notaires, des
avocats, deux seuls clercs, mais pas de médecin. Il est vrai
que le Valais des notables privilégie par tradition les
filières juridique, militaire, voire ecclésiale.
Celles-ci permettent souvent d’accéder aux charges
publiques, aux situations en vue. Autrefois, dans les provinces
françaises, l’avocat, l’officier, le juge et le
curé dînaient à la table des Maîtres au
château, alors que le médecin de campagne avait son
assiette à la cuisine, avec les domestiques. Ce n’est
qu’au cours du dix-neuvième siècle que l’art
de guérir acquiert partout le prestige et la promotion sociale
liés aux progrès scientifiques. C’est ainsi que
le choix sans doute concerté d’une profession vouée
au savoir et au dévouement éveille chez Louis, comme
chez sa mère, l’espoir d’une réussite
honorable, quel qu’en soit le prix.
Dans le passé,
les familles alliées Bastian et Claivaz comptent chacune un
médecin. Sœur aînée de Jacques François
Luder, Jeanne Catherine (1760-1791) épouse le docteur Bastian
de Liddes. Petit-fils d’Etienne Clayvaz et de Marie Ursule, née
Luder (1735-1783), Maurice Claivaz (1798-1883) de Sembrancher est le
fils de Laurent et de Josette née Roserens. Après une
formation à la Faculté d’Erlangen (D), ce docteur
s’installe en 1829 à Martigny. Il prend part à la
lutte contre certaines épidémies dans les vallées
et assure la formation des sages-femmes. Plus tard, il se voue à
une carrière politique au plan cantonal, puis fédéral,
dans la mouvance de la Jeune Suisse et du libéralisme. Il
consacre également des publications aux eaux de Saxon, qu’il
tente en vain de promouvoir dans le cadre d’un grand
établissement de bains. Pour vanter les bienfaits d’une
cure, la teneur en sels minéraux de la source est analysée
à plusieurs reprises. Le taux variable des iodures fait
cependant craindre un artifice, des fioles d’iode étant
découvertes au voisinage de la prise d’eau (62).
LA FORMATION D’UN PRATICIEN
Pour tout candidat aux
études de médecine, le choix d’une Université
s’avère primordial. Au début du vingtième
siècle, le développement des sciences médicales
en Europe est encore largement tributaire d’un modèle
d’organisation adopté par l’Empire Allemand sous
influence prussienne, ainsi que par les pays voisins comme
l’Autriche-Hongrie et la Suisse. Dans leurs centres
universitaires, les grands hôpitaux archivent leurs
observations diagnostiques et thérapeutiques. Les instituts
d’anatomie pathologique cataloguent les lésions
organiques et le résultat des traitements. Les laboratoires
diversifient les analyses, l’expérimentation et les
recherches. C’est toutefois le regroupement de ces diverses
activités, les échanges féconds entre
spécialistes, la valorisation statistique de leurs données
respectives et enfin leurs publications qui contribuent ensemble à
des avancées qui font le prestige inégalé de
l’hégémonie médicale allemande. Celle-ci a
son apogée entre la défaite militaire française
de 1871 et le début de la première guerre mondiale en
1914 (63).
C’est précisément
au terme de cette époque que Louis Luder décide de
s’inscrire à la Faculté de Médecine de
Zurich. Il connaît alors la jeunesse d’un cadet protégé
en tout et vit à la manière d’un bourgeois aisé.
Durant sa formation propédeutique, il suit les cours de
l’éminent physiologiste Walter Hess, Prix Nobel en 1949,
réputé pour ses expérimentations sur le système
nerveux. Anticipant sur son programme d’études, notre
jeune carabin se laisse parfois entraîner en Clinique
Chirurgicale, par des camarades curieux d’assister discrètement
aux brillantes présentations de malades du célèbre
Professeur Ferdinand Sauerbruch. Ce pionnier de la chirurgie
thoracique contribuera plus tard au renom de l’Hôpital de
la Charité à Berlin.
En pleine préparation
d’examens, Louis doit brusquement interrompre ses études,
lorsque la Mobilisation Générale est décrétée
en août 1914. De longues périodes de service militaire,
en particulier une école d’officiers, imposent au cadet
choyé une stricte discipline, un entraînement physique
intensif, ainsi que la rude camaraderie des soldats. La personnalité
du futur médecin s’en trouve à jamais fortifiée.
Toute sa vie il évoquera avec émotion le souvenir de
son Ecole d’Aspirants à Porrentruy : la Promotion
1915 des Lieutenants d’Infanterie de la Première
Division de l’Armée Suisse s’appelle « Serment
au Drapeau ». Chacun de ces jeunes officiers est instruit
au commandement et au combat : il est préparé au
sacrifice à la Patrie par des instructeurs motivés.
L’un de ceux-ci n’est autre que le futur Colonel Roger
Masson, chef du service de renseignement helvétique durant la
deuxième guerre mondiale. Au cours des années cruciales
de 1942-43, ce Brigadier reste en contact avec le Général
SS Walter Schellenberg, pour convaincre les Allemands de la
détermination de la Suisse encerclée à se
défendre par les armes.

Louis a déjà
repris ses études lorsque sa mère décède
en 1916. A sa grande surprise, l’infortuné découvre
alors un héritage obéré, qui lui imposera des
années de sacrifices. De 1914 à 1918, il tente
d’intercaler au mieux des semestres d’études et
des sessions d’examen, entre des périodes de service
militaire. Fier et candide à la fois, il pense attirer
l’indulgence de ses professeurs en se présentant aux
examens dans son uniforme de lieutenant. L’artifice n’a
pas vraiment l’effet escompté. Estimant toutefois que la
préparation insuffisante du candidat est liée à
ses obligations de citoyen soldat, le jury professoral renonce à
un constat d’échec. Il prie l’intéressé
de revoir les matières de son examen propédeutique,
avant de se présenter à nouveau.
C’est à
Lausanne que notre futur docteur accomplit la période
clinique, c’est-à-dire hospitalière de ses
études. Le Professeur César Roux y inculque à
ses élèves le sens aigu de l’observation des
malades et du diagnostic raisonné. Issu d’une modeste
famille huguenote du Jura Vaudois, ce chirurgien renommé doit
aussi sa formation à l’école allemande. Il est
l’élève de Theodor Kocher de Berne, Prix Nobel en
1909 pour ses travaux sur la physiologie et la chirurgie de la glande
thyroïde, en particulier du goitre helvétique (64).
Mondialement connu, Kocher avait été formé par
Billroth, père de la chirurgie allemande du dix-neuvième
siècle, par ailleurs mélomane et ami du compositeur
Johannes Brahms.
Une fois diplômé,
notre jeune médecin parfait ses connaissances à
l’Institut d’Anatomie Pathologique, puis à la
Maternité Universitaire du Professeur Guillaume Rossier à
Lausanne. Il termine sa formation par un stage en chirurgie à
Saint-Gall, auprès du Professeur Karl Henschen, nommé
plus tard à la Faculté de Bâle.
En 1920, Louis épouse
Jeanne Contard, fille de Joseph, pharmacien à Martigny. La
femme de ce dernier, Marie-Louise, est la soeur d’Etienne
Taramarcaz, pharmacien à Sembrancher. Les parents de Jeanne
Contard décèdent d’une pneumonie grippale, à
quelques jours d’intervalle en janvier 1908. Orpheline à
15 ans, pupille du Préfet Alfred Tissières ,
Jeanne suit en 1919 une formation paramédicale à Paris,
sous l’égide de la Croix-Rouge Française.
Appelées « Secours aux Blessés Militaires »,
ces jeunes élèves, parfois de grandes familles, sont
ensuite engagées dans les Policliniques de la Capitale. Elles
prennent part aux soins donnés aux mutilés de guerre,
gazés, amputés et « gueules cassées ».
Cette rude expérience de la médecine ambulatoire
permettra à Jeanne de seconder son mari. Peu après son
mariage, Louis décide en effet de se vouer à une
pratique générale. Il ouvre un cabinet de
médecin-chirurgien, dans sa maison de famille à
Sembrancher, comptant ainsi veiller sur ses quatre neveux et
nièces, orphelins en bas âge. (65).

Jeanne Contard, 1919, Paris
MEDECINS DE CAMPAGNE
Parmi beaucoup d’autres,
trois œuvres littéraires résument certaines
observations pertinentes, émanant d’auteurs qui ont
fait du médecin de campagne un personnage emblématique.
Publié en 1833,
un des plus célèbres romans d’Honoré de
Balzac met en scène un étudiant brisé par un
drame affectif, Au terme de sa formation à Paris, le jeune
médecin décide de vouer sa vie et son savoir à
un petit pays du Dauphiné, en Isère.
Par son inlassable
dévouement, le docteur Bénassis gagne l’estime
d’une clientèle de petits agriculteurs, ancrés
dans leurs traditions. Exercé dans la solitude et
l’abnégation, cet apostolat conduit le praticien à
adopter le langage et les manières sans apprêt de ses
fidèles patients.
Au reste, Balzac charge
son « Médecin de Campagne » de présenter
à un vétéran des guerres napoléoniennes
des cas concrets de pauvreté, d’assistance, de contraste
entre le retard et le progrès. L’auteur profite
également d’exposer ses propres idées sur le
désenclavement économique d’une région
loin de tout (66).
En 1856, Gustave
Flaubert attire l’attention de ses lecteurs sur un officier de
santé replet et sans envergure, peinant à gagner des
clients dans un bourg proche de Rouen. Encouragée par
l’apothicaire Homais, son épouse « Madame
Bovary » le convainc d’opérer le pied bot
d’un valet d’auberge un peu niais.
Envisagée en
secret, la perspective d’un coup d’éclat, de la
notoriété et bientôt de la fortune fait rêver
à l’avance le jeune couple. Le mari se procure un
traité. Le pharmacien promet un compte-rendu dans la presse,
le moment venu. L’intervention rendrait le chirurgien célèbre
dans toute la France.
Promptement opéré
à l’Auberge du Lyon d’Or, l’infirme baise
les mains de son sauveur en fin d’intervention.
Malheureusement, les suites opératoires se révèlent
calamiteuses. Un chirurgien des environs vient finalement amputer le
membre gangrené. Flaubert décrit avec une froide
lucidité les affres de Bovary, déconsidéré
par la population, dénoncé par ses confrères et
déjugé par une épouse qui va lui préférer
un amant. L’auteur s’attache à mettre crûment
en évidence la solitude d’un praticien loin de tout, les
faux espoirs que lui valent son audace et l’insoutenable
désaveu d’un échec connu de tous (67).
En comparaison,
l’autobiographie rédigée dès 1917 par
Mikhaïl Boulgakov n’a rien de romanesque. Né en
1891 à Kiev, dans une famille d’intellectuels, ce
médecin termine ses études au début de la
Révolution Bolchevique. A peine diplômé, il
devient, contre son gré, le seul responsable d’un petit
hôpital de la Croix-Rouge, dans l’arrière-pays de
Smolensk en Russie.
Dans ses « Récits
d’un jeune médecin », Boulgakov déplore
d’emblée l’accueil méfiant que lui
réservent infirmières et sages-femmes, récemment
privées d’un bon chirurgien parti en retraite. C’est
ainsi que le nouveau venu est sans cesse épié dans sa
pratique quotidienne, tant par son personnel que par une clientèle
rurale de tous âges. D’interminables consultations voient
défiler un flot de patients. Le dépistage des cas
sérieux exige une attention soutenue. Par ailleurs, l’arrivée
fortuite d’urgences à risque impose un diagnostic
éclairé, suivi d’un traitement judicieux. Toute
cette procédure doit se réaliser sans délai, à
l’aide de moyens limités, dans un cruel isolement, avec
le secours aléatoire d’une bibliothèque pleine à
craquer de manuels spécialisés. Au terme d’une
journée exténuante, il n’est d’ailleurs pas
rare qu’un cocher vienne encore quérir le docteur pour
une visite au loin. Dans la nuit et la tempête rôdent des
loups, parfois atteints de la rage. En l’occurrence, mieux vaut
savoir tirer au pistolet pour les éloigner.
Durant les premiers mois
de ce mandat, les courtes nuits du jeune praticien sont hantées
par la perspective angoissante de situations difficiles à
gérer, faute de connaissances théoriques et, plus
encore, d’expérience pratique. Comme dans un cauchemar,
le débutant s’interroge à l’avance sur son
comportement, face à une appendicite purulente, à une
hernie étranglée, voire à une trachéotomie
urgente chez un petit, étouffant d’un croup diphtérique.
En fait, le savoir et la
maîtrise du nouveau chirurgien vont trouver bientôt une
confirmation bienvenue, dans la prise en charge de deux graves
urgences. La première concerne une jeune fille transportée
à l’hôpital avec une jambe broyée à
la suite d’une chute dans un foulon à lin. A l’article
de la mort, la patiente reçoit d’abord une injection
d’huile camphrée pour stimuler son appareil
cardio-respiratoire. Conduite en salle d’opération, elle
est ensuite endormie au chloroforme, puis amputée à
mi-cuisse dans les règles de l’art. Après une
longue convalescence, l’invalide est appareillée pour
une réhabilitation à la marche. Le deuxième
exploit du néophyte est un accouchement difficile, relevant de
manœuvres obstétricales délicates. Réalisées
avec maîtrise, celles-ci permettent de sauver la mère et
l’enfant. Cette double réussite assure au valeureux
docteur de province l’estime et aussi la déférence
de tout son personnel. Sa réputation s’étend
bientôt à une vaste région (68).
A l’échéance
d’un contrat de deux ans et malgré la satisfaction
d’avoir gagné la confiance de toute une population, le
brave médecin abandonne à jamais sa pratique. Il rédige
alors ses souvenirs professionnels. Ultérieurement, il réalise
la description saisissante d’un premier épisode de
dépendance à la drogue. Jusqu’à son décès
prématuré en 1940, il va se consacrer à la
littérature et au théâtre. Cette carrière
lui vaudra les tourments de l’inquisition stalinienne, attisés
par des auteurs médiocres, membres du parti, jaloux de son
talent littéraire. Ce n’est que plusieurs décennies
après sa mort que Boulgakov sera reconnu comme un des grands
écrivains russes du vingtième siècle. Ecrit sous
la terreur communiste par un malade, « Le Maître et
Marguerite » son chef-d’œuvre, est une
fantasmagorie baroque, mêlant calvaire et diableries, burlesque
et satire politique, sans omettre une belle histoire d’amour
(69).
Dicté à sa femme avant de mourir un texte saisissant de Boulgakov décrit les fantasmes d'un écrivain sous addiction :
« O dieux,
dieux ! Comme la terre est triste, le soir ! Que de
mystères, dans les brouillards qui flottent sur les marais !
Celui qui a erré dans ces brouillards, celui qui a beaucoup
souffert avant de mourir, celui qui a volé au-dessus de cette
terre en portant un fardeau trop lourd, celui-là sait !
Celui-là sait, qui est fatigué. Et c’est sans
regret, alors, qu’il quitte les brumes de cette terre, ses
rivières et ses étangs, qu’il s’abandonne
d’un cœur léger entre les mains de la mort,
sachant qu’elle – et elle seule – lui apportera la
paix. »
Pour conclure au sujet
du médecin de campagne, il semble que Balzac, Flaubert et
Boulgakov soient unanimes à confirmer certains traits fondant
la légende des praticiens loin de tout : le
désintéressement, la constante disponibilité,
les déplacements incessants, par tous les chemins et par tous
les temps, les décisions épineuses à prendre
sans grands moyens, dans l’urgence et la solitude, les succès
souvent méconnus, les échecs parfois présumés
et toujours divulgués, les maigres loisirs, le tout cependant
compensé par le privilège d’honorer une
profession de sciences et de dévouement, au service de
populations attachantes.
Noble souffrance
« Les
histoires de médecin racontent la souffrance des hommes. Rien
n’est sacré comme la souffrance. Le récit sur un
ton badin du désarroi d’un malade est une sorte de
sacrilège. Je ne ferai jamais ce récit autrement que
pour compatir et pour exprimer mon admiration envers la sérénité
d’un malade. Dans notre pays, j’ai tellement admiré
le noble et courageux comportement de ceux qui souffrent ! La
souffrance les anoblit.
Si je conte l’histoire
d’un patient, qu’on sache que ce malade-là n’a
pas existé. Celui dont je parle est l’image robot de
mille patients semblables, habitant la région. Je décris
l’attitude des nôtres devant la maladie, la
souffrance et la mort. J’ai vu des héros naturels,
pleins de simplicité. J’en ai vu cacher simplement leur
mal par une sorte de pudeur : c’était comme s’ils
se gênaient de souffrir et de « déranger »
tant de monde autour d’eux. Je suis souvent venu chez un malade
qui avait attendu longtemps avant de m’appeler. Puis, on me
téléphonait d’urgence et je tardais.
Le patient ne manifestait pas d’impatience ; il disait
seulement quand j’arrivais : « Toi, tu te
fais attendre ! ». J’exerçais alors ma
profession et la douleur s’atténuait. Bientôt, le
malade se calmait et me regardait gentiment. Moi, je pensais : « Il
va me remercier ». Alors il me disait : « Toi,
tu es formidable pour la moto ! ». Il me disait çà
pour me faire plaisir, parce que je l’avais soulagé. On
n’avoue pas qu’on a souffert, chez nous ; on a la
pudeur de la souffrance. Avouer qu’on a calé devant le
mal…jamais !
J’étais
fier de servir mes gens ! J’aime raconter cela, non pour
me vanter. Je faisais mon métier, je soignais. Quoi de plus
naturel ! Mais traiter des patients comme eux vous grandissait
dans votre conscience et vous donnait la joie. Je ne saurais m’en
prévaloir. Combien d’entre eux, du reste, dans leur rude
franchise et leur sincérité, n’ont pas manqué
de me reprocher mes échecs, exprimant parfois leur déception de
me trouver bien en dessous de leur idéal ».
UN VILLAGE OUBLIÉ
Connu pour son passé
historique d’étape alpine, habitée par des
notables et leur domesticité, Sembrancher est, au début
du XXe siècle, le chef-lieu d’un district frontalier,
siège du Tribunal d’Entremont. Située juste
en aval du confluent des Dranses de Bagnes et d’Entremont, la
localité en longe la rive gauche, au creux d’un
étranglement flanqué au sud par le Mont Catogne et au
nord par l’Armanet. Parallèle au cours d’eau, sa
Grand-Rue est bordée d’habitations le plus souvent
mitoyennes, de deux ou trois étages. Avec leurs toits de
dalles grisâtres du pays, leurs façades crépies,
leurs portes et fenêtres encadrées de pierre de taille,
ces demeures ont souvent une vaste pièce au rez-de-chaussée,
conçue jadis pour l’installation des boutiquiers et
artisans indispensables au quotidien d’un lieu de passage.
Vers le haut du bourg à
l’est, la rue principale bifurque en direction du Châble
et d’Orsières. De part et d’autre de ce tracé
en fourche de la rue principale, des ruelles desservent une rangée
d’étables et de remises en maçonnerie, surmontées
de granges et de raccards en mélèze. Chaque quartier a
sa fontaine à deux bassins, abreuvoir et lavoir. Sur la place
de l’église, la Maison de Commune, reconstruite en 1892,
fait face à la demeure familiale du docteur. Rénovée
en 1765 par Bruno, futur Châtelain et Banneret, cette maison
cossue, au volume imposant, est citée dans de nombreuses
publications. Les angles crénelés de sa façade
principale, ainsi que les entourages des portes et fenêtres
sont en belle pierre de Fionnay ; la balustrade des balcons est
en fer forgé.

A l’intérieur,
les corridors un peu sombres ont un dallage à l’ancienne
et des voûtes à nervures croisées. Deux cages
d’escalier desservent une bonne vingtaine de pièces,
distribuées sur quatre niveaux, hormis les sous-sols.
Cheminées et boiseries séculaires ornent quelques
chambres. Certaines salles portent encore un nom ancien. Au
rez-de-chaussée, le Lignier est un vaste caveau à
grandes voûtes et pilier central ; il conserve un manteau
de cheminée, un four à pain, et un entrepôt à
bois (en latin lignum). Au premier étage, le Grand Poêle
doit son appellation au fourneau de pierre ollaire de ce réfectoire
spacieux, réservé à la bonne douzaine de
servantes et domestiques assurant le train de vie du Conseiller
d’Etat Antoine Luder, propriétaire de vastes domaines
fonciers.
Avec sa modeste
population d’à peine 700 habitants en 1920, Sembrancher
vit encore traditionnellement de l’élevage transhumant,
d’une agriculture de montagne diversifiée, de
l’exploitation des forêts, ainsi que, pour certains, d’un
appoint viticole. Le bourg compte quelques commerces de détail,
deux hôtels et une demi-douzaine de cafés. En plus des
laiteries, moulins, scieries, forges et tanneries, une bonne dizaine
d’ateliers occupent encore des charrons, menuisiers,
maréchaux-ferrants et ferblantiers. Ces implantations
artisanales remontent parfois aux temps anciens de la châtellenie,
de la souste, des marchés et des foires. Enfin, un certains
nombre de mineurs, ardoisiers et tailleurs de pierre, souvent
italiens, viennent travailler dans les carrières de la région
dès le milieu du dix-neuvième siècle.
Concernant la santé
publique, Sembrancher a sa pharmacie depuis 1863. A ce propos,
l’histoire locale rappelle qu’en 1869, le faux-monnayeur
valdotin Joseph-Samuel Farinet, oeuvrant en secret à Champsec
dans le Val de Bagnes, vient demander -en vain- de la poudre d’or
à l’apothicaire Etienne Taramarcaz. Le
docteur Pittet pratique dans le village en 1901 ; il est
remplacé par le docteur Castanié, actif jusqu’en
1916.
Pour ce qui est des
infrastructures, la localité est desservie par la route du
Grand-Saint-Bernard, réaménagée en 1893, ainsi
que par le chemin de fer Martigny-Orsières depuis 1910.
L’éclairage électrique de la commune est assuré
progressivement dès 1903 par l’usine de Bagnes. En 1919,
le bourg renouvelle à grands frais ses adductions d’eau
potable, ses sept fontaines, son réseau d’égouts
et le revêtement pavé de ses rues, places, ruelles ou
« charrières » (70).
UN
NOUVEAU DOCTEUR DANS LES VALLEES DES DRANSES
Au cours des siècles,
plusieurs médecins ont exercé leur art dans le district
alpin et frontalier d’Entremont. Les archives locales citent à
Sembrancher François de la Tour (physicus) au quinzième
siècle et Jean Dallèves en 1688 ; ce dernier est
par ailleurs châtelain et banneret. Le médecin français
Minaud pratique en 1623 à Bagnes, où il exploite en
outre des mines d’argent. Dans cette même commune, le
chirurgien Jean-François Pinguin exerce de 1720 à 1750.
Au dix-huitième siècle sont aussi mentionnés à
Liddes les docteurs Bastian et Darbellay, ainsi qu’au
Bourg-St-Pierre Jean François Moret. Orsières signale
le docteur Gaspard Emmanuel Joris au dix-neuvième siècle.
Gaspard Etienne Balleys s’installe au Bourg-St-Pierre en 1863 ;
il dessert la haute vallée jusqu’à son décès
en 1912, assumant de surcroît une activité politique
locale. A Bagnes encore, François Benjamin Carron exerce sa
profession de 1849 à 1905, développant en outre la
station touristique de Fionnay (71). La longue carrière de ces
deux derniers docteurs symbolise la vocation solitaire du médecin
de montagne, dévoué et compétent. Par ailleurs,
entre 1917 et 1972, la région d’Orsières est
également desservie sans discontinuité par les médecins
suivants : Jaccottet, Sarkhar, Micheloud, Cordonna, Christen et
enfin Maurice Troillet, enfant du pays.
En 1920, pour une
population de 128'000 habitants, le Valais compte 48 praticiens, le
plus souvent installés dans les sept villes de la Plaine du
Rhône. En Entremont exercent les docteurs Felix Pozzi à
Orsières et Alfred Besse à Bagnes. Des dépôts
de médicaments sont bientôt mis à la disposition
des sept localités principales. Ce service est placé
sous la responsabilité bénévole des médecins ;
ceux-ci ne dispensent pas de produits pharmaceutiques contre
paiement, comme en Suisse Alémanique. Succédant à
son confrère Castanié, le nouveau praticien de
Sembrancher consulte à son domicile et visite ses patients
dans les nombreux villages du district. Au cours de ses stages en
chirurgie, il a appris à opérer des appendicites, des
hernies et d’autres affections courantes ; il est
également formé en médecine des accidents. C’est
ainsi qu’il traite certains de ses patients à l’hôpital
de Martigny, alors ouvert aux praticiens de la région. Les
interventions plus importantes y sont réalisées par des
chirurgiens, avec l’assistance des médecins de famille.
Pour ses périples
quotidiens, le docteur se déplace à motocyclette :
non asphaltées, les routes sont fort poussiéreuses par
beau temps, boueuses sous la pluie, enneigées et glacées
en hiver. Il arrive que les voies de communications soient soudain
coupées par des éboulements ou des avalanches, en
particulier dans la combe au pied du Mont-Catogne, entre Orsières,
Sembrancher et Martigny-Croix. Las de chuter durant la mauvaise
saison, surtout la nuit, l’infortuné praticien s’adresse
à son garagiste Jean Ramoni de Martigny-Bourg : ensemble,
ils imaginent de stabiliser la progression de la moto sur la neige à
l’aide de skis courts, ajustés de part et d’autre
du véhicule, à l’avant par un bras de levier et
à l’arrière par un ressort à boudin. En
cas de danger, le motard cale ses pieds dans la mâchoire des
skis plaqués sur la chaussée glissante. Ainsi équipée,
la puissante Sunbeam anglaise sécurise les déplacements
hivernaux du médecin. Dans les villages, ses traversées
pétaradantes font régulièrement sensation.

Bientôt connu pour
la sûreté de ses diagnostics, pour ses nouveaux
traitements et son inlassable dévouement, le jeune
omnipraticien est prié d’ouvrir un deuxième
cabinet médical, en 1924 à Orsières. A vrai
dire, cette requête est le fruit d’un calcul honorable
des autorités. Tous les dimanches, les habitants des hameaux
descendent pour la messe à l’église du bourg ;
ils font ensuite leurs emplettes dans les magasins, ouverts comme les
pintes à la fin des offices. L’occasion de pouvoir
également consulter permet à chacun de se soigner.
Fort opportunément,
l’installation d’un praticien de campagne va de pair avec
le développement des assurances en cas de maladies et
d’accidents. Basées sur le principe de la solidarité,
dans le sillage des lois sociales suisses de 1911, celles-ci
garantissent des primes et des traitements à faible coût.
Qu’il soit tiers garant ou tiers payant, l’assureur
couvre l’essentiel des prestations médicales et
pharmaceutiques. Dans le Valais de l’époque, le prix
d’une consultation est fixé à deux francs. Une
médicalisation accessible à tous va donc améliorer
progressivement les conditions générales d’hygiène
et de santé d’une population par ailleurs sobre et
robuste.
L’ENFANTEMENT
L’art des
accouchements mérite un rappel historique. L’Allemand
Eucaire Roesslin publie un des premiers traités d’obstétrique
en 1513. Les anatomistes de l’époque décrivent
les obstacles au déroulement des couches, qu’il s’agisse
du bassin étroit de la mère, de la position transverse
du fœtus ou de sa présentation par le siège. En
1581, le Français F. Rousset précise la technique alors
risquée de la césarienne, permettant l’extraction
du nouveau-né par incision abdominale de la matrice. Dans les
hôpitaux urbains, les salles de travail sont confiées à
des sages-femmes ; la mortalité périnatale y est
élevée. Partout ailleurs, la plupart des accouchements
se font à domicile, avec l’aide traditionnelle de
matrones inégalement instruites (72).
Devant la récurrence
de nombreuses complications, le roi Louis XIV ordonne en 1696 un
enseignement de l’obstétrique. Il confie cette charge à
François Mauriceau, qui devient le premier médecin
accoucheur de l’Hôtel-Dieu à Paris. Cette
initiative place bientôt la France au premier rang d’une
spécialité qui profite également à la
qualification des sages-femmes (73).
Au dix-huitième
siècle, Madame du Coudray, maîtresse sage-femme
parisienne, invente un ingénieux mannequin d’accouchée
en travail. L’appareil permet la démonstration pratique
de la descente du fœtus et de ses diverses présentations.
Cet appoint technique à un traité paru en 1772 va
servir à former des générations d’accoucheurs
et de sages-femmes (74). Toutefois, ces dernières restent
longtemps en nombre insuffisant pour assurer la relève de
toutes les matrones d’antan. La situation qui en résulte
confirme le dicton populaire prétendant alors que « toute
accouchée a un pied dans la tombe ».
A partir de 1750,
certains accouchements difficiles bénéficient de la
découverte d’un huguenot émigré en
Angleterre : Pierre Chamberlen invente en 1647 un grand
tire-tête, amélioré un siècle plus tard
par le français Levret. Il s’agit finalement d’une
grande pince à branches dissociables, dont les extrémités
en cuillères galbées sont introduites séparément
dans la matrice, de part et d’autre de la tête fœtale.
Les deux pièces une fois réunies aident à la
descente du nouveau-né par traction du forceps. A la
fin du dix-huitième siècle, l’obstétrique
française gagne encore en prestige avec Jean-Louis Baudelocque
de Paris, professeur d’obstétrique et auteur d’ouvrages
largement diffusés auprès des médecins et dans
les maternités (75).
A Genève, le
docteur Léon Gauthier rappelle qu’à la même
époque, les sages-femmes suivent quelque temps la pratique
obstétricale d’un maître chirurgien, voire d’une
collègue, obtenant ainsi une attestation d’apprentissage.
Dès 1751, à la suite de plaintes répétées
pour complications, les autorités demandent aux maîtres
chirurgiens Guyot et Sabourin de donner alternativement un cours
d’obstétrique, suivi d’un examen d’aptitude.
Evoquant la mortalité globale durant la petite enfance,
Gauthier l’estime alors importante : 80% des varioles, par
exemple, se déclarent avant cinq ans ; dans les familles,
il faut souvent avoir sept enfants pour en garder trois (76).
Dans le Pays de Vaud, un
cours pour sages-femmes est inauguré en 1778 aux Bains
d’Yverdon ; il est donné par Jean-André
Venel, élève de l’accoucheur François-David
Cabanis, de Genève. Dans l’histoire médicale,
cependant, Venel est plus souvent cité comme fondateur du
premier hospice orthopédique au monde. Ouvert en 1780 à
Orbe, l’établissement prend en charge les malformations
de l’appareil locomoteur. Par ailleurs, le chirurgien Matthias
Mayor assume la formation des sages-femmes de 1809 à 1847 à
Lausanne. Il rédige un manuel à leur portée et
insiste sur le rôle éminent de leur activité,
favorisant la propagation de l’hygiène dans les
campagnes (77). Enfin, selon Yves Saudan, la première
maternité de la région lausannoise est ouverte en 1874
à Montmeillan (78b).
Dans le Canton du
Valais, les pratiques obstétricales sont résumées
d’une façon lapidaire à l’occasion d’une
séance du Conseil de St-Maurice, remontant à novembre
1754. « Les accouchées sont assistées
par des matrones subventionnées par les communes ; les
sages-femmes instruisent les candidates à la profession, de
tout leur savoir et connaissance » (79).
A partir de 1804, la
législation cantonale prévoit une formation dûment
attestée des sages-femmes. Chaque dizain devrait envoyer une
élève au moins pour suivre une instruction appropriée.
Prétextant leur autonomie, nombre de communes veillent
d’abord à s’attacher leurs matrones ou
sages-femmes expérimentées, garantes espérées
d’une relève. Les options de l’Etat n’ont
donc qu’une audience relative, concrétisée par
l’organisation irrégulière de cours donnés
à Sion, Martigny, Viège et Loèche par les
docteurs E.Gay (1806-1810), M. Claivaz (1841 1847), F.Mengis,
H.Grillet (1851 1861) C.-L. Bonvin (1867 1893). En 1889, le Valais
compte 197 sages-femme, contre 76 à Genève (80).
La
création des Facultés de Médecine de Genève
et Lausanne, à la fin du dix-neuvième siècle,
implique l’ouverture de maternités qui vont bientôt
former, comme celles de Fribourg et de Saint-Gall, un contingent
bienvenu de sages-femmes valaisannes.
Celles-ci sont au nombre
de quatorze en Entremont, lorsque arrive le docteur Luder, lui-même
formé en obstétrique et ouvert à une
collaboration. Eloigné des grands centres hospitaliers, le
canton ne compte encore aucun gynécologue. Par tradition, les
femmes y enfantent le plus souvent à leur domicile, avec
l’aide de matrones, depuis longtemps relayées par des
sages-femmes diplômées. Celles-ci apprécient le
recours à un médecin qualifié pour un bilan
prénatal ou lors d’accouchements présumés
difficiles. Il peut s’agir de présentations atypiques du
nouveau-né, de rétrécissement (rachitique) du
bassin de la mère, ou d’autres anomalies, pouvant
relever d’une extraction par forceps.

"Accouchement au forceps", Baudelocque, "L'art des accouchements", Paris 1781.
Le cas échéant,
la sage-femme prépare la parturiente en respectant au mieux
les règles de l’aseptie ; elle dispose de
désinfectants, ainsi que de linges et d’instruments
stériles. Au moment où l’accoucheur doit
intervenir, la sage-femme, dûment instruite, fait couler goutte
à goutte de l’éther sur la compresse recouvrant
un petit masque en fin treillis, appliqué sur le nez et la
bouche de la patiente en travail. Cette technique est dite « à
la Reine », en souvenir de Victoria d’Angleterre qui
en a bénéficié jadis. Il s’agit d’une
brève narcose apaisant les douleurs, sans
toutefois interrompre les contractions de l’utérus.
L’obstétricien est alors en mesure de mener à
bien son intervention. En cas d’épisiotomie,
c’est-à-dire lors d’une incision latérale
de la vulve, facilitant la sortie du nouveau-né, le médecin
apprécie également la collaboration de la sage-femme au
moment de la suture du périnée. Celle-ci est réalisée
sous narcose ou en anesthésie locale.
En fin de carrière,
le docteur Lude confie parfois à son fils médecin
certains souvenirs de sa longue pratique. Au-delà des douleurs
de l’enfantement, supportées avec dignité, le
praticien évoque avec admiration la personnalité
souvent remarquable des femmes de la région : mère
de famille nombreuse, infatigable à la maison comme aux champs,
chacune d’elles semble animée par l’amour des
siens, qui valent à ses yeux tous les courages et tous les
sacrifices. Leur médecin relève aussi le dévouement
et la compétence des sages-femmes, des infirmières
visiteuses et des enseignantes, dans leur collaboration éminente
au progrès de la salubrité, de l’hygiène
domestique, des soins aux enfants et de la nutrition, partout dans
les villages de l’Entremont. A ce propos, il cite en exemple
Madame Petriccioli-Serex et Mademoiselle Marie-Louise Perraudin,
infirmières visiteuses, ainsi que Madame Sophie Moulin,
sage-femme de Vollèges qui, le voyant parfois à bout,
lui improvisait en fin de journée un petit repas de réconfort.
Naissance
« Sur
un lit bas gisait la jeune femme. Il faisait chaud et j’étais
incommodé. On ouvrit la fenêtre.
L’accouchée gémissait. Après une toilette,
un examen gynécologique était pratiqué: il fallait intervenir. Le moment
devenait solennel.
Le médecin se chargeait avec calme et douceur de la lourde
responsabilité d’extraire le
bébé.
J’ai souvent vécu
ces instants d’émotion. Réalisée avec
l’aide de la sage-femme, l’anesthésie
retenait toute notre attention. On apportait ensuite les forceps
stérilisés. Dans ce beau silence
fait de l’amour et du devoir, le médecin extrayait alors
le nouveau-né avec des gestes doux et
puissants à la fois. Je n’ai jamais ressenti de joie
aussi profonde que le premier
vagissement du bébé, bientôt mis dans les bras
d’une mère tendrement
reconnaissante.
LA LEGENDAIRE ENDEMIE THYROÏDIENNE
Le
goitre est une augmentation de volume de la glande thyroïde. La
fréquence de cette affection chez les habitants des Alpes est
déjà signalée par Galien, médecin grec
célèbre, vivant à Rome au deuxième siècle
de notre ère.
Il est aujourd’hui
prouvé que la persistance immémoriale de cette
protubérance du cou résultait d’un apport
insuffisant d’iode à l’organisme humain. Il est
également établi que cette carence affectait toutes les
populations vivant sur des sols pauvres en iode. Il s’agissait,
en fait, des hautes vallées couvertes de glaciers jusqu’au
dixième millénaire avant J-C. Celles-ci furent ensuite
progressivement inondées, à la fonte de la dernière
glaciation du quaternaire. Au plan mondial, l’endémie
concerne aujourd’hui encore, de vastes régions
montagneuses comme l’arc alpin, les grandes chaînes
américaines, les plissements géologiques de l’Himalaya,
de la Chine et de l’Afrique centrale. Dans ces régions
souvent éloignées des mers, le manque d’iode
explique la fréquence du goitre simple, c’est-à-dire
exempt d’autres symptômes (81).
Toutefois, ce déficit
en iode, dès lors qu’il est associé à une
hygiène précaire, à la consommation d’eaux
plus ou moins souillées et à la malnutrition qui en
résulte, génère dans le passé, au sein
des populations en cause, une endémie spécifique de
goitreux, à la voix rauque par compression du nerf récurrent,
affectés d’un retard mental, d’une fatigabilité
musculaire, d’anomalies du squelette et d’indigence
sexuelle. Connue sous le nom de crétinisme, cette entité
disgracieuse résulte d’une sécrétion
défaillante d’hormones thyroïdiennes iodées,
essentielles au métabolisme et au développement de
l’organisme. L’affection n’est pas liée au
patrimoine génétique ; elle n’est donc pas
héréditaire, sauf en cas de consanguinité. En
revanche, le foetus d’une mère atteinte d’insuffisance
thyroïdienne par manque d’iode sera exposé à
la même carence dans le sang et présentera à la
naissance un crétinisme dit congénital, c’est-à-dire
lié à son développement intra-utérin
(82).
En Europe, les régions
d’endémie les plus souvent citées jadis sont la
Savoie, le Piémont, le Dauphiné, la Haute Bavière,
les montagnes d’Autriche et la Lombardie. La Suisse mentionne
surtout les régions alpines, la Plaine de Rhône et le
Mittelland Bernois.
Au cours des siècles,
le goitre endémique fait l’objet d’évocations
inédites. Vers 1290, le grand voyageur vénitien Marco
Polo signale des goîtreux en Chine. En 1527, le singulier
Paracelse, philosophe, médecin et fils de médecin,
natif d’Einsiedeln, trouve que les goîtreux sont rarement
intelligents et que leur maladie est liée à la
consommation d’eaux riches en métaux. En 1717, J.-J.
Scheuchzer relève dans « Hydrographia Helvetica »
la liste des sources à goître, établie au siècle
précédent par des naturalistes. Toujours au
dix-huitième siècle, le Doyen Décoppet d’Aigle
estime que les nombreux goitres observés dans le Chablais sont
dus à un air épais et humide, ainsi qu’à
la débauche. Cette dernière appréciation est
confirmée par le caustique Prieur Darbellay de Liddes, tandis
que le savant Prieur Murith de Martigny estime que le goitre
endémique est héréditaire. Son correspondant
Horace Bénédict de Saussure pense que la corruption de
l’air (miasmes) dans les marécages favorise le
développement de cette maladie. Physicien et grand connaisseur
des Alpes, il précise que les crétins se rencontrent
généralement en-dessous d’une altitude de 500
toises, soit 1000 mètres (83). C’est ainsi qu’en
Valais, on les trouve en plus grand nombre dans la Plaine du Rhône
que dans les vallées latérales. L’historien
Bertrand confirme ces observations, ajoutant qu’une tradition
ancestrale veut que les dames de Sion vivent dans la salubrité
des Mayens les mois précédant et suivant leurs
couches (84). En 1795, Chrétien Desloges, médecin
valaisan de l’école de Montpellier, donne un avis
ultérieurement contesté sur l’origine du
goitre : « on inculpera les terres par
lesquelles les eaux filtrent, mais on se trompe » (85).
En 1750, le Comte
Timoléon Guy François de Maugiron présente à
la Société Royale de Lyon un mémoire portant
sur « les idiots à gros goitres nommés
crétins, monstres humains assez communs dans les Alpes, en
particulier dans le Valais, où ils naissent en assez grande
quantité » (86). A l’époque, l’auteur
ignore très probablement la présence du goitre
endémique dans toutes les contrées du monde où
le sol est pauvre en iode. D’origine franco-provençale
et tiré du patois valaisan, le terme crétin désigne
le goitreux (87). Il s’agit d’une corruption du mot
chrétien, synonyme d’innocent, doux et incapable de mal.
Les familles protègent ces malheureux, leur viennent en aide
et les laissent en liberté. Rendus apathiques par manque
d’hormone thyroïdienne, il sont le plus souvent dispensés
de travail et paressent des heures durant au coin des rues et au bord
des chemins. Ils sont dès lors les premiers autochtones à
éveiller l’attention des étrangers de passage,
alors que la population active vaque à ses travaux dans les
champs, les ateliers ou à domicile.
Il arrive ainsi que des
écrivains voyageurs, et parmi eux des Français
correspondants d’académie, les estiment plus nombreux
qu’ils sont en réalité. Dans leurs publications,
certains auteurs les décrivent comme des infirmes privés
d’intelligence, réduits au rang d’animal et
n’ayant d’humain que l’apparence. A l’inverse,
des historiens locaux, comme Bertrand, savent plus tard distinguer,
sans toutefois l’expliquer, le crétin hypothyroïdien
du goitreux intelligent, ce dernier ne présentant pas de
déficit hormonal (88). Pour sa part J. Eschassériaux ,
Résident français en République valaisanne au
début du dix-neuvième siècle, évoque
ainsi le fléau des goitreux : « Des
traits hideux, informes, la stupidité, la morne tristesse,
signalent tous les âges de cette race infortunée »
(89).
Concernant la lutte
contre le crétinisme, les premières mesures envisagées
dans les zones d’endémie visent à améliorer
les conditions générales d’hygiène des
populations. Dans la Plaine du Rhône, cette option passe par
l’assèchement des marécages et des eaux
stagnantes, souillées par des germes infectieux et des
matières organiques. Cette pollution invétérée,
dans une région aux étés torrides, entretient
dans les localités des épisodes répétés
de dysenteries (diarrhées estivales), de fièvres
putrides (typhoïdes), sans parler des fièvres
intermittentes du paludisme. Dans le Chablais par exemple, les
digues, drainages et remblais réalisés pour la
construction des lignes ferroviaires favorisent bientôt la
régression du crétinage. C’est ainsi qu’à
Aigle, Wild compte 60 crétins en 1778 ; Bezencenet en
dénombre 30 en 1828 et Morax n’y relève
aucun goitreux de moins de cinquante ans en 1896 (90).
Quant à la
prévention et au traitement du goitre lié au déficit
d’iode dans les sols filtrant les eaux, ils trouvent une
ébauche de solution dans une anecdote rapportée par
l’historien Gauthier : en 1730, un pauvre marchand de
chevaux d’Yverdon nommé Jourdan est expulsé de
Genève pour avoir joint à son négoce la vente de
pilules contre le goitre. Il s’agissait au mieux d’une
préparation à base d’éponge calcinée,
médication en usage à l’époque (91).
En fait, l’éradication
élective du goitre et surtout du crétinisme endémique
est d’abord liée à la découverte de l’iode
par le chimiste Bernard Courtois, en 1811 à Paris. Ses
premières applications thérapeutiques sont réalisées
vers 1820 à Genève, par le docteur Jean-François
Coindet (92). Dans certaines régions de la Cordillère
des Andes, l’usage d’un sel iodé remonte à
1833 . Cette supplémentation est remplacée
ultérieurement, dans ces zones d’endémie sévère,
par de l’huile comestible iodurée (93). Sur la base des
travaux de Coindet, des enquêtes sont diligentées dès
1840 dans les cantons par la Société helvétique
des sciences naturelles. A l’époque, le docteur Grillet,
du Conseil de Santé valaisan, relève les taux
respectifs de crétins dans certaines communes : 0,85% à
Conthey, 1 à Chamoson, 1,2 à Savièse, 1,7 à
Arbaz, 2,2 à Sion, 3 à St-Léonard, 4,5 à
Bramois (94).
Les grands travaux
d’assainissement de la Plaine du Rhône valaisanne sont
mis en œuvre à partir de 1856, à une époque
où le Conseiller d’Etat Antoine Luder, grand-père
du docteur de Sembrancher est à la tête du Département
des Ponts et Chaussées. Aux Etats-Unis, du iodure de sodium
est distribué dans les écoles dès 1916. Avec
l’appui du Bureau Fédéral de la Santé, le
docteur Otto Bayard, Médecin de District à Viège,
introduit l’usage d’un sel de cuisine iodé en
1918, dans les villages de Grächen et Törbel (95). Aussi
efficace qu’aisément réalisable, cette mesure de
prévention est chaudement recommandée par le Conseil de
Santé du Valais, dans sa séance du dix novembre 1922
(96) ; elle se généralise dès 1924 dans
toute la Suisse et fait disparaître le crétinisme
alpin en quelques décennies, au cours d’une période
où, de surcroît, l’hygiène publique est
partout en progrès.
A propos de l’endémie
thyroïdienne, l’histoire de la médecine relève
qu’en 1754, le philosophe des Lumières, Jean Le Rond
d’Alembert, fils de madame de Tencin, fait publier à
Paris dans l’Encyclopédie deux articles intitulés
« Cretins » (97) et « Vallais ».
L’amalgame est jugé discriminatoire ; il fait
l’objet de protestations. Dérivée du mémoire
de Maugiron, la première de ces deux publications occulte
indûment d’autres foyers bien connus de crétinisme
alpin, notamment en France. Dans le Dauphiné de l’époque,
par exemple, les goitreux ne manquent pas. Il leur arrive même
d’être spoliés de leurs biens et confinés
dans de lointains asiles, à l’abri des curieux.
En 1999, en préface
à une réédition du « Médecin
de Campagne » de Balzac, E. Le Roy Ladurie, professeur au
Collège de France, observe que dans le passé, les
habitants des Alpes se veulent affectueux aux porteurs de goitre
endémique ; ils les laissent le plus souvent en liberté.
Dans les centres urbains, en revanche, une option estimée
progressiste pousse à les enfermer pour interdire leur
reproduction, ceci au nom d’un assainissement eugénique
des populations. Pour Le Roy Ladurie cette ségrégation
annonce les déviances racistes du vingtième siècle
(98).
Toutes proportions
gardées, la présentation discriminatoire des crétins
du Valais rappelle qu’en 1770, la Tsarine Catherine II
s’insurge contre les récits estimés blessants de
l’abbé astronome Jean Chappe d’Auteroche. En 1760,
au cours d’un voyage scientifique, cet académicien
condescendant décrit sans égard les conditions de vie
des moujiks dans la Russie profonde. Il attribue cette précarité
à l’inertie physique et mentale des populations,
assimilée à un caractère nationale. Ajoutés
à d’autres écrits vexatoires de voyageurs
français en mal de notoriété, ces mémoires,
pourtant jugés dignes de publication par Diderot et
d’Alembert, sont finalement dénoncés par leur
propre admirateur et ami, l’encyclopédiste Frederic
Melchior Grimm. Ce dernier écrira à juste titre: « On
était en France dans l’heureuse conviction que tout ce
qui n’était pas français mangeait du foin et
marchait à quatre pattes » (99).
LA GRANDE CROISADE CONTRE LA TUBERCULOSE
Au dix-neuvième
siècle, la médecine progresse d’une manière
significative, sur la base de découvertes liées à
l’expérimentation ; le rôle du laboratoire
devient alors déterminant. Les symptômes cliniques des
maladies gardent cependant leur importance. René Laënnec,
par exemple, médecin de l’Hôpital Necker à
Paris, développe l’auscultation du thorax à
l’aide d’un tube en bois, long de trente centimètres.
Ce premier stéthoscope lui permet de différencier
certaines atteintes pulmonaires de la tuberculose. L’illustre
professeur décède néanmoins de cette maladie en
1826, à l’âge de 45 ans, sans connaître le
germe qui la rend contagieuse. Il est vrai que, trente ans plus tard,
la savante Gazette des Hôpitaux de Paris défend encore
la théorie selon laquelle la transmission des maladies
infectieuses par des micro-organismes n’est qu’un préjugé
chimérique (100). En 1865, toutefois, Jean Antoine Villemin,
médecin militaire au Val-de-Grâce, prouve que la
tuberculose est due à un agent pathogène qu’il a
inoculé à un animal de laboratoire (101). Ce bacille
porte bientôt le nom de Robert Koch, médecin allemand
qui le met en évidence en 1882 (102).
Durant tout le
dix-neuvième siècle, la tuberculose représente
partout en Europe un fléau social redoutable. Appelée
phtisie, sa forme pulmonaire est la plus fréquente. La
méningite tuberculeuse des enfants est réputée
mortelle, tandis que les localisations uro-génitales,
ostéo-articulaires et intestinales de l’infection, le
plus souvent secondaires, peuvent connaître des évolutions
torpides. L’affection touche tous les milieux, des populations
ouvrières déshéritées aux paysans
propriétaires de vaches contaminées. Dans la bonne
société, la tuberculose peut prendre un tour
romantique, avec la pâleur de l’amoureux transis, ou la
langueur des jeunes filles en fleur. Chez les artistes, c’est à
une ardeur créatrice épuisante, plutôt qu’à
un microbe, que la rumeur mondaine attribue la santé
chancelante de Chopin ou Dostoïevski (103).
Au début du
vingtième siècle, la tuberculose, surtout pulmonaire,
constitue toujours un problème majeur de santé
publique, en Suisse comme dans les pays voisins. La maladie sévit
en particulier dans les banlieues industrielles, ainsi que dans les
régions périphériques. L’état
endémique ou permanent de cette affection est confirmé
au plan fédéral dès 1911, lorsque la déclaration
des maladies infectieuses devient obligatoire. Les statistiques
révèlent bientôt des disparités cantonales
en matière de santé publique.
Le premier juin 1922,
lors d’une séance du Conseil de Santé, le Chef du
Département de l’Intérieur Maurice Troillet en
appelle à l’application effective des lois sanitaires
par les commissions de salubrité publique désignées
dans les communes, ceci en collaboration avec les Médecins de
District (104). Cette mise en demeure concerne également la
tuberculose. A l’époque cependant, la législation
de 1896 est obsolète, la médicalisation des vallées
insuffisante. Les moyens sont limités et les populations
réticentes.
Pour les années
1921-1925, les statistiques fédérales de la mortalité
tuberculeuse relèvent, pour dix-mille habitants, un taux de
22,2 en Valais, 17,8 aux Grisons, 13 à Zurich et 15,9 pour
l’ensemble de la Suisse (105). Le canton étant le plus
touché par la tuberculose, L’Etat du Valais décide
d’encourager et de subventionner dès 1924 la création
de dispensaires spécialisés. D’autres mesures
sont mises en oeuvre en faveur de l’enfance (106).
Le 17 juin 1926, lors
d’une réunion commune avec les Médecins de
District, le Conseil de Santé invite à Sion la
doctoresse Charlotte Olivier, en charge du dispensaire de Lausanne
depuis 1911. Cette spécialiste conseille d’engager une
véritable campagne d’information dans la presse, par des
brochures, lors de conférences au personnel infirmier, aux
enseignants, aux responsables communaux, au clergé. Par
ailleurs, les visites médicales scolaires doivent être
maintenues. Dans la population, personne ne peut plus ignorer que la
tuberculose est contagieuse, qu’elle relève
impérativement d’une prise en charge médicale,
d’un suivi au dispensaire, ainsi que d’une hygiène
préventive des patients et de leur entourage (107). A défaut
d’un sanatorium cantonal valaisan, la doctoresse préconise
la création de pavillons d’isolement, à l’exemple
de Bourget à Lausanne, Mottet sur Vevey, ou La Côte
(108).
Fort de ces directives,
le Valais organise au printemps 1928 des journées
d’information publiques sur cette maladie transmissible. Des
conférences avec projections sont données dans chaque
région par des médecins. Par ailleurs, les Chambres
Fédérales acceptent en juin la loi sur la lutte contre
la tuberculose, péniblement élaborée après
une série imposante de projets. Dès lors,
Confédération, Cantons et Communes réunis
engagent la lutte contre ce fléau social, avec le concours
d’associations antituberculeuses, judicieusement confiées
à l’initiative privée (109).
A Sion, le Conseil de
Santé invite le professeur Galli-Valerio de Lausanne ;
celui-ci insiste sur l’hospitalisation des bacillaires, la
désinfection des domiciles concernés et la création
de ligues régionales. Ces dernières sont fondées
la même année à Sierre et dans le Haut-Valais
groupé, à Martigny et Conthey en 1929, à Sion et
Monthey en 1930, à St-Maurice en 1932 (110). L’année
précédente, le Valais s’est doté d’un
laboratoire central de bactériologie, essentiel à la
fiabilité du dépistage et à sa généralisation.
L’assurance tuberculose se développe à partir de
1932. Dans les milieux modestes, en particulier, cette couverture
financière a une valeur incitative déterminante.
En complément au
dispensaire de Martigny, avec l’aide de nombreux bénévoles
et en accord avec ses confrères Seltz et Micheloud, le docteur
Luder fonde en 1936 une Ligue d’Entremont, dotée
d’infirmières visiteuses, dont la collaboration est
primordiale. Cette croisade moderne contre la maladie rappelle les
secours traditionnellement organisés par les confréries
charitables d’antan, partout actives dans les Bourgeoisies et
les Paroisses. La Ligue sensibilise les populations au risque de la
contagion ; elle fait accepter aux familles réticentes le
dépistage, la prévention et le suivi de cette
affection, longtemps considérée comme une maladie
honteuse (111).
En-tête des directives de la Ligue Antituberculeuse d'Entremont
Les bacillaires sont
isolés et soignés dans les pavillons des hôpitaux
régionaux, puis, après des années de
négociations infructueuses, au sanatorium de Montana dès
1941. La direction médicale du Sanaval est confiée au
docteur Hans Mauderli, remplacé en 1954 par le docteur Gabriel
Barras. Ces médecins compétents s’avèrent
à la hauteur de leur double tâche de spécialiste
et de directeur d’un établissement pour malades
chroniques dans une région viticole. Le Sanaval prend aussi en
charge le traitement chirurgical de la tuberculose pulmonaire. Ces
interventions thoraciques sont réalisées par le docteur
Egger de Zurich, secondé dès 1950, puis remplacé
par le Professeur A.P. Naef de Lausanne.
Dès
1945, la générosité de Madame Wander, épouse
d’un industriel bernois fort connu, permet à la
Fondation « Fleurs des Champs » d’abriter
un sanatorium infantile de 58 lits, tandis que la Fondation
Jean-Jacques Mercier prend en charge le préventorium des
Taulettes. A cette époque et
comme Davos et Leysin, Crans-Montana est devenu une station de cure
internationale, dont le précurseur a été le
médecin genevois Théodore Stephani, arrivé sur
le Plateau en 1897, pour transformer l’Hôtel du Parc en
sanatorium (112).
En réalité,
la tuberculose n’est progressivement maîtrisée
que sous l’effet de médications
spécifiques comme la Streptomycine de Waksman (1944), le PAS
de Lehmann (1946) et l’Isoniazide -Rimifon Roche- (1951). Les
conditions économiques prévalant dès 1950
favorisent aussi une amélioration de l’hygiène,
de l’alimentation, du logement et des conditions de travail. En
Valais, la première action généralisée en
faveur de la vaccination antituberculeuse au BCG remonte à
1955.
Aujourd’hui, la
tuberculose n’a plus qu’une faible incidence sur la santé
publique en Suisse . L’affection reste cependant sous
contrôle. La réactivation d’une infection ancienne
n’est jamais exclue. Par ailleurs, la baisse du système
de défense immunitaire de l’organisme liée au
sida expose à des complications tuberculeuses . Il arrive
aussi que des migrants se présentent dans notre pays avec des
tuberculoses méconnues ou mal traitées. L’Organisation
Mondiale de la Santé insiste sur le risque actuel de
dissémination de souches bactériennes multirésistantes
aux traitements combinés en usage (113).
L’UNIVERS
DES MICROBES
La lutte contre la
tuberculose invite au rappel d’un lointain passé. En
1546, le médecin italien Girolamo Fracastoro publie un mémoire
intitulé « La Contagion ». L’auteur
y soutient que la syphilis, la variole et la phtisie (tuberculose
pulmonaire) sont dues à des corpuscules qu’il nomme en
latin « seminaria », c’est-à-dire
germes. Malgré l’invention du microscope en 1590 par le
Hollandais Jansen, l’intuition géniale de Fracastoro
n’est pas prise en compte par les savants de l’époque.
Ceux-ci attribuent longtemps encore les infections à des
miasmes (émanations de substances en décomposition), à
la génération spontanée (apparition d’êtres
vivants à partir de la matière inerte), ou à
d’autres hypothèses infondées (114).
Ce n’est que trois siècles plus tard que le chimiste Louis
Pasteur, homme de foi et de science, apporte la preuve
expérimentale de l’origine des contagions. Pour avoir
mis en évidence certains germes infectieux, il est
chaleureusement reçu en 1882 à l’Académie
Française par le rationaliste Ernest Renan (115). Cette
découverte primordiale ouvre la voie aux mesures d’hygiène
hospitalière fondant l’antisepsie, développée
à la fin du dix-neuvième siècle, entre autres
par Lister dans son hôpital écossais de Glasgow. Des
progrès constants garantissent bientôt l’aseptie,
c’est-à-dire la haute stérilité des salles
d’opération contemporaines (116).
Bien auparavant, le
docteur Semmelweis avait été révoqué en
1847 de son poste à la Maternité de Vienne, pour avoir
dénoncé la prise en charge des accouchées par
des médecins disséquant par ailleurs des cadavres à
mains nues. Le gant chirurgical n’était pas encore connu
à l’époque et Semmelweis préconisait à
ses confrères le lavage et la désinfection des mains,
avant toute intervention obstétricale. Dans son service, cette
mesure avait abaissé de 20% à 3% le taux de mortalité
des parturientes par fièvre puerpérale (septicémie).
Englués dans leur routine, les chefs de service hospitaliers
avaient chassé de Vienne l’infortuné précurseur,
qui subit les mêmes rebuffades à Budapest, sa ville
natale. Désespéré de ne pouvoir convaincre,
sombrant dans une grave dépression, l’incompris se
blessait volontairement un bras et souillait sa plaie, mourant
bientôt de la septicémie dont il dénonçait
à la fois les causes et les graves complications (117).
1932 L’ANNEE
DES GRANDS CHANGEMENTS
Après la
récession liée à l’effondrement boursier
de New York en 1929, l’espoir renaît avec le plan de
relance de Franklin Roosevelt. « The New Deal »
conçu en 1932 lui vaudra la présidence des Etats-Unis
l’année suivante. Dans les pays industrialisés
comme la Suisse, la crise économique provoque de graves
affrontements urbains entre les chômeurs, les grévistes
et les forces de l’ordre. En novembre 1932, un régiment
valaisan est envoyé en renfort à Genève, au
lendemain d’une fusillade qui a fait treize morts et
soixante-cinq blessés. La même année, Hitler
engage des pourparlers avec les milieux d’affaires allemands.
Face au péril communiste, il leur promet de rétablir
l’ordre dans le pays ; entendu, il prend bientôt le
pouvoir et lance la course aux armements. Ces derniers seront testés
dès 1936 par la Légion Condor, durant le guerre civile
espagnole (118).

A Sembrancher, le
docteur et son épouse ont déjà leurs six enfants
en 1928 : Jean (1921), Elisabeth (1922), François (1924),
Colette (1925), Monique (1927) et Louis (1928). Un réaménagement
de la maison familiale s’impose. Il est réalisé
en 1932, avec l’installation du chauffage central, la
construction d’une deuxième salle de bains, puis de deux
chambres à coucher dans les combles. De plus, la spacieuse
Grand’Salle voûtée du deuxième étage
fait l’objet d’un agencement de qualité, conçu
par la maîtresse de maison. Bibliothèque imposante,
coffre et vaisselier armoriés, commode Empire et morbier du
XVII° siècle sont adossés aux murs tapissés
de jute. Quelques portraits d’ancêtres sont accrochés
au-dessus des meubles bas. Recouvert d’un beau tapis d’Orient,
le centre de la pièce est occupé par une grande table
ronde ancienne, entourée de sièges assortis. Suspendu à
la clé de voûte, un lustre de bronze doré à
huit bougies, éclaire cet ensemble heureux de divers styles.
Trois grands fauteuils Louis XIII et un canapé Henri II,
disposés autour d’un guéridon, font office de
salon dans l’angle situé entre les deux grandes fenêtres
de la salle. C’est dans cet imposant décor d’antiquités
que vont se dérouler pendant quarante ans les réunions
de famille, les joyeux Noëls, les visites d’amis, mais
surtout les mémorables repas entre confrères et
épouses, plaisantes agapes autant qu’interminables
débats d’idées.

Un grand changement
d’ordre professionnel survient également en 1932 :
le nouvel Hôpital de Martigny est inauguré en début
d’année. Pour les médecins de la région,
admis à y exercer, il s’agit d’une avancée
significative au service de leur clientèle, en même
temps qu’au profit général de la santé
publique. C’est ainsi que le nombre des journées
d’hospitalisation passe de treize mille en 1931 à
dix-huit mille au cours de l’année suivante. Cette
progression concerne d’abord le service de chirurgie et le
pavillon d’isolement des tuberculeux (119). Ces derniers
commencent d’ailleurs à bénéficier des
prestations de l’assurance-tuberculose, dont les modalités
sont établies par décrets. Enfin, le corps médical
valaisan met à profit les prestations devenues indispensables
d’un laboratoire central de bactériologie, implanté
à Sion en 1931.
Quant à
l’infatigable praticien motorisé de l’Entremont,
il change de voiture en 1932 : la vieille Ansaldo italienne est
remplacée par une grosse Studebecker. Cette puissante
limousine américaine va sans doute faciliter les déplacements
professionnels en montagne. Plus encore, ses strapontins offrent aux
enfants des places supplémentaires. En période de
vaches maigres, toutefois, un véhicule consommant autant de
carburant constitue un vrai poids lourd budgétaire.
1934 UNE PROMENADE
EN FAMILLE AU GRAND-SAINT-BERNARD
Depuis que les aînés
ont commencé leurs études au collège ou au
pensionnat, les enfants du médecin de Sembrancher sont heureux
de se retrouver tous les six, entre frères et sœurs,
pour des vacances à la maison. En juillet, les journées
sont agréables. Elles débutent par un petit déjeuner
en commun, dans le vestibule ouvrant sur la cuisine. Servante
attentive et douce, Stéphanie Blanchet veille sur la joyeuse
tablée ; elle aide les petits à se servir et calme
le bavardage des grands. La question du jour est souvent de savoir si
la matinée sera une fois de plus consacrée au
désherbage du jardin.
La sonnerie du téléphone
interrompt soudain les conversations. Il s’agit d’un
appel du Grand-Saint-Bernard, pour une visite à l’Hospice.
Ce genre d’imprévu est courant ; il impose à
la femme du docteur de se renseigner au mieux sur le cas en question,
puis d’atteindre son mari chez un des malades de sa tournée
quotidienne. En l’occurrence, les nouvelles de l’Hospice
ne sont pas alarmantes ; une visite est prévue en fin
d’après-midi.
Avertis de cette
décision par leur infirmier, les chanoines profitent du
déplacement de leur praticien de confiance pour inviter toute
sa famille au Saint-Bernard. Chaque année durant la bonne
saison, la Communauté manifeste ainsi l’estime qu’elle
porte à un docteur qu’elle sollicite parfois dans des
circonstances bien particulières.
La perspective de cette
escapade sur les routes de montagne enchante les enfants. Les aînés
se plaisent à enjoliver leurs souvenirs pour allécher
les petits. Chacun se félicite par ailleurs d’échapper
à la corvée de jardinage, impliquant que l’on
travaille accroupi en se piquant les doigts aux orties.
Sous l’œil
attentif de la bonne, les enfants font de l’ordre dans leurs
chambres à coucher, puis défilent dans la salle bains.
L’aînée Elisabeth, « la petite maman »,
surveille que chacun emporte un vêtement chaud pour la soirée
et ses affaires de nuit.
Au retour de ses visites
à moto, leur père consulte brièvement, après
quoi le repas de midi est servi à la hâte. Toute la
maisonnée gagne alors le garage pour s’installer dans la
grosse Studebecker : François l’espiègle
prend place sur le grand siège arrière, entre Jean et
Elisabeth qui veillent aux portières. Devant eux, les
strapontins sont réservés à Colette et Monique.
Leur mère s’installe avec son cadet sur le siège
avant. Le docteur arrive le dernier ; il fait le tour du
véhicule, donnant un coup de pied dans chaque pneu, pour
détecter une éventuelle crevaison. Conduite avec
prudence dans les rues étroites de la localité, la
voiture roule ensuite à vitesse modérée sur des
chaussées le plus souvent poussiéreuses. Un arrêt
est prévu à Orsières pour une deuxième
consultation. Le pompiste du garage voisin fait alors le plein
d’essence et contrôle l’eau du radiateur. En
montagne, le puissant moteur d’une berline américaine
consomme beaucoup de carburant et risque une surchauffe.
La deuxième étape
du petit voyage démarre sur une route montant en lacets à
flanc de coteau. Par précaution, Madame Luder a fait installer
un klaxon d’appoint à portée de sa main. Aux
abords des virages sans visibilité, elle actionne
l’avertisseur avec insistance. Son mari feint malicieusement de
protester contre ce tintamarre qui amuse les enfants. Après la
rampe de Liddes, la voiture s’engage sur un tronçon de
route taillé dans la roche. A la montée, les véhicules
longent à leur droite un précipice surplombant la
Dranse : croiser un gros car à cet endroit requiert des
chauffeurs une grande maîtrise.
Par beau temps, les
jours de plein été, la circulation est assez dense sur
la route du Saint-Bernard. Venant des cantons suisses et plus encore
des grands pays voisins, des véhicules de toutes marques
roulent dans les deux sens. Si les camions et les charrois sont peu
nombreux, les autocars de tourisme, en revanche, se suivent à
certaines heures. Beaucoup assurent des services réguliers,
comme les mémorables bus postaux jaunes, ou les cars décapotés
de Montreux-Excursions. Certaines agences proposent même un
tour du Mont-Blanc en pullman, reliant Chamonix, Martigny et Aoste.
Avant d’arriver au
Bourg-Saint-Pierre, la Studebecker du docteur ralentit sur le Plateau
de Raveire : le praticien rappelle à ses enfants que
Napoléon Bonaparte y avait aménagé en mai 1800
un hôpital de campagne, ainsi qu’un vaste camp de base.
Ses troupes y étaient regroupées, les pièces
d’artillerie démontées, leurs canons arrimés
dans les troncs évidés de sapins fraîchement
abattus sur place. En fait, cette déforestation imposée
aux habitants ne faisait qu’augmenter le risque d’avalanches
sur le village. Pour la montée vers le col, les troncs
élagués étaient tirés sur la neige à
l’aide de cordages par des artilleurs et des équipes de
solides gaillards recrutés dans la vallée, certains
avec leurs mulets.
A la sortie du
Bourg-Saint-Pierre, l’arche d’un vieux pont enjambe les
gorges profondes du Valsorey, où grondent de fougueuses
cascades. La voiture s’engage alors dans l’étroit
défilé de Sarreyre ; taillé en corniche, ce
tronçon de route a connu de graves accidents. Plus haut, la
traversée d’une forêt de mélèzes
débouche sur une vaste prairie parsemée de rocailles et
de rhododendrons en touffes. Il s’agit du fameux site de la
Cantine de Proz, refuge fort bienvenu en hiver.
Au loin apparaît
bientôt la redoutable Combe-des-Morts, où les avalanches
sont fréquentes durant la mauvaise saison. Dans cet étroit
vallon, les rampes accusent une forte déclivité ;
les lacets de la route sont étroits, les places d’évitement
peu nombreuses. Croiser les grands autocars descendant l’après-midi
se fait au ralenti. Les véhicules frôlent les bouteroues
qui jalonnent la chaussée au bord du vide. Pour les voitures
gagnant le col, les moteurs peinent à grimper au pas, en
première vitesse ; les radiateurs se mettent à
bouillir. Il faut trouver à se garer, éviter de se
brûler au jet de vapeur du radiateur débouché,
puis disposer d’une réserve d’eau. Les touristes
des pays plats sont souvent éprouvés, face à de
telles conditions ; certains d’entre eux abandonnent leur
véhicule et appellent à l’aide. Pour un médecin
de montagne, en revanche, ce genre de situation n’est pas
exceptionnel. Dans sa voiture, chacun lui fait confiance, mais garde
le silence tout au long des passages délicats.
L’arrivée
au col est un gymkhana de véhicules disparates, en mal de
parcage. Durant tout l’été, la cohue des
visiteurs est quotidienne. Un privilège secret veut que le
docteur sache où garer sa voiture. Avant de se rendre à
l’infirmerie de l’Hospice, il confie les siens au
Chanoine Quaglia, Clavendier aimable autant qu’érudit.
Celui-ci propose d’abord la visite du musée, bondé
de touristes. Il fait ensuite admirer aux enfants la belle église
conventuelle, où repose le général Desaix, tué
en 1800 à la bataille de Marengo pour la gloire de Bonaparte.
Après un passage dans le Grand Salon, la famille se rend à
l’Hôpital Saint-Louis, édifié jadis par le
Prévôt Luder. Le bâtiment abrite le chenil, en
charge du dévoué valdotain Calixte. Celui-ci est fier
de présenter les puissants saint-bernards et leurs chiots
vacillants. Tous sont les lointains descendants du célèbre
Barry, empaillé à Berne après avoir sauvé
la vie à quarante personnes.
De retour à
l’Hospice dans la fraîcheur de la nuit tombante, la femme
du docteur conduit sa marmaille à l’étage, où
sont réservées deux chambres, l’une pour les
filles, l’autre pour les garçons. Dans chaque pièce,
trois lits sont disposés en enfilade le long du mur, avec des
tables de nuit dans l’allée. Les meubles de toilette,
avec broc et cuvette en faïence, sont accotés au mur
opposé. Les enfants sont particulièrement intéressés
par les baldaquins : accrochés au plafond par un grand
anneau, ces longs rideaux blancs se déploient largement sur la
tête et le pied des lits, isolant le dormeur comme sous une
tente. François imagine d’emblée qu’il a
réservé une couchette dans un wagon-lit de
l’Orient-Express.
L’heure du repas
réunit toute la famille dans une grande salle voûtée,
ouvrant sur les cuisines. Le menu est simple et
bien préparé. Très prévenante, la
responsable également valdotaine tient à s’enquérir
d’éventuels souhaits. Le Clavendier (gardien des clés)
vient plus tard aux nouvelles, suivi du Prieur Besson de Bagnes, puis
du Chanoine Jacquier de Martigny-Croix. La conversation s’engage
entre adultes. Réunis à l’autre bout de la longue
table, les enfants gardent le silence, écoutant des bribes de
discussions sur l’Italie de Mussolini et sur les menaces de
Hitler.
Pour les jeunes, il est
bientôt l’heure d’aller se coucher. Leur mère
les conduit dans leurs chambres respectives, veillant à ce que
chacun se mette bien vite au lit, sans chahuter dans les baldaquins.
Eteignant les lumières, elle quitte la pièce, ferme la
porte et reste un instant sur le seuil, à l’écoute
d’un éventuel tapage.
Dans la salle à
manger, les conversations entre adultes se poursuivent jusque dans la
nuit, devant un verre de Marsala ; les hommes fument le cigare.
A l’évocation d’actualités moroses
succèdent les souvenirs de jeunesse et les perspectives
d’espoir. Abordant sa vie de famille, l’épouse du
docteur parle surtout de ses enfants. Elle finit par convaincre deux
chanoines de venir admirer le sommeil angélique de ses chers
petits. Accompagnée de ses deux hôtes, elle monte à
l’étage, ouvre sans bruit la porte et pénètre
sur la pointe des pieds dans la chambre des garçons.
S’approchant de son cadet, elle le trouve endormi, tout
découvert et constate, offusquée, que le coquin s’est
fourré au lit avec ses pantalons. Sentant qu’on le
déshabille, celui-ci se débat comme un diable et
profère dans son demi-sommeil une bordée de gros mots.
Stupéfaits les trois adultes quittent bientôt la pièce,
navrés de la tournure inattendue de cette visite.
Le pot aux roses est
découvert le lendemain matin, au petit déjeuner :
en quittant le chenil la veille au soir, Louis avait confié à
sa sœur Monique qu’il irait se coucher tout habillé,
tant il avait froid. Celle-ci l’avait alors averti
solennellement qu’elle viendrait lui ôter ses vêtements,
pendant la nuit et en cachette. Un fâcheux hasard avait voulu
que cela soit sa maman qui le fasse ! Constamment prêts à
se chamailler, les deux garnements sont sévèrement
réprimandés par leur mère, fort déçue
que les Chanoines aient pu trouver son cadet plus diablotin que
chérubin. L’incident trouve son épilogue dans la
décision maternelle d’inviter une fois de plus à
la maison mademoiselle Desfayes, enseignante française
habitant Genève. Dans son rôle de préceptrice,
celle-ci ne manquerait pas d’inculquer aux trois derniers la
manière de se tenir à table, de vouvoyer les adultes,
de s’exprimer correctement et de ne pas tout montrer du doigt.
Ce bref séjour à
l’Hospice se termine par la rituelle photo de famille au Plan
de Jupiter, proche de la grande statue de Saint-Bernard, sur le
versant italien du col : la précieuse Leica d’une
maman fière de sa progéniture et de son mari donnera
plusieurs clichés rappelant cette mémorable sortie.
Au moment de prendre
congé, le Chanoine Jacquier invite les garçons à
voir le puissant groupe électrogène installé au
sous-sol. En pleine action, le gros moteur à mazout est si
bruyant, que les savantes explications du guide en deviennent presque
inaudibles. En fait, seul Jean, collégien et futur chercheur,
est en mesure de saisir les dates techniques de la machine. Pour le
docteur, le moment est venu de retourner à ses patients.
L’AVANT-GUERRE CHEZ UN MEDECIN DE CAMPAGNE
Au cours des années
précédant le conflit mondial de 1939, les enfants Luder
suivent leur scolarité primaire à Sembrancher ;
les enseignants y sont sévères et compétents.
Lorsqu’ils se retrouvent à la maison, filles et garçons
forment une joyeuse bande, toujours en quête de jeux et de
promenades. Les rares jours de congé, ils se répartissent
parfois en couples selon leurs affinités : Jean et
Elisabeth, François et Monique, Colette et Louis. Ils
inventent alors des réceptions pompeuses ou des mariages, en
se donnant des noms de familles patriciennes. En l’absence de
leurs parents, ils organisent même des thés dansants, au
son du gramophone. Ces réunions ne vont pas sans
conciliabules, au cours desquels les cadets sont déniaisés :
ils apprennent en confidence que le Père Noël n’existe
pas et que les bébés ne naissaient pas dans les choux.
En été, dans le grand jardin séparé du
cimetière par un gros mur, il vont parfois jusqu’à
parodier ce qu’ils observent en secret lors des sépultures
religieuses. Avec des camarades d’école, ils forment un
cortège funèbre, prennent un air de deuil et portent en
terre une veille poupée dans un carton à chaussures.
Servant de messe du Curé Pellouchoud, François préside
la cérémonie, tandis que l’assistance défile
en chantant un vague « De Profundis ».
Entre 1929 et 1934, leur
mère loue périodiquement une caméra dont les
courts métrages égayent, avec « Charlot
Concierge » et « Félix le Chat »,
les projections très prisées du Pathé-Baby, dont
la manivelle est actionnée par un aîné. Les
séances sont réservées aux jours maussades,
quand toutefois les enfants n’ont pas démérité.
Ils peuvent alors inviter leurs voisins et amis. François
commente les films et anime la réunion avec un talent inné
de conteur intarissable. En son absence, Elisabeth remonte le
gramophone et gratifie l’assistance des « Cloches de
Corneville » avec ses airs populaires « Va,
petit mousse, le vent te pousse ».
Comme dans nombre de
familles, les soirées estivales sont parfois consacrées
à la lecture. Les filles abandonnent « La Semaine
de Suzette » pour des livres choisis par Elisabeth. Dès
1936, la diffusion d’œuvres littéraires se
développe en Suisse Romande, grâce à la Guilde du
Livre, fondée par Albert Mermoud à Lausanne. Bientôt
membre de cette association, Elisabeth fait connaître à
chacun des succès comme « Derborence »
de Charles-Ferdinand Ramuz, ou « En gagnant mon pain »
de Maxime Gorki.
De nature réservée,
Jean manifeste des dispositions précoces de chercheur. Il se
plonge pendant des heures dans la lecture de publications
scientifiques. Il monte bientôt un laboratoire de chimie au
Lignier, dans un sous-sol dont il interdit l’accès, en
raison d’un risque d’explosion. Il lui arrive en effet de
fabriquer la poudre noire indispensable aux exercices de tir
improvisés dans la cour du garage avec un vieux fusil à
pierre monté sur des roues de poussette. Les belles nuits
d’été, il invite ses frères à
scruter au télescope le ciel et ses constellations. Il cherche
aussi à capter des émissions de radio sur son petit
poste à galène. Tout fait penser qu’il sera
ingénieur.
En juillet et août,
la vie est très animée à Sembrancher. Par beau
temps surtout, un flux irrégulier de voitures gagnant le
Saint-Bernard encombrent la Grand-Rue. Le matin vers dix heures,
Montreux-Excursions gare ses bus décapotés devant
l’Hôtel National, pour ménager une pause à
ses touristes anglais. La mode féminine est au
chapeau-cloche ; les hommes portent une casquette de tweed. Le
ralentissement du trafic dans la localité laisse aux gamins le
temps de déchiffrer sur les plaques la provenance des
voitures et d’apprendre à en reconnaître les
marques respectives, cabriolet Amilcar, Citroën à moteur
flottant, prestigieuses Horsch et Delahaye, ou bolide Bugatti.
L’ambiance du
village est aussi agrémentée par des familles
originaires du lieu, mais habitant Genève ou Paris. Ces
citadins viennent passer leurs vacances au bon air des Alpes. Les
enfants du docteur s’en font des amis pour les pique-niques ou
les randonnées en montagne. L’été est
aussi la saison du jardinage en famille ; les aînés
apprennent aux petits à désherber les plates-bandes, à
les arroser, ou à cueillir groseilles et framboises ; la
tâche accomplie est discrètement vérifiée
par une mère omniprésente.
Au
reste, la population de la commune s’affaire aux travaux
agricoles, à la cueillette des fraises de montagne, aux
activités artisanales et à l’exploitation de
plusieurs carrières. D’excellentes dalles de grès
calcaire grenu y sont taillées par une main-d’oeuvre
locale, secondée par des saisonniers italiens.
L’été
est aussi la saison des escapades en voiture. La plus rituelle est
sans doute la visite du Grand-Saint-Bernard, déjà
évoquée. D’autres sorties estivales sont
programmées en famille, en l’absence toutefois d’un
docteur très occupé. Au volant de la Studebecker, sa
femme conduit parfois les enfants au Bouveret, pour une baignade sur
la rive du Léman. Ceux-ci apprécient cette expédition
chez les lacustres. Ils aiment à barboter dans l’eau,
pour autant qu’ils aient encore pied. Ils se mettent ensuite à
la brasse, courageusement, les petits avec l’aide des grands.
La séance de natation est suivie d’un pique-nique
bienvenu sur la plage. A l’aller comme au retour en voiture,
les aînés commentent l’itinéraire et ses
châteaux.
Toutefois, le voyage le
plus rare et sans doute le plus inédit reste la visite à
Tante Lilly, sœur cadette de madame Luder, religieuse chez les
Visitandines de Fribourg. Si le trajet est long, il est semé
de découvertes, la cluse fortifiée de St-Maurice, le
Château d’Aigle dans les vignes, celui de Chillon au
bord du grand lac, les belles forêts de la Gruyère, puis
l’arrivée à Fribourg avec son site médiéval
et son pont suspendu. Fort bien reçue dans le parloir du
Couvent, la famille attend en silence l’apparition derrière
la grille du cloître d’une Soeur engoncée dans sa
tenue noire, portant lunettes, le visage enserré de blanc.
Souriante, la religieuse a un mot aimable pour chacun ; elle
s’enquiert du progrès des enfants au catéchisme
et leur passe sous la grille des images pieuses. Limitée par
la Règle du Couvent, l’entrevue prend fin sur des
souhaits de bonne et sainte vie. Après cet intermède de
sage recueillement, la rentrée en voiture se passe dans une
joyeuse ambiance qui dérive bientôt en chahut.
Pour revenir à
Sembrancher, l’hiver y est vraiment la saison morte, comme dans
toutes les localités de montagne. A l’époque, les
routes sont irrégulièrement déneigées par des
« triangles » attelés. Equipé
d’une grosse canadienne, d’une culotte d’équitation,
de bottes lacées, d’un casque souple à
mentonnière, le tout en cuir, notre docteur sillonne les
vallées de l’Entremont à moto-skis. Un sac à
dos remplace la sacoche du praticien. Par chance, l’habitat
régional est fait le plus souvent de localités
compactes ; les visites à domicile y posent moins de
problèmes que dans les fermes souvent isolées qu’on
trouve dans d’autres régions.
Pour les enfants, la
scolarité hivernale compte peu de jours de congé dans
les villages. Les jeudis et dimanches après-midi, toutefois,
les jeunes s’adonnent aux plaisirs de la luge, du ski et du
patin. Quand la neige est bien tassée sur les routes, les
fils du docteur pratiquent le skijöring : ils chaussent
leurs skis à la sortie du bourg et s’agrippent tour à
tour au cordeau tiré par la fameuse moto-skis de leur père.
Cette prestation sportive inédite, fait la joie des garçons
et suscite la curiosité des passants.
UN LIVRE DE CHEVET
L’hiver est aussi
la saison privilégiée de la lecture, pour les enfants
comme pour les adultes. Malgré les aléas de leur
profession, certains médecins de campagne en profitent pour se
cultiver. En Romandie, ils s’abonnent parfois à la
« Revue des Deux Mondes », périodique
humaniste édité à Paris. C'est avec intérêt que notre docteur découvre le best-seller d’un
lointain confrère. En 1935, Alexis Carrel publie « L’Homme
cet Inconnu ». Français intégré au
prestigieux Institut Rockefeller de New-York, ce pionnier de la
chirurgie vasculaire reçoit le Prix Nobel en 1913, pour ses
recherches sur les cultures de cellules et de tissus de l’organisme.
Constatant les faiblesses de la civilisation industrielle, son livre
propose d’en remplacer les dogmes. Il plaide pour le
développement d’une science véritable de l’homme
dans sa globalité physique, intellectuelle et affective.
L’auteur insiste sur l’importance des recherches
pluridisciplinaires, étayant une conception renouvelée
du progrès (120).
Dans son ensemble, le
corps médical suisse ne manque pas d’être
interpellé par ces options novatrices. Bien que leur activité
quotidienne soit plus proche des malades que des laboratoires, les
praticiens eux-mêmes s’intéressent à cette
évolution. Le livre de Carrel connaît une large
diffusion ; ses idées sont partout discutées.
C’est le cas, lors des soirées entre confrères,
réunis dans la Grand’Salle du docteur de Sembrancher.
Les travaux de recherche en réseaux, conduits dans des centres
de compétence, leur semblent prometteurs. Au vrai, cette
programmation américaine ne fait que relayer l’impressionnant
essor médical allemand du dix-neuvième siècle.
Celui-ci découlait indirectement de l’ambitieuse
« Realpolitik », notamment industrielle,
imposée dès 1862 par le chancelier de fer prussien,
Otto von Bismarck.
Dans un petit pays comme
la Suisse, cependant, où les Universités sont
cantonales, le fait que la science médicale américaine
se développe dans le cadre de Fondations privées étonne
d’autant plus que les budgets sont financés en
l’occurrence par un magnat du pétrole. Nos généralistes
émettent également des réserves quant aux
chances de voir cette recherche de pointe résoudre tous les
problèmes de l’humanité. Par ailleurs, Carrel est
unanimement désavoué, lorsqu’il
écrit: « L’établissement par
l’eugénisme d’une aristocratie biologique
héréditaire serait une étape importante vers la
solution des grands défis de l’heure présente ».
Ce point de vue leur semble se rapprocher de certaines théories
du national-socialisme (121).
UN PRATICIEN SURMENÉ
Pour revenir à
l’entre-deux-guerres, les enfants du docteur de Sembrancher
voient de moins en moins leur père. Il est toujours pressé
et apparaît parfois en plein repas de famille, s’installe
pour manger à la hâte, dans sa tenue habituelle de
touriste anglais : veston, gilet et culotte de tweed, chemise
blanche et cravate. Dans le contexte traditionnellement pénible
des Alpes, il se dévoue inlassablement à une clientèle
dispersée dans les vallées de l’Entremont. Fort
diversifiée, sa pratique est à la fois celle du docteur
en consultation, du généraliste motorisé, de
l’accoucheur souvent nocturne et du chirurgien hospitalier à
Martigny.
En plus de ces
activités, il assume dès 1934 la charge officielle de
Médecin de District. Garant de l’hygiène et de la
santé publique, il organise les vaccinations, ainsi que les
visites médicales scolaires. En collaboration avec les
autorités des six communes de l’Entremont, il veille à
la salubrité des infrastructures villageoises. La Ligue
antituberculeuse impose également sa présence au
dispensaire de Martigny, ainsi qu’à des séances
administratives. Cet engagement professionnel laisse peu de temps à
des responsabilités familiales qu’il confie à sa
femme.
Avec les années,
un tel surmenage conduit à une vague sensation de trouble mal
défini qui accable notre praticien en 1937. Alarmée, sa
femme demande un rendez-vous au Professeur Louis Michaud de Lausanne.
Sans délai, celui-ci accorde à son ancien élève
un séjour d’observation au nouvel Hôpital Nestlé.
Le verdict académique est rassurant mais clair :
l’irrégularité des horaires, l’accumulation
des heures de travail, l’exercice solitaire d’une
médecine à risques imprévisibles, des repas à
la sauvette, parfois nocturnes, toujours riches en viandes, œufs
et fromage gras, telles sont les causes de l’indisposition
évoquée. En fait, le conseil professoral de repos et de
modération n’est que temporairement suivi par un médecin
de montagne contraint d’assumer à la fois les exigences
d’une clientèle et les besoins de sa famille. Faute de
remplaçant, celui-ci prendra ses premières vacances en
1950, chez sa fille Colette au Portugal, après trente ans de
pratique sans relâche.
UNE HEUREUSE COLLABORATION
Pour un médecin
relativement isolé, de telles prestations ne sont réalisables
au quotidien qu’avec l’aide compétente d’une
épouse dévouée. En plus de ses obligations de
mère de famille nombreuse et de maîtresse de maison
dotée de personnel, celle-ci met également à
profit sa formation paramédicale parisienne pour seconder son
mari. Quand celui-ci s’absente pour ses tournées de
visites, elle prend soin de son cabinet de consultation, lave et
stérilise les instruments, les range dans leur armoire vitrée.
Elle veille à remplir les flacons de désinfectants,
alignés dans une petite armoire métallique. On y trouve
de l’alcool iodé, très efficace mais fort
douloureux au contact des plaies, de l’eau oxygénée
qui mousse sur la peau, et bientôt du Mercurochrome, rouge et
indolore.
Viennent ensuite les
examens de laboratoire élémentaires qu’elle est
en mesure de réaliser : vitesse de sédimentation
du sang, dépistage de sucre ou d’albumine dans les
urines. Le matériel de pansement est régulièrement
approvisionné. De même, les deux trousses d’urgence,
spécialement réservées aux accouchements et aux
accidents, sont inventoriées et repourvues. Cependant, cette
aide précieuse implique surtout la gestion quotidienne des
appels téléphoniques ; il s’agit là
d’une tâche délicate, exigeant des connaissances
médicales, beaucoup de discrétion et de savoir-faire.
NOUVEAUTES PHARMACEUTIQUES
Périodiquement,
la femme du docteur remet de l’ordre dans l’armoire des
échantillons médicaux ; l’un ou l’autre
des ses aînés prend part à la séance.
Celle-ci consiste à trier divers petits emballages
pharmaceutiques, jetés en vrac dans une corbeille au fur et à
mesure de leur livraison postale. Leur classement dans les casiers
d’une grande armoire implique une certaine expérience.
On trouve à l’époque de l’huile de foie de
morue, riche en vitamine D, indispensable au développement des
os ; sa carence engendre le rachitisme. Il y a le Lactéol
en pastilles pour traiter les diarrhées, les sirop contre la
toux, les gouttes nasales, les médicaments pour le cœur,
pour la pression du sang, les comprimés et suppositoires
contre la douleur et la fièvre. Les premières hormones
font leur apparition avec le Progynon de Schering, pour la régulation
du cycle menstruel. Restent les innombrables pommades, baumes et
lotions pour la peau. Cette liste est loin d’être
exhaustive ; elle comprend aussi une brochette d’ampoules
injectables rangées dans les trousses d’urgence ;
il s’agit surtout de tonicardiaques et de puissants sédatifs
de la douleur, dérivés de la morphine.
Aux médicaments
en usage vont bientôt s’ajouter des acquisitions majeures
dans la lutte contre les infections. Il s’agit d’abord
des Sulfamides, agents anti-infectieux auxquels une série de
germes sont sensibles. En 1932, le médecin et chercheur
allemand Gehrard Domagk essaie sur sa propre fille, atteinte de
septicémie à streptocoques, un sulfonamide dont
l’action se révèle remarquable. Une telle
découverte vaut à ce scientifique un Prix Nobel en 1939
(122).
Au début du
siècle, le médecin écossais Alexander Fleming
fait de la recherche auprès du fameux bactériologiste
A. Wright, dans les laboratoires du Saint Mary’s Hospital de
Londres. En 1928, Fleming observe par hasard que des moisissures
ont détruit les staphylocoques d’une de ses cultures.
Il tente en vain d’isoler cette moisissure. Celle-ci est
identifiée deux ans plus tard par un mycologue américain :
il s’agit du Penicillium Notatum. Après quelques
expériences de laboratoire, Fleming se risque à soigner
son assistant qui souffre d’une sinusite purulente ; la
guérison est spectaculaire. L’étude
complémentaire de la Pénicilline est menée par
Florey d’Oxford en 1934. Les hôpitaux des armées
alliées l’utilisent avec grand succès dès
1940. Sa production industrielle débute en 1943. Le monde
scientifique considère que Fleming a fait la découverte
de laboratoire la plus importante depuis Pasteur. Un Prix Nobel lui
est décerné en 1945 (123).
1938
UN JOYEUX NOËL
A l’époque,
la situation internationale est préoccupante. En Espagne, la
cruelle guerre civile dure depuis plus de deux ans. L’Autriche
vient d’être annexée par l’Allemagne de
Hitler. Après la conquête de l’Ethiopie, Mussolini
prépare l’invasion de l’Albanie. Le Traité
de Munich favorise la politique allemande d’expansion. Celle-ci
conduit à l’agression de la Pologne.
En Suisse, la paix
sociale retrouvée, une dévaluation de la monnaie, et un
emprunt de défense nationale contribuent globalement à
une relance de la conjoncture, ainsi qu’à un
renforcement de l’armée. Confrontées aux risques
de la situation en Europe, les Autorités Fédérales
décrètent la neutralité intégrale. Elles
préparent des articles constitutionnels visant à
protéger l’agriculture, ainsi que les régions où
l’économie est menacée.
Le Valais poursuit
résolument sa mutation industrielle, le réaménagement
à grande échelle de ses terres, ainsi que le
développement d’un tourisme d’été et
d’hiver. Chef-lieu d’un district frontalier, Sembrancher
a perdu le lustre de ses Châtelains d’antan. En cours
d’année, les éleveurs du bourg ont sacrifié
une part de leur cheptel, pour enrayer une épizootie de fièvre
aphteuse. Les élèves des classes primaires supérieures
se réjouissent de pouvoir visiter l’an prochain
l’Exposition Nationale de Zurich.
Indépendamment
des circonstances évoquées, Noël reste toutefois
une grande et belle fête dans notre pays. Elle ne s’improvise
pas, dans les familles nombreuses en particulier. Chez le docteur
comme partout, les cadeaux aux enfants doivent d’abord se
mériter, à la maison comme à l’école.
Les parents veillent à orienter leur progéniture vers
des choix alliant au mieux l’utile à l’agréable.
Les parrains et marraines sont mis dans la confidence.
Les derniers jours
précédant le vingt-quatre décembre, l’accès
à la Grand’Salle est interdit aux petits curieux. En
cuisine, la bonne, une aide et les aînés enfournent
toute une variété de biscuits. Ils préparent en
secret les biscômes maison et confectionnent des noix et des
dattes fourrées. La veille de Noël est très
chargée : les plus jeunes se répètent
mutuellement leurs poésies dans les coins ; l’équipe
de cuisine compose un menu de réveillon. Les grands
s’enferment pour décorer le sapin et disposer des
friandises sur la grande table ronde du salon. Au dernier moment, il
revient à la maîtresse de maison de répartir les
présents sur chacune des chaises réservées aux
enfants.
Dans la pièce
attenante, un repas frugal est servi à la nuit tombante.
Chacun veille à garder son appétit pour les friandises
de la soirée. Rituellement, cette collation est interrompue
par le tintement d’une clochette : tout le monde se
précipite alors en courant, les jeunes en tête. Dans la
pénombre de la salle voûtée, le premier coup
d’œil est féerique : l’éclat des
épis de Noël et la lueur des bougies font miroiter les
décorations multicolores du sapin ; la salle résonnent
d’exclamations ; elle fleure bon la résine et
l’orange.
Chacun s’empresse
de chercher son coin cadeau. Jean, l’aîné
studieux, étrenne d’une nouvelle paire de skis pour
Engelberg, son lycée alémanique en vue d’études
à la grande Ecole Polytechnique Fédérale de
Zurich. Après deux ans de pensionnat en Forêt-Noire,
Elisabeth rapporte des souvenirs à Colette et Monique.
Celles-ci offrent à leurs parents des travaux d’aiguilles
confectionnés à l’école. Les enfants
peuvent aussi compter sur de la lecture. François, le futur
polyglotte, reçoit une grammaire russe dont il est seul à
pouvoir déchiffrer les caractères cyrilliques. Les
filles apprécient encore la Semaine de Suzette et Poliana. Le
cadet découvre un conte manuscrit de sa chère marraine
Marguerite. Il se réjouit surtout de jouer avec des
petits soldats suisses, fusil en joue. Les bruits de botte ont remis
en honneur les étrennes militaires.
Il est déjà
tard lorsque arrive brusquement leur papa, dans sa tenue habituelle
de motard. Rentrant fatigué d’une urgence nocturne, il
manifeste à chacun son affection et fait d’un un air
intrigué la tournée des cadeaux qu’il feint de
découvrir. C’est bientôt le moment de s’asseoir
autour de la grande table pour déguster les gourmandises de
Noël : oranges, figues sèches, grappes de raisin
flétri, amandes et confiserie de famille.
Au terme de cette
modeste ripaille, égayée de bavardages, la maman
encourage les petits à réciter leurs poésies :
intimidé Louis s’embrouille ; Monique en rajoute
malicieusement pour son papa ; quant à Colette, elle
exprime au mieux les remerciements et les vœux qu’inspire
cette merveilleuse soirée. Bon public, tout le monde applaudit
bien fort les récitants.
Ce qui suit est plus
insolite. Exercé en secret au collège, par un
professeur bénévole de russe, François déclame
en chuintant une sorte de « Noël des Steppes ».
L’espiègle finit par donner à son auditoire
médusé la traduction française de son poème.
Quand enfin le marguillier sonne la messe de minuit, Elisabeth
s’approche de la crèche faiblement éclairée :
l’auditoire écoute en silence un « Stille
Nacht » du pensionnat.
L’heure est venue
de se rendre à l’église. Un privilège
ancestral accorde à la famille Luder le premier banc de la
nef, au pied de la chaire. Les enfants s’y alignent de part et
d’autre de leur mère, un aîné à
chaque extrémité. Le docteur n’y prend jamais
place. Sa profession multipliant les arrivées tardives et les
départs anticipés, il reste discrètement debout
à l’entrée, près du porche, en compagnie
des retardataires. La liturgie de la Nativité, un sermon de
circonstance, les grandes orgues, les chants anciens repris en chœur
par l’assistance prolongent à l’envi un office
touchant et solennel. Après la bénédiction,
quelques familles montent vers le chœur pour admirer les
personnages de la grande crèche illuminée. Une fois
sortis dans la nuit glacée, les amis et les voisins se
souhaitent au passage de bonnes fêtes.
De retour à la
maison jouxtant l’église, toute la famille du docteur
s’installe à table avec l’un ou l’autre
invité. Bouillon, charcuterie, vin chaud, biscôme et
bûche de Noël composent l’essentiel d’un menu
de réveillon partagé dans la joie des conversations de
fête. Les paupières lourdes, les petits jettent un
dernier coup d’œil à leurs jouets. Ils embrassent
bientôt leurs parents, les remercient pour leurs cadeaux et
vont se coucher, contents de leur soirée et heureux que demain
soit encore Noël et après-demain Saint Etienne, la fête
patronale. Les bougies du sapin seront d’ailleurs rallumées
au soir de Saint Sylvestre, le trente et un décembre, ainsi
qu’au jour des Rois, le six janvier.
1939 « L’OISEAU
BLEU »
En juin, au terme de
l’année scolaire, Monique et Louis rapportent fièrement
de bonnes notes à la maison. Très satisfaits, leurs
parents les félicitent chaleureusement ; ils parlent même
d’une récompense. Celle-ci tarde cependant à se
concrétiser, au risque de tomber dans l’oubli.
Un samedi de juillet,
enfin, les deux cadets sont appelés discrètement dans
le bureau de leur père : la récompense promise est
pour le lendemain après-midi. Il s’agit d’une
ballade en voiture jusqu’à Sion, avec une surprise à
la clé. C’est avec joie que les enfants accueillent
cette nouvelle, si longtemps espérée. Ils s’interrogent
du regard et posent en vain des questions sur un secret bien gardé.
Peut-être faudra-t-il visiter, une fois de plus, un vieux
château comme les aime leur papa ? L’année
dernière, c’était Fenice dans le Val D’Aoste,
puis la tour de Duin à Bex près de St-Maurice, où
leur frère François fait ses études secondaires.
Le dimanche matin, le
temps est au beau fixe ; le voyage s’annonce bien.
Oubliant leurs incessantes chicanes, les deux bons élèves
sont assis bien sagement côte à côte, sur la
banquette arrière de la DKW, décapotée pour
l’occasion. Il fait bon rouler dans le soleil et dans le vent,
conduits par un père qu’on voit si peu. Dans la Plaine
du Rhône, les jeunes s’amusent à saluer de la main
les passagers des véhicules qu’ils croisent le long des
rangées de peupliers.
En arrivant à
Sion, l’auto vire à droite et s’éloigne
heureusement du quartier des châteaux. L’itinéraire
aboutit à l’aérodrome. Intrigués, les
enfants suivent leur papa dans un bureau. Un employé indique
un cheminement entre des hangars, conduisant en bordure d’une
longue piste alors déserte. Près d’un avion bleu
à l’arrêt sur le gazon se tient un monsieur
souriant ; il salue chacun en se présentant, puis dévoile
la surprise du jour : un baptême de l’air dans
« l’Oiseau Bleu » qu’il va piloter.
L’air ébahi des enfants amuse leur père. Monsieur
Pfefferlé les affuble d’un casque de cuir mou, de
grosses lunettes de motard, ainsi que d’une canadienne pour
adulte. Peu rassurés, les voyageurs sont hissés dans
une cabine sans toit, derrière un pare-brise, puis sanglés
sur leurs sièges, l’un devant l’autre. Leur tête
dépasse à peine la carlingue. Le pilote gagne alors son
poste, situé juste devant les passagers.
Sur la piste, un
mécanicien fait démarrer l’hélice à
la main. Une fois lancé, le moteur fait vibrer tout
l’appareil, qui décolle dans un grondement assourdissant
et prend de la hauteur. La tête penchée sur le rebord de
la cabine, les enfants voient s’éloigner les piétons,
les véhicules et les maisons, tandis que se rapprochent les
coteaux, puis les montagnes, avec leurs masses rocheuses et leurs
glaciers. Parvenu à moyenne altitude, l’avion remonte la
rive gauche du Rhône. A l’aide d’un tuyau faisant
office de porte-voix entre les deux cabines, le pilote donne à
plusieurs reprises des indications sur les sites alentour : sur
les collines de Sion, Valère et Tourbillon, Chippis et ses
grandes usines, le lac de Géronde, le bois de Finges. Au
moment où l’appareil vire à gauche, on aperçoit
au loin le majestueux Bietschhorn. En survolant la rive droite de la
Vallée, en direction de l’ouest, défilent
successivement Loèche, le Plateau de Montana-Crans, Savièse
et Derborence. Après Saillon, ses tours et ses murailles,
l’Oiseau Bleu vire à nouveau de 180 degrés, passe
au-dessus d’Isérables et de Nendaz. Réduisant
alors sa vitesse, la machine perd lentement de l’altitude et
atterrit en douceur à son point de départ, après
une demi-heure d’un vol inoubliable.
Encore sous le coup de
l’émotion, Monique et Louis donnent à leur père
une première impression de leur baptême de l’air.
Ils admettent avoir eu le souffle coupé au décollage,
puis l’estomac noué dans les virages. Débarrassés
de leur équipement, ils remercient leur aimable pilote, ainsi
que leur papa, avant de rejoindre la voiture. En cours de route vers
la maison, la conversation reprend sur les détails du fameux
vol. Taquins, les jeunes récitent à haute voix la liste
de tous les vieux châteaux qu’ils ont pu admirer du haut
du ciel.
Les jours suivants,
« l’Oiseau Bleu » fait l’objet de
toutes les conversations, en famille comme dans la rue, avec des
camarades d’école. Il semble que pour Louis, le prochain
cadeau de Noël soit déjà trouvé : il
s’agira sans doute d’une boîte de construction
métallique, permettant de réaliser, à l’aide
d’un plan détaillé, le montage d’un biplan
miniaturisé.
L’APPENDICITE
En 1940, par un beau
matin d’août, le fils cadet du docteur de Sembrancher se
réveille avec un vague mal de ventre ; il refuse de
déjeuner. Son père lui palpe l’abdomen et lui
fait garder le lit. Mobilisé dans la région, un
étudiant en médecine genevois veut bien veiller le
jeune garçon. Rentrant vers midi de sa tournée de
visites, notre praticien revoit l’adolescent ; il est
subfébrile et nauséeux ; son ventre est très
sensible à la palpation du côté droit ; un
toucher rectal précise la localisation du mal : il s’agit
d’une appendicite pouvant relever d’une intervention. Le
docteur conduit son fils à l’hôpital régional ;
un chirurgien, ami de la famille, réapprécie la
situation dans l’après-midi. Il confirme l’indication
opératoire de son confrère et lui demande de
l’assister.
Transporté sur un
chariot au bloc opératoire, le malade est poussé dans
une grande salle claire. Un infirmier l’installe sur une table
étroite, surmontée d’une grande lampe ronde, un
scialytique. Souriante, une religieuse encourage le jeune patient à
souffler bien fort dans un masque qu’elle lui pose sur le bas
du visage : l’appareil portable est surmonté d’une
grosse boule contenant un liquide fleurant la pharmacie ; il
s’agit en fait d’un mélange d’éther
et de chloroforme. Bientôt endormi, l’opéré
n’apprendra que dix ans plus tard le déroulement de
l’intervention qui va suivre.
Après une large
désinfection de l’abdomen à l’alcool iodé,
les médecins en blouses stériles, gantés et
masqués, posent des champs opératoires ; ils se
placent de part et d’autre de l’opéré. Une
infirmière approche son plateau d’instruments. Le
chirurgien incise la paroi abdominale et coagule les petits
vaisseaux. Son assistant pose deux écarteurs qui dégagent
le caecum : l’appendice déjà gorgé de
pus est prêt à perforer. Au moment où les
deux confrères font ce constat préoccupant, l’opérateur
se sent mal. Il s’éloigne et va s’asseoir dans
un coin de la salle. D’abord décontenancé, le
père de l’opéré se ressaisit :
assisté par l’instrumentiste, il réalise une
appendicectomie, selon la technique apprise chez son maître
Henschen à St-Gall. Avant de fermer la plaie, il pose un drain
dans le péritoine. A la fin de l’intervention, le
chirurgien s’est déjà remis d’un malaise
cardiaque sans gravité.
Les suites opératoires
s’avèrent pénibles. Le patient vomit à
plusieurs reprises : il en souffre et se déshydrate. Les
perfusions veineuses ne sont pas encore en usage. Jusqu’au
rétablissement de la fonction intestinale, les infirmières
n’accordent qu’un peu de tisane, à prendre par
petites cuillerées. Trop assoiffé après
vingt-quatre heures, notre opéré suce en cachette un
morceau tiré de la poche à glace posée sur son
ventre. Faute d’antibiotiques, le chirurgien veille à
l’écoulement du liquide péritonéal en
tirant chaque jour sur le drain ; ce geste répétitif
est fort douloureux. Pour prévenir une péritonite, le
drainage n’est abandonné qu’après dix
jours. Le jeune patient est levé progressivement au douzième
jour, le ventre sanglé dans un bandage. Il reste hospitalisé
durant trois semaines, suivies d’une convalescence d’un
mois à domicile.
Telle est l’évolution
d’une appendicite suppurée avec début de
péritonite, opérée sous anesthésie
générale en urgence différée, dans un
hôpital régional, à une époque où
les médecins suisses ne disposent pas encore d’antibiotiques,
ni de perfusions par voie veineuse.
A ce sujet, l’histoire
de la médecine rappelle que le diagnostic d’appendicite
tarde à s’imposer. Depuis des temps immémoriaux,
l’affection représente, avec les hernies étranglées,
une cause fréquente et le plus souvent méconnue du
« Miserere ». Premier mot du Psaume 50,
attribué au Roi David voici trois millénaires, ce terme
latin traduit de l’hébreu signifie « Prends
pitié ! ». Dans les populations chrétiennes
du passé, cette invocation divine était réservée
au stade désespéré de maladies abdominales
mystérieuses et le plus souvent mortelles, alors traitées
par la prescription d’huile de ricin, d’opiacés et
de lavements.
Au cours du dix-neuvième
siècle, les autopsies réalisées au terme de
péritonites mortelles révèlent une inflammation
du caecum et surtout de son appendice vermiforme ; on parle de
typhlite, terme tiré du grec signifiant infection du caecum.
En 1886, les publications conjointes du pathologiste Fitz et du
chirurgien Dearborn, tous deux de Boston aux Etats-Unis, précisent
le diagnostic d’appendicite aiguë et proposent son
traitement chirurgical précoce. Mettant à profit le
développement de l’anesthésie et de l’aseptie,
le monde médical accueille favorablement ces options alors
novatrices, non sans quelques vives réticences (124). A
l’heure actuelle, l’appendicite aiguë représente
toujours une urgence chirurgicale fréquente. Le Professeur F.
Saegesser rappelle ce qui précède et ajoute qu’en
1985, six cents appendicectomies ont été réalisées
sans graves complications, dans la Clinique Chirurgicale du CHUV à
Lausanne.
UNE
FAMILLE SUISSE DURANT LA GUERRE
Le conflit mondial de
1939-45 va durablement ajouter aux responsabilités
familiales et professionnelles du docteur de Sembrancher. Celles-ci
concernent surtout le budget des études secondaires des
enfants, ainsi que le temps imparti à ses patients. Durant ces
années de guerre, la population d’un petit pays neutre
est inquiète ; les particuliers écoutent
régulièrement les nouvelles radiodiffusées,
surtout lorsque les bruits de bottes se rapprochent de la Suisse,
comme en 1940 et 1944. Diffusées dans tout le pays, des
revues comme le « Match » français et le
« Signal » allemand présentent des
points de vue opposés et peu rassurants. Mobilisé dans
l’Entremont pour de longues périodes, le
premier-lieutenant médecin Luder est néanmoins autorisé
à poursuivre sa pratique civile dans un district frontalier où
la population manque de soins.
La maison d’alpage
servant d’infirmerie à sa compagnie d’infanterie
de montagne se trouve près de la Cantine de Proz, à
quelques kilomètres de la frontière avec l’Italie
au Grand-Saint-Bernard. Vêtu de son uniforme d’officier,
le praticien se déplace le plus souvent à moto. Il a
remplacé la Studebecker trop dispendieuse en essence par une
DKW allemande, économique et robuste. Au cours des années
de Mobilisation, son épouse déjà bien occupée
est incorporée dans la DAP (défense aérienne
passive) et intégrée au réseau d’alarme
téléphonique du pays. Pour une ménagère,
les restrictions imposées par l’économie de
guerre exigent de bonnes relations avec qui pourrait lui procurer un
appoint en beurre, viande, farine et œufs. Par ailleurs, le
charbon se fait rare ; il est partiellement remplacé par
le bois d’affouage, livré aux bourgeois de la commune et
débité par les garçons.

Jean, l’aîné,
fait son école de recrue dans l’infanterie de montagne
en 1940. Au cours de ses études au Polytechnicum de Zurich, il
est astreint à des périodes répétées
de service militaire au Tessin, à Genève, puis en
Entremont. Sa sœur Elisabeth accepte de suivre un cours de
Samaritaines en automne 1940. Cette formation est organisée à
l’Hôpital de Martigny ; elle est suivie de stages
pratiques. Avec d’autres confrères de la région,
son père participe à cet enseignement, donné le
plus souvent en soirée. C’est au cours de cette période
qu’Elisabeth est désignée pour accueillir avec
fleurs, corbeille de fruits et embrassades le populaire Général
Guisan, en visite à l’Hôpital auprès des
patrouilleurs alpins blessés lors d’ une chute en haute
montagne dans le Val Ferret. Quant à François, il
accomplit son service en 1944 dans les troupes motorisées,
instruites à Thoune puis déplacées à
Bâle-Campagne. Ignorant sans doute l’action préventive
de l’eau fluorée de Sembrancher, son médecin
d’école de recrues observe avec stupeur que cet étudiant
n’a pas une seule dent cariée à vingt ans,
contrairement aux autres soldats de sa compagnie.
Au cours de ces années
de guerre, des troupes sont parfois cantonnées à
Sembrancher. La maison du docteur héberge alors des officiers
de Genève ou Lausanne, heureux de partager certaines de nos
soirées à la Grand’Salle, en ces temps
difficiles. Lors de manœuvres souvent nocturnes, la marche des
fantassins à souliers cloutés résonne sur les
pavés du village, assourdie par le roulement des charrettes et
des fourgons. Au lendemain de ces déplacements, les médecins
motorisés peuvent s’attendre à l’une ou
l’autre crevaison de pneus roulant sur des clous perdus.
Hiver comme été,
par ailleurs, des unités alpines de l’armée
s’entraînent dans les montagnes de l’Entremont. A
l’initiative d’officiers comme Roger Bonvin, plus tard
Conseiller Fédéral, ou Rodolphe Tissières,
bientôt Colonel et Préfet de Martigny, une première
« Patrouille des Glaciers » est organisée
en avril 1943. Elle se court par équipes de trois, de Zermatt
à Verbier, sur l’itinéraire de la Haute Route.
Pleinement réussie, cette épreuve d’endurance est
encore organisée en 1944 et 1949. Lors de cette dernière
course, la cordée de Maurice Crettex, Robert Droz et Louis
Theytaz, tous de la région, disparaît dans une crevasse.
Ce drame interrompt la compétition jusqu’en 1984. Elle
deviendra bientôt une rencontre internationale prestigieuse et
de plus en plus médiatisée (125).
Enfin, au cours d’une
guerre isolant la Suisse, l’essor du ski dans la population
civile contribue au développement durable des séjours
hivernaux dans les Alpes, notamment à Verbier. Pour les
praticiens de la région, la prise en charge de ce nouveau type
de clientèle représente un surcroît d’activité,
ceci jusqu’à l’engagement, d’abord
saisonnier, de médecins dans les stations.
UNE NUIT DE SAINT- SYLVESTRE
En 1944, les armées
allemandes sont acculées partout à la défensive,
en Pologne, en Italie et en France. La proximité des combats,
ainsi que l’afflux de réfugiés civils et
militaires engagent le Général Guisan à
mobiliser des troupes aux frontières, au moment critique où
la population est encore soumise à des restrictions (126).
En cette fin d’année,
le docteur de Sembrancher et son épouse se réjouissent
de revoir tous leurs enfants à la maison pour les Fêtes.
Après Noël, la coutume veut qu’un joyeux réveillon
réunisse toute la famille à la Grand’Salle, pour
la veillée du 31 décembre. Ce soir-là, au tout
début de ces chaleureuses retrouvailles, l’infirmier de
l’Hospice du Saint-Bernard téléphone pour
demander une visite apparemment urgente : cherchant un abris
dans l’Hôpital Saint-Louis, édifié jadis
par le Prévôt Luder, deux fugitives italiennes ont
pénétré dans le chenil où les chiens
excités ont lacérés leurs manteaux de fourrure,
non sans blesser les malheureuses. Une fois de plus, la déception
de voir compromise une soirée tant attendue, s’ajoute à
la perspective toujours inquiétante d’une équipée
hivernale en montagne, la nuit surtout.
Une colonne de secours
est constituée à la hâte, avec un patrouilleur
alpin expérimenté, Luc Voutaz, assisté du dévoué
Tony Vernay. Lui-même rompu aux randonnées à
skis, le docteur décide pour la première fois que son
cadet Louis, alors âgé de 16 ans, mérite de
l’accompagner. Ce dernier doit ce véritable rite de
passage à deux cours d’entraînement au ski,
réalisés dans le cadre de l’Instruction
Préparatoire, mise en œuvre par la Confédération.
Les secouristes se retrouvent bientôt dans la DKW. Chaîné,
le véhicule grimpe péniblement jusqu’au
Bourg-Saint-Pierre, sur une route enneigée. Equipés de
leur passe-montagne et de leur anorak, les sauveteurs chaussent des
skis à peaux de phoque et s’enfoncent en file indienne
dans une nuit de tempête. Arrivés à la Cantine de
Proz transis par les rafales glacées, ils jugent prudent de se
réfugier dans un hangar pour se barder le torse de feuilles de
journaux, intercalées entre chemise et chandail. Il s’agit
là d’une protection en usage chez les montagnards de
l’époque.
Dans la vaste nature
tapissée de blanc, balayée par la bourrasque, la marche
reprend le long des poteaux qui balisent le cheminement. L’effort
le plus rude, en même temps que le pire danger, commencent au
bas de la Combe des Morts. Courbés sous des volées
rageuses de flocons, les skieurs attaquent la rampe, s’aidant
de leurs bâtons plantés dans la neige
profonde. Essoufflés, ils suivent péniblement les
traces du guide, à la lueur d’une lampe de poche.
Soudain, en pleine grimpée, des tourbillons de cristaux
scintillent dans la tourmente : le projecteur de l’Hospice
éclaire la dernière étape de l’itinéraire.
A l’entrée
du grand corridor voûté, l’accueil des chanoines
est chaleureux. Débarrassé des survêtements
cartonnés par la bourrasque glacée, chacun des
équipiers manifeste joyeusement sa satisfaction, une fois dans
la pièce bien chauffée jouxtant la grande cuisine. Tous
apprécient une collation bienvenue. Après un bref récit
de la montée, l’infirmier accompagne le médecin
au chevet des victimes. Localisées surtout dans le dos, leurs
profondes griffures de peau sont désinfectées et
pansées, après administration d’antibiotiques et
de médicaments soulageant la douleur. Il est minuit lorsque
les skieurs vont prendre quelques heures de repos.
Tout le monde se
retrouve le lendemain matin pour un solide petit déjeuner. Les
chanoines viennent tour à tour échanger des vœux
de Nouvel An. Le docteur s’en va revoir ses patientes ;
il donne des instructions pour la suite du traitement. Avant de
penser au retour, les équipiers se proposent gaillardement
d’aller souhaiter la Bonne Année aux gardes italiens, de
l’autre côté de la frontière. Traversant le
lac enneigé à skis, il s’approche de l’Albergo :
à leur grande surprise, ils repèrent devant l’entrée
un soldat en gris-vert, chaussé de bottes de feutre, coiffé
de la casquette à longue visière des Alpenjäger de
la Wehrmacht ; l’homme porte son fusil à la
bretelle. Cachant sa surprise, le docteur donne son identité
et lui présente des voeux en Hochdeutsch. Rassuré,
l’allemand accompagne son visiteur inattendu dans le bureau de
l’officier. Les autres patrouilleurs sont conduits dans un
cantonnement chauffé, où somnolent des militaires
de tous âges, cuvant peut-être leur beuverie de fin
d’année. Un capitaine arborant le ruban de Russie vient
bientôt gratifier les Suisses d’un salut hitlérien
énergique ; il tient à leur montrer l’armement
de ses hommes. Ancien officier d’infanterie, le docteur
explique à voix basse, en cours de visite, que l’armée
allemande dispose de mousquetons à canon chromé, ainsi
que de mitrailleuses à haute cadence de tir, surclassant le
matériel suisse. Arrivé au terme de sa brève
présentation, l’officier congédie alors ses
visiteurs étrangers en claquant les talons ; il les fait
raccompagner par le garde. Fiers de cette aventure bien particulière,
les patrouilleurs regagnent leur patrie. Tout guillerets ils
racontent à l’Hospice leur rencontre inopinée,
avant de prendre congé des chanoines.
Le moment est venu de
descendre avant l’éventuel redoux de l’après-midi,
avant-coureur d’avalanche. Skis aux pieds, les secouristes
plongent tête baissée dans la Combe bien nommée.
Le vent debout soulève des brassées de flocons, donnant
l’impression d’une folle course dans le jour blanc.
L’homme de tête fait régulièrement l’appel
des suiveurs, veillant à ce que personne ne s’écarte
dangereusement du tracé. Dans la Plaine de Proz, le vent est
toujours aussi violent, Chacun active la descente en poussant des
bâtons. La tourmente s’apaise au voisinage des forêts.
Les patrouilleurs se regroupent ; ils rejoignent en plaisantant
la DKW couverte d’un grand manteau blanc. De leurs mains
gantées, ils dégagent le véhicule ; la
serrure de la portière est dégelée au briquet.
Le docteur se met au volant ; ses coéquipiers poussent la
voiture dans la pente de la route enneigée, ceci jusqu’au
démarrage hoquetant du rustique moteur deux-temps. La rentrée
se fait prudemment, sur une chaussée glacée par
endroit. A l’arrivée au village, les quatre skieurs se
séparent, soulagés d’être sortis indemnes
d’un aller et retour côtoyant la mort blanche. Le docteur
félicite son cadet d’avoir, comme ses frères,
mérité sa confiance. A la maison, toute la
famille accueille les braves avec les vœux les plus chaleureux
de bonne année. Chacun écoute, soulagé, le récit
de cette expédition, agrémentée d’une
visite chez les Allemands. La joie de se retrouver sains et saufs
vaut bien un réveillon différé.
Au vrai, ce fameux col a
toujours eu un protecteur, ceci depuis l’Antiquité :
le dieu celte Penn d’abord, veillant sur ses Alpes Pennines, le
Jupiter des Romains ensuite, gardien du Mont-Joux et enfin Saint
Bernard, Patron des montagnards, invoquant le Dieu des chrétiens.
Les historiens ne manquent jamais de citer en majuscule ces
Gardiens Providentiels, omettant parfois de citer leurs obscurs
serviteurs. Comme le soldat inconnu, ces besogneux n’ont fait,
en somme, que leur devoir, en l’occurrence gratuitement, une
nuit de Saint-Sylvestre ! La sagesse veut que, pour des anonymes
sans grade, récriminer ne ferait qu’amenuiser leur
mérite.
LES
LOISIRS D’UN MEDECIN DE CAMPAGNE
Le récit des
conditions de vie du docteur Luder se rapproche sans doute de la
biographique légendaire du praticien désintéressé,
perdu dans ses montagnes, dévoué jour et nuit à
ses patients. En réalité, même s’il est
privé de vraies vacances durant des décennies, le
médecin de Sembrancher veille à s’accorder
quelques rares instants d’une détente aisément
accessible, la plus sociale étant le tir. L’après-midi
des dimanches d’été, la Société de
Cible de la localité réunit ses membres au stand, pour
des joutes disputées au mousqueton d’ordonnance de
l’armée. Le plus populaire de ces concours est le « Tir
au Cochon », au cours duquel chacun vise au mieux pour
toucher les meilleurs morceaux d’un porc dessiné sur la
cible. Après chacune de ces compétitions estivales, le
plus fin guidon du jour porte fièrement le drapeau de la
Confrérie, en tête d’un défilé au
tambour, dans la Grand-Rue bordée de curieux. Le rituel se
termine à la pinte: le Capitaine proclame les résultats
dans l’ambiance tumultueuse d’une bonne verrée.
Trois fois l’an, la Cible organise au restaurant un repas de
fricassée de porc, servie à l’issue d’une
assemblée statutaire. Pendant la bonne saison, les sociétaires
veillent à se mesurer dans des tournois cantonaux ou dans les
rencontres de la Société Suisse des Carabiniers. A voir
son médaillier, le docteur de la Cible y décroche des
« Distinctions » en 1934, 1942-43-46-49.
Le
Noble Jeu de Cible
Vous avez vu passer la Cible,
Les dimanches, au pas, crânement,
Quand le tambour battait la charge.
La rue n’était pas assez large
Pour nous laisser tous passer.
Vous nous avez vus, ou non ?
Le roi du tir marchait en tête,
Cambré comme un Artaban.
Il portait aussi haut qu’il pouvait
Le vieux drapeau de la Confrérie.
Nous tous venions derrière,
En rangs par deux ou trois,
Fiscaux, Lieutenant, Capitan.
Il fallait nous voir défiler !
Tout le monde était sorti
Pour nous admirer.
Les femmes souriaient.
Les mains aux poches, les gamins.
Criaient : « Voyez
passer la Cible ! »
Nous marchions sur les pavés ronds,
Peu commodes aux agaçons,
Rataplan, au son du tambour !
Certains boitaient en cadence,
D’autres étaient éméchés,
Ils étaient ceux qui boitaient le moins …
Toutefois, les
performances du docteur au tir n’en feront jamais un chasseur. La
traque de la faune en montagne prend trop de temps et risque de
priver de médecin un cas urgent. En réalité, à
part son pistolet d’officier et son mousqueton de la Cible,
notre praticien possède un revolver de petit calibre, caché
dans la boîte à gants de sa voiture. Le cas échéant,
l’arme sert à achever les lièvres et autre
gibier qui, parfois attirés dans la nuit par la lueur des
phares, viennent se blesser contre le véhicule en marche.
Concernant ses loisirs,
notre docteur avoue que, sans parler de la lecture, son délassement
le plus secret et le plus apprécié reste sans aucun
doute l’écriture. Il ne s’agit pas, pour lui, de
tenir un journal professionnel, ni de rédiger un mémoire.
Des études classiques l’ont formé aux valeurs
humanistes ; un penchant littéraire va susciter
l’évocation de ses souvenirs. Quand pointent le
désenchantement, la solitude, ou les soucis, en un mot tout ce
qui lui « fait mal au ventre », comme il dit,
rien ne lui semble plus gratifiant que de s’asseoir à
son bureau pour écrire.
S’évadant
du quotidien, il trouve refuge dans le silence et la solitude qui
redonnent vie aux images et aux émotions qu’il porte en
lui. Il avoue parfois que ces intermèdes créatifs n’ont
vraiment rien d’une rêverie. La tâche est rude de
choisir dans le fouillis des idées, d’exprimer les
choses aussi bien qu’on les ressent, de chercher le mot juste
ou l’heureuse tournure qui éveille l’intérêt
du lecteur à l’aspect inédit des réalités.
C’est par touches successives qu’il façonne en
artisan des manuscrits évoquant un passé ancestral, les
péripéties de sa profession, sa vie de famille, le
cadre social de sa pratique. Il lui arrive même de pousser la
fiction jusqu’à donner la parole à ses chats,
témoins muets de ces moments inventifs dont il émerge
plus serein. En fait, la pratique de l’écriture lui
laisse un sentiment de plénitude, lié au tour poétique
qu’il donne à ses souvenirs.
La Magie des Mots (Joane, Portugal, 1950)
Laissez-moi d’abord me présenter :
Je suis un arrangeur de mots !
Comment vous les aligner ?
Je peux d’abord les mettre en rang
Comme on faisait avec les militaires
Au temps des Mobilisations,
Ou comme font encore les marmots
Avec leurs soldats de plomb.
Les mots peuvent être de longueur inégale,
Afin qu’en les disant, naisse un rythme,
Une cadence qui va, revient, fait la ritournelle,
Puis galope, s’arrête et repart,
Comme une charge ou une cavalcade.
Plus simplement encore,
Comme le bruit que font les ânes
Avec leurs petits sabots,
Sur les chemins pierreux
Du lointain Portugal.
Avec les années,
cependant, notre poète reconnaît qu’à la relecture,
certains écrits lui paraissent bien décevants, en
regard de ce qu’il avait conçu initialement. Il soumet
parfois sa prose à l’un ou l’autre de ses enfants
en visite. Il est alors émouvant de voir un docteur en fin de
carrière, un peu esseulé, lisant un poème sous
sa lampe de bureau, surveillant d’un air inquiet la réaction
le plus souvent bienveillante de son auditeur.
Le départ de mon chat
Pourquoi faire un sonnet pour le chat de gouttière
Qui m’a quitté un soir pour ne pas revenir ?
Pourquoi garder au cœur son humble souvenir ?
C’était mon vieil ami, une ombre familière.
Mousquetaire des chats, il aimait l’aventure
Nocturne, mais toujours le matin revenait,
Glorieux et fatigué, dormir à mon chevet
Le sommeil du héros, fidèle à la nature…
Or, un matin d’automne, il n’est pas revenu.
On me l’a rapporté, triste chose mourante.
Il m’a bien regardé, la prunelle émouvante…
Puis s’en est allé vers le grand inconnu,
Grossir de Saint François la cohorte mouvante
Des ânes, des moutons, des bêtes innocentes.
BREVE GENEALOGIE
MEDICALE
Médecin diplômé
en 1918 à Lausanne, le docteur Luder inscrit son cadet dans la
même Faculté, en 1949. Pendant ses vacances
universitaires, Louis lui fait volontiers office de chauffeur. Dans
la voiture, mais également à la maison, père et
fils s’entretiennent de leurs activités respectives. Le
praticien chevronné défend avec conviction la valeur
d’une longue expérience acquise auprès des
patients. Le jeune étudiant évoque plutôt les
espoirs liés aux nouvelles acquisitions scientifiques.
Quelques semestres plus tard, le médecin de Sembrancher est
fier de pouvoir montrer à son fils certains malades présentant
des symptômes typiques, ou une affection rare. Parfois, tous
deux discutent avec intérêt des démonstrations
d’anatomie pathologique de Jean-Louis Nicod, ou des cours de
gynécologie de Rodolphe Rochat, « l’accoucheur
des reines ». Ces deux professeurs étaient des
camarades d’études du praticien de l’Entremont.
Durant sa formation
hospitalière ultérieure, Louis parle à son père
de ses patrons à Bâle et Zurich. Il est surtout question
de Rudolf Nissen, médecin-chef de la Clinique Chirurgicale de
Bâle entre 1952 et 1967. Fils d’un chirurgien de Neisse
en Silésie allemande, élève de Ferdinand
Sauerbruch à Berlin, ce professeur doit abandonner pour motif
ethnique sa patrie devenue nationale-socialiste en 1933. Enseignant à
Istanbul durant quelques années, il émigre ensuite aux
Etats-Unis, à Boston en 1939, puis à Nex-York en 1942.
Sa pratique chirurgicale lui vaut alors une clientèle de
notabilités. (127).
En 1952, sa nomination à
Bâle, dans un hôpital des plus modernes, va lui
permettre de donner la pleine mesure de ses capacités. Fils de
chirurgien, bachelier humaniste, professeur issu de la célèbre
école médicale allemande de la fin du XIX° siècle,
opérateur brillant, enseignant féru de publications et
de conférences, cette éminente personnalité va
repenser à la fois l’enseignement de la médecine
et la formation des chirurgiens. Dans cette perspective, il propose
notamment de compléter la qualification des jeunes assistants
par des conférences pluridisciplinaires, impliquant aussi des
références aux constats d’autopsie. Il prévoit
en outre l’incorporation hospitalière de services
d’anesthésiologie et de neurochirurgie. Par ailleurs, il
prône une étroite collaboration entre les chirurgiens et
les cliniques de médecine interne. Enfin, il préconise
une réforme des études médicales au plan
européen. Les nominations successives du professeur Nissen à
la tête de diverses sociétés savantes
internationales vont favoriser la réalisation d’un
programme novateur pour l’époque (128).
Des discussions
professionnelles entre père et fils en Entremont, il ressort
bientôt que Rudolf Nissen était le successeur à
Bâle de Carl Henschen. Ce dernier avait été le
patron du docteur Luder en 1919 à St-Gall. De surcroît,
ces deux professeurs avaient été formés,
Henschen à Zurich et Nissen à Berlin par le célèbre
Ferdinand Sauerbruch, que le jeune étudiant de Sembrancher
allait écouter en 1916 à Zurich.
Cette véritable
filiation médicale rappelle qu’au cours de leur
formation hospitalière, les jeunes docteurs s’identifient
à leurs maîtres et à leur enseignement. Ils en
gardent une empreinte définitive, acquérant ainsi une
confiance en eux, face à la maladie, à la souffrance et
à la mort. Dans leur pratique quotidienne, ces défis
vont encore renforcer le sentiment d’exercer une profession
sans doute fort honorable, mais combien solitaire, impliquant de
toujours compatir, de diagnostiquer sans délai, de soulager au
mieux et de guérir le plus souvent possible, avec des moyens
parfois limités. De l’avis de Rudolf Nissen, fils de
chirurgien, cette assimilation au maître serait encore plus
marquée chez les enfants de médecins, qui gardent
durant toute leur vie au service des patients l’heureux
souvenir d’une initiation paternelle (129).
UNE
JOURNEE DE PRATICIENA titre d’exemple,
voici le déroulement habituel des mercredis de notre docteur,
ceci durant des dizaines d’années. Le matin est réservé
à des visites dans la Vallée de Bagnes. Annoncée
parfois de bouche à oreille, son arrivée dans un
village peut déjà lui valoir l’un ou l’autre
malade surnuméraire. Vers la fin de la matinée, une
brève consultation a lieu à Sembrancher. Après
un repas pris sur le pouce, une halte est prévue au cabinet
médical d’Orsières. Dans l’après-midi,
des visites et une consultation sont réservées aux
populations de Liddes et des hameaux voisins. Le Bourg-Saint-Pierre
bénéficie des mêmes prestations vers le soir.
Il faut admettre qu’une
telle activité exclut une programmation par trop stricte. Dans
la réalité, l’entregent d’une épouse
attentive facilite la gestion des appels téléphoniques
pour les consultations et visites prévues dans la journée.
Le seul exemple du mercredi rappelle aussi que cette pratique
médicale exige, presque chaque jour, des déplacements
d’une bonne cinquantaine de kilomètres en voiture ou à
moto, sur des routes étroites et sinueuses, ceci en toute
saison et par tous les temps, dans les trois vallées du
district. Il y a lieu d’ajouter enfin que, dans une région
montagneuse aussi étendue, l’urgence nocturne est au
moins hebdomadaire et que, durant l’hiver, le dégagement
des routes enneigées reste aléatoire.
L’urgence
Où
çà s’est passé ? Que vous importe, çà
s’est passé !
Un gamin de neuf ans
tombe en jouant et heurte de son cou le guidon de son tricycle. Il se
fait une grave lésion de la trachée, juste à
l’entrée du thorax. L’air inspiré par la
bouche fuit par la plaie sous-cutanée et gonfle le cou. Le
petit a la tête en baudruche, avec des yeux exorbités.
Il est crâne comme tout, cet enfant, mais il halète un
peu. Si l’air s’infiltre plus avant dans la cavité
thoracique, il risque de suffoquer. Sa maman est là qui suit
le progrès du mal en tremblant.
Le médecin appelé
d’urgence ordonne l’évacuation sur l’hôpital.
Faire vite : il faut prévenir la suffocation fatale. Le
gamin est à l’hôpital. Le chirurgien est venu de
son pas tranquille où la hâte se marque seulement par le
pas allongé. Il n’est plus nonchalant. Il a je ne sais
quoi de tendu par une hâte calme et mesurée. J’ai
vu des braconniers qui avançaient dans les sous-bois avec
cette démarche.
Il
est près du lit, il se penche et regarde l’autre
médecin, celui qui est venu avec l’enfant. Ils regardent
tous les deux le petit patient qui halète. (…). Ils ne
disent rien. Pourquoi dire puisqu’on sait tous les deux et que
l’on a compris. Alors le chirurgien sourit à la maman
angoissée :
« Faut pas
avoir peur. (…). Faut pas toucher çà ici.
L’enfant supporte un transport. On a le temps. Faut faire çà
au Cantonal ». La mère angoissée
demande : « J’appelle un taxi ? ».
Le chirurgien qui avait opéré tout le jour
répondit : « J’irai, moi ».
Il fit deux cents kilomètres, rien que pour faire plaisir ;
çà c’est bien, çà ne se saura
pas ».
LES AVANCEES DE LA
MEDICALISATION
Fort opportunément,
l’après-guerre ouvre en Valais l’ère des
réaménagements routiers, des grands barrages, de
l’expansion immobilière des localités comme des
stations de montagne. Ce développement implique de nouvelles
structures de santé publique. Partout, le nombre des médecins
augmente ; leurs spécialisations se diversifient :
pédiatres, internistes, chirurgiens, urologues et psychiatres
s’installent en ville ; ils épaulent les
généralistes. Les hôpitaux régionaux
différencient leurs services, désignent des
médecins-chefs et leur confient des assistants. Enfin, des
anesthésiologistes entrent en fonction. Leur activité
mérite une mention particulière.
L’ANESTHESIE
Née au milieu du
dix-neuvième siècle dans les pays anglo-saxons,
l’anesthésie tend à maîtriser les douleurs
opératoires, par l’inhalation de protoxyde d’azote,
d’éther ou de chloroforme. Cette acquisition majeure
permet de réaliser des techniques chirurgicales plus
élaborées. L’histoire de la médecine
rappelle qu’à cette époque, la Reine Victoria
d’Angleterre décide d’accoucher sous narcose au
chloroforme. L’Archevêque de Canterbury s’élève
contre ce choix, au motif biblique que la femme doit accoucher
dans la douleur. La Souveraine fait sèchement observer au
Prélat que c’est elle, et non lui, qui est exposée
aux souffrances de l’enfantement (130).
Au vingtième
siècle, la pratique de l’anesthésie se généralise
progressivement. Pour mémoire, un retraité se rappelle
aujourd’hui encore son opération de l’appendicite
en 1940 à Martigny. Alors âgé de 12 ans, il
garde le souvenir d’avoir respiré dans un masque de
caoutchouc une curieuse odeur de pharmacie, en fait un mélange
d’éther et de chloroforme, contenu dans une grosse boule
chromée, en mains d’une sœur infimière :
c’était l’appareil d’ Ombrédanne,
alors en usage à l’Hôpital, où sont
réalisées, dès 1951, des narcoses au protoxyde
d’azote (131).
Entre 1939 et 1945, la
chirurgie de guerre connaît un développement forcé.
La survie des grands blessés est tentée dans l’urgence
par l’apaisement de la douleur et par la sauvegarde des
fonctions vitales cardio-respiratoires. Ces premières mesures
préparent à des opérations plus ou moins longues
sous anesthésie. L’expérience médicale
acquise lors des hostilités conduit à la formation de
spécialistes en anesthésiologie et réanimation.
Ceux-ci exercent aujourd’hui une activité essentielle
dans les services hospitaliers. Ils font aussi équipe avec les
urgentistes, dans les ambulances ou les hélicoptères
envoyés sur lieux mêmes de certains sinistres.
Pour les praticiens
exerçant loin des hôpitaux, l’anesthésie
locale par spray ou infiltration a été d’un
précieux secours, lors des petites interventions réalisées
en cabinet de consultation ou au domicile des patients. Pour ces
derniers, le fait de ne plus souffrir lors d’une incision
d’abcès, d’une suture de plaie, de la réduction
d’une fracture ou d’une luxation, les réconciliait
avec un docteur dont certaines mesures de traitement incontournables
étaient auparavant assimilées à des brusqueries
sans égard.
LA
PREVENTION DE LA CARIE DENTAIRE
Après la deuxième
guerre mondiale, l’intervention de l’Etat du Valais dans
les problèmes de santé et d’hygiène
implique un engagement plus poussé des Médecins de
District, notamment au profit des écoliers. En Entremont,
cette charge est assumée dès 1934 par le docteur Luder,
ceci pendant plus de 25 ans (132). Ses visites médicales
scolaires conduisent d’ailleurs à une observation
inédite : comme leurs parents, les élèves
de Sembrancher ont moins de dents cariées que les habitants
des communes voisines. Le docteur n’ignore pas que son village
capte une source d’eau potable au pied du Mont-Catogne, non
loin de la mine des Trappistes. Celle-ci était
exploitée par son ancêtre Bruno au dix-huitième
siècle, pour son plomb argentifère. Lors des deux
guerres mondiales du vingtième siècle, toutefois, les
industriels de l’aluminium en font extraire de la fluorine.
Cette dernière est un constituant de la gangue des maigres
filons de métaux trouvés jadis. Egalement renseigné
par la presse médicale sur les travaux scientifiques
américains préconisant le fluor dans la prévention
de la carie dentaire, le médecin de Sembrancher en conclut que
les habitants du bourg consomment de l’eau potable fluorée.
Des géologues ont d’ailleurs localisé plusieurs
bancs de fluorure de calcium au voisinage du Catogne (133). Toute
proportion gardée, le constat inédit de notre docteur
fait modestement penser à Edward Jenner. Médecin dans
la campagne anglaise en 1772, celui-ci apprend d’une paysanne
qu’elle se sait protégée de la variole parce
qu’elle a fait le cow-pox, ou maladie des pis de vache, en
trayant son bétail. Cette simple remarque conduit Jenner à
des recherches débouchant dès 1801 sur la prestigieuse
vaccination antivariolique (134).
En 1947, lors d’une
séance du Conseil de Santé tenue à Sion, le
médecin dentiste cantonal propose d’étendre à
tout le Valais l’activité d’un Service Dentaire
Scolaire. Vice-Président de ce Conseil durant deux décennies,
à partir de 1945, le docteur Luder intervient, une fois de
plus en faveur des régions de montagne. A son avis, la
création d’une assurance infantile assortie d’un
complément pour soins dentaires aurait une valeur incitative
dans les milieux à revenus modestes. Sans soutien approprié,
il est en effet prohibitif pour un père de famille nombreuse,
habitant dans une vallée, de conduire en ville chacun de ses
enfants chez un dentiste. Dérivées des expériences
faites en matière d’assurance en cas de tuberculose,
ces options du Conseil de Santé seront concrétisées
dès 1950 en Valais et aboutiront de surcroît à la
mise en service de cliniques dentaires ambulatoires (135).
C’est à
l’issue de ce Conseil de 1947, au cours d’une discussion
informelle entre confrères, que le médecin de
Sembrancher fait état de la bonne santé dentaire de ses
compatriotes, liée selon lui à la consommation d’eau
fluorée. Toutefois, parler en bien du fluor dans le Valais de
l’époque est mal reçu par les médecins
pratiquant dans la Plaine du Rhône. Ceux-ci sont régulièrement
confrontés aux nuisances du fluor industriel. L’année
suivante, le docteur Luder signale les bienfaits de l’eau
fluorée du Catogne au nouveau Médecin Cantonal, le
docteur Pierre Calpini. Cette observation inédite est bientôt
rapportée à la Commission du Fluor de l’Académie
Suisse des Sciences Médicales. Son président, le
Professeur J.-A. Held, de l’Ecole Dentaire de Genève,
demande au médecin de Sembrancher de réunir des
volontaires de tous âges, pour un examen réalisé
les 17 et 18 mars 1952. A titre comparatif, une investigation
analogue est conduite dans le village voisin du Châble, où
l’eau potable est pauvre en fluor (136).
L’intérêt
de ces recherches est double ; en premier lieu, elles apportent
la preuve que la consommation habituelle d’une eau contenant,
comme à Sembrancher, 1,0 à 1,4 milligramme de fluorures
par litre représente une mesure préventive efficace
contre la carie dentaire, ceci sans effet secondaire nocif (137).
Cette observation est déterminante au moment où, à
Chippis et Martigny, les émanations de fluor des usines
d’aluminium sont déclarées nuisibles aux cultures
et surtout à la santé des ouvriers (138) En second
lieu, l’étude en cours à Sembrancher prouve que
la consommation d’eau fluorée à dose appropriée
n’altère en rien l’effet préventif avéré
du goitre endémique par le sel ioduré, consommé
en Suisse depuis 1924. En effet, aucun des jeunes nés et
domiciliés dans le village ne présente de goitre en
1952, alors que tous ont consommé régulièrement
de l’eau fluorée (139). Le résultat de ces
investigations décisives permet à l’Académie
de préconiser l’adjonction de fluorures de calcium
protégeant de la carie dentaire au sel de cuisine, celui-ci
étant déjà ioduré pour prévenir
l’endémie thyroïdienne alpine.
C’est ainsi qu’en
1969, le Professeur Besombes organise à Sembrancher un congrès
de la Ligue pour la Santé Dentaire dès l’Enfance .
La réunion est dédiée à ce village
protégé et à son médecin ; certains
orateurs rappellent que la consommation régulière d’une
eau de source naturellement fluorée, à dose stable et
appropriée, représente un exemple inédit de la
prévention des caries dentaires. C’est à ce titre
que
Sembrancher est cité en 1972 par Peter Adler, dans
«
Fluor et Santé », volumineux
ouvrage de référence, publié par l’Organisation
Mondiale de la Santé (140).
LA
FORMATION CONTINUE DU MEDECIN
A
l’heure actuelle en Suisse, la participation régulière
à des cours de perfectionnement s’est imposée
dans le corps médical en activité. Dans le passé,
la fréquentation de congrès scientifiques était
rarement possible pour un praticien en charge d’une grande
clientèle vivant dans une région périphérique.
Voici néanmoins les modalités de la formation continue
dont le notre docteur a bénéficié entre 1920 et
1968.
Au
début de son activité, les sources de sa documentation
se limitent à des revues comme « Médecine et
Hygiène », éditée à Genève,
ainsi qu’aux rapports adressés par les spécialistes
au praticien. Vers 1930, celui-ci acquiert à grands frais
« l’Encyclopédie Médico-Chirurgicale »
en 40 volumes, publiée chez Masson à Paris. Ces
volumineux traités sont conçus comme des classeurs dont
les chapitres détachables sont ponctuellement réactualisés
par abonnement. Ce vaste ensemble de données récentes
garantit un apport didactique de qualité : chaque cas
particulier peut bénéficier d’éclaircissements
détaillés sur l’origine, les symptômes et
les traitements de l’affection en cause. A la même
époque, les firmes pharmaceutiques multiplient leurs envois
d’échantillons et de recommandations thérapeutiques.
Ces grands laboratoires engagent aussi des délégués
médicaux qui viennent renseigner les médecins
installés.
Dès 1934, la
charge officielle de Médecin de District oblige le docteur
Luder à prendre connaissance des directives médicales
émanant des Services de la Santé Publique, aux plans
cantonal et fédéral, en matière de vaccinations,
de visites scolaires et d’hygiène publique. En 1936, la
fondation de la Ligue Antituberculeuse d’Entremont l’engage
à se documenter sur les modalités de la lutte contre ce
fléau, auprès de la doctoresse Olivier et du professeur
Galli-Valerio de Lausanne.
Après sa
nomination au Conseil de Santé du Valais en 1945, le docteur
de Sembrancher reste, durant près de 20 ans, en contact étroit
avec le Médecin Cantonal. Il participe dès lors à
l’élaboration de nombreuses directives cantonales de
santé publique, découlant parfois d’options
étudiées à Berne (141). Ces dispositions seront
d’un grand secours dans les chantiers de grands barrages et de
stations touristiques en montagne. Enfin, à partir de 1950,
l’installation de spécialistes dans les villes
valaisannes (radiologues, internistes, pédiatres,
ophtalmologues, psychiatres), va encore apporter aux généralistes
de nouvelles sources de renseignements, acquis en outre dans de
nombreux congrès décentralisés. Incidemment, les
honoraires d’une consultation se montent alors à cinq
francs en Valais.
La bonne-main
Une fois, j’ai pleuré.
J’étais au pied du lit
Où gisait un jeune homme.
Je n’avais pas eu la grâce
Que Dieu accorde à ceux
Qui pensent et qui cherchent
La connaissance.
Le garçon râlait faiblement,
Les yeux clos. Moi, je mentais :
« Tu vois, çà va déjà mieux ».
Alors il a ouvert les yeux.
Il a parlé doucement,
Avec un beau sourire.
Moi, je n’ai pas compris.
Il m’a encore dit : « Plus près, plus près ! »
Je me suis donc baissé,
Afin que mon oreille
Se rapproche de sa bouche.
Alors il n’a plus parlé.
Il a mis ses deux bras
Autour de mon cou
Et m’a embrassé comme un frère.
Ses lèvres moites de mourant
Etaient douces. Et après,
Pour me faire plaisir,
Il a mis deux francs dans le creux
De ma main et il m’a dit, à moi,
Rien qu’à moi, dans l’oreille :
« çà, c’est pour vous, la bonne-main »
Alors, je suis parti.
J’ai pleuré tout un soir.
Et lui, il est parti le lendemain.
UNE
FAMILLE DISPERSEE
En 1958, après sa
présidence de la Société Médicale du
Valais, le valeureux docteur Luder est opéré, puis
irradié pour un cancer de mauvais pronostic, pourtant guéri
sans complication. A l’époque, tous ses enfants ont
quitté la maison. Colette (1925), future enseignante de
l’Alliance Française, épouse en 1949 Manuel Gomes
da Costa, ingénieur portugais, industriel du coton dans la
région de Porto . Marié en 1950 à
Juliette-Mary Swain, fille d’un médecin anglais,
François (1924), licencié en sciences politiques, fait
du journalisme après son Ecole d’Interprète;
polyglotte il devient ensuite Managing Redactor à l’Union
Internationale contre le Cancer à Genève . Monique
(1927), future licenciée universitaire en pédagogie, se
marie en 1955 à Lisbonne avec Antonio-Carlos Leonidas, membre
du gouvernement portugais démocratique. Jean (1921), ingénieur
chimiste et docteur en physique de l’Ecole Polytechnique
Fédérale de Zurich, occupe divers postes dans la grande
industrie ; il épouse en 1954, Marie-Louise Perraudin,
infirmière en Entremont et à Lausanne. Louis (1928),
médecin diplômé de l’Université de
Lausanne, docteur de l’Université de Bâle,
spécialiste FMH en chirurgie et en orthopédie, installé
à Lausanne, épouse en 1958 Martine Huguenin-Dumittan,
Associée de Recherche sur le tabagisme au Centre Anticancéreux
Romand. Elisabeth (1922), secrétaire d’administration,
férue de musique, de littérature et de voyages, reste
longtemps le pivot dévoué, « la petite
Maman » d’une famille éclatée.
LES
DERNIERES ANNEES
A partir de 1961, le
docteur Lude diminue progressivement une activité
professionnelle dont les déplacements quotidiens ont
conduit à la casse cinq motos et dix voitures. En compagnie de
son épouse, il multiplie les voyages chez ses filles, à
Lisbonne et Porto, ainsi que les visites à ses enfants
installés à Sion, Lausanne, Genève et Bâle.
Rénovée, la vénérable maison de famille
s’anime à nouveau, lors des vacances en compagnie des
petits-enfants, au nombre de quatorze, dont dix filles. Disposant enfin de temps
libre, le vieux docteur de Sembrancher revoit les écrits de
ses maigres loisirs d’antan; il compose de nouveaux
poèmes.
L’Apprenti Poète
Je m’assieds parfois devant ma table,
Pour copier un rêve que j’ai lu dans mon cœur.
Ma muse reste, hélas, insaisissable.
Elle rit et s’en va dans les bois
Avec des faunes folâtrer.
J’ai beau tendrement l’appeler,
Elle fuit et me laisse pantois.
Alors je prends mon âme
Et la met devant moi.
Je l’ouvre et cherche, plein d’émoi,
La page que j’ai marquée d’une larme.
Peinant comme l’écolier à ses devoirs,
Trichant en vain, je cherche et cherche encore
Des mots jolis, des mots choisis.
Je bêche mon poème, ahanant sans espoir.
Les Bons Conseils (1959)
J’ai conduit à la gare mon petit-fils Christian (6 ans).
Il rentre à Genève, après une semaine passée
chez ses grands-parents.
Il a été malade et profite de sa convalescence pour faire des caprices à la chaîne.
C’est un polisson de toute première envergure, mais si gentil et si
attachant.
J’ai le cœur
gros de le voir partir. Je le couvre de caresses. Mes yeux sont un
peu humides.
Juste avant de nous séparer, je profite de lui faire quelques recommandations.
« Tu
feras bon voyage et tu me téléphoneras. J’irai
bientôt te voir.
Sois bien sage, mon petit.
- Oui, grand-papa.
- Sois obéissant à la maison. Ne fais pas de caprice.
- Oui, grand-papa.
- Voilà, je t’embrasse, adieu mon ami.
- Adieu, grand-papa. Toi aussi, tu seras sage.
- Oui, mon cher Christian.
- Tu ne mangeras pas de fromage avant d’aller te coucher, grand-papa ;
çà donne de vilains rêves.
- Bien, mon chéri.
- Et puis, tu seras
gentil avec grand-maman et aussi avec ton chat Poléon.
-Oui, mon ami.
Christian est alors monté dans le train, avec sa
grand-mère, ravi de faire de beaux sourires et de grands adieux par la portière.
Je suis resté tout seul, sur le quai de la gare, un peu désemparé, moi qui voulais lui donner de bons conseils.
Fin de vacances
(à mes petits-enfants) 1960
Quand vous fûtes partis
J’ai trouvé, mes coquins
Du sable dans mon écritoire
Et des cailloux dans ma baignoire.
Par contre, j’ai cherché partout
Un vieil objet dont j’ai besoin.
Je l’ai cherché, je ne sais où.
Regardez partout, voulez-vous,
Dans vos bagages de gamins.
Vous verrez, c’est une guenille
Qui n’a pas beaucoup d’apparence.
Vous l’avez sûrement dans un coin,
Entre vos livres et vos joujoux.
Si le trouvez, gardez le bien.
Me le rendrez quand reviendrez.
J’en aurais bien encore besoin.
C’est mon vieux cœur, mes vilains,
Que vous m’avez pris par mégarde
En repartant, petits coquins !
A ma Chère
Nathalie, Petite Personne
( Fille aînée de Louis,
née à Bâle le 20 février 1961 )
Voici ta première lettre d’amour !
Elle te vient d’un aïeul qui s’essaie à l’humour.
Quand tu la liras, ma mignonne,
Ton grand-père sera déjà parti en voyage
Avec un billet simple course
Et toi, tu diras : « Dis, Maman,
Qui donc était ce vieux monsieur qui me parlait d’amour ? »
En fait, c’était ton grand-papa.
Il avait l’innocente manie
D’écrire des messages d’amour
Avec des mots rythmés,
Deux à l’endroit,
deux à l’envers.
Il appelait çà des vers.
Il t’aimait bien ce vieux grand-père,
Parce que tu es arrivée
avec désinvolture.
Trois mages l’avaient
prédit : c’est pour lundi !
Toi, tu es venue dimanche, dans la nuit,
Au son des fifres et des tambours,
Avec un panache de travers, comme il sied au Carnaval.
Pourquoi on t’aime ? Parce que tu es notre petite-fille.
Dans l’ordre des grandeurs humaines,
Les petits, c’est bien plus grand quand c’est petit.
Voilà des mathématiques de grand-père !
Ne cherche pas la clé de ce poème, je vais te la dire :
Une petite fille, c’est le plus pur amour qui soit !
Notre retraité met aussi de l’ordre dans les archives
familiales remontant à 1668, avec Louys Lude de Château
d’Oex. Voyant les siens quitter la francophonie et se disperser
au loin où leur famille est peu connue, il veut épargner
à leur patronyme une interprétation à la fois
erronée et inculte. C’est ainsi qu’il réalise
un projet repoussé depuis des décennies : il
demande de reprendre le nom d’origine de ses ancêtres. Le
Conseil d’Etat décide d’accepter cette requête
le 24 février 1961.
Les dernières
années du docteur Lude sont marquées par des réunions
d’anciens, célébrant leurs souvenirs de jeunesse,
entre confrères médecins, sociétaires de la
Cible, ou camarades officiers. C’est ainsi que le 28 août
1964, la Grand’Salle familiale reçoit solennellement les
anciens aspirants de l’Ecole d’Officiers d’Infanterie
de la Première Division, instruits en 1915 à
Porrentruy. Les cadres de cette « Promotion du Serment au
Drapeau » sont représentés cinquante ans
plus tard à Sembrancher par le Divisionnaire Roger Masson,
ancien Colonel des services de renseignement de l’armée
durant la guerre.

D’autres réception
ont encore lieu les années suivantes dans la Grand’Salle,
notamment celle d’un ami fidèle, Monseigneur Adam,
ancien étudiant de Faculté, chanoine valdotain aussi
modeste que cultivé, devenu Prévôt du
Saint-Bernard, puis évêque de Sion. Homme de foi et
humaniste, ce Prélat clairvoyant admettait que le haut-clergé
d’autrefois, avec son cortège de fastes et de prébendes,
avait une responsabilité dans les affrontements historiques
entre chrétiens et, plus encore, dans les assauts du
rationalisme, notamment contre une certaine spiritualité. Il
résumait son point de vue par l’adage « Omne
malum a cleris », désavouant les clercs indignes.
C’est encore à
son domicile que le médecin de Sembrancher accueille les
représentants des familles Moulin et Monnet de Vollèges,
qui, après l’avoir soutenu dans des circonstances
pénibles, viennent avec des conseillers communaux lui
témoigner leur reconnaissance pour ses années de
pratique. En 1967, enfin, le docteur Louis Lude est fait Bourgeois
d’Honneur d’Orsières, en hommage de gratitude pour
la compétence et le dévouement qu’il a manifestés
au cours de sa longue carrière. C’est dans cette grande
commune que le nouveau bourgeois a consulté pendant 40 ans,
dans un cabinet médical aménagé chez Clovis et
Odette Joris - Tissières, ultérieurement relayés
par Jean-Marcel et Colette Darbellay-Rausis, deux couples fort
dévoués qui l’ont filialement aidé et
entouré jusqu’au terme de son activité.
Contestation (1970)
Le monde entier traverse
en ce moment une crise sans précédent. Le désordre
s’implante partout, s’étend, se développe
et atteint, dans les pays les plus civilisés, une contestation
générale.
Ce terme de contestation
m’a toujours amusé et pourtant nous n’avons pas à
en rire. Il révèle, il concrétise une vraie
révolte du peuple contre l’autorité et la façon
dont elle entend gouverner le monde.
Une telle évolution
était inévitable parce que ceux qui ont l’autorité
et la responsabilité de l’ordre, au lieu de peser leur
devoir, se sont accroupis autour de l’or du monde et, au nom de
cet or, ont organisé la vie sociale, la vie des autres.
La vie sociale, ça
veut dire leur vie de puissance universelle et celle des autres, qui
les regardent jouir des biens qu’ils ont accumulés par
les artifices du capitalisme.
Aujourd’hui, les
peuples se soulèvent et contestent. Cette situation est
terrible parce qu’elle est logique : les contestataires
n’arrêteront pas avant d’avoir la peau des
accroupis. Soyez-en certains, vous les accroupis et vos clients !
L’organisation
moderne de l’économie mondiale s’écroule
dans la révolte et le crime, pour avoir pratiqué une
erreur philosophique, par une sorte de distraction stupide et
coupable.

Affecté par
l’éloignement des ses enfants et petits-enfants, mais
plus encore par la perte de ses chers patients, le vieux docteur
fait une alerte cardiaque en juillet 1972 ; il cache l’incident
à sa femme. Noël venu, trois générations de
Lude se retrouvent en famille, pour une dernière veillée
dans leur chère Grand’Salle . En fin de soirée,
debout près du sapin illuminé, le grand-père
souriant parodie une dernière fois devant les petits, médusés,
le maniement de son sabre d’officier de 1915 . Il termine
sa présentation par un solennel « Salut au
Drapeau ».Il chante ensuite un couplet en allemand qui
évoque sa société d’étudiant de
Zurich ; fatigué, il renonce au réveillon et se
retire.
Une crise cardiaque ?
Quand souffle le vent du soir,
Que la nuit tombe sur les choses,
Une main sur mon cœur se pose,
Comme une ombre qu’on ne peut voir.
Je te connais pour t’avoir sentie
Etreindre mon cœur de tes doigts.
J’ai dû te rencontrer parfois,
Quand tu venais pour d’autres vies.
On se croisait dans l’escalier.
Toi, tu partais, moi, je montais.
Dans la chambre, quelqu’un pleurait,
Près du lit où gisait le mort.
J’ai vu ton œuvre en bien des lieux.
Quand tu viendras voler ma vie,
Serre un peu lentement, ma mie,
Laisse-moi le temps d’un adieu !
Trois jours plus tard,
il s’éveille brusquement en pleine nuit, sous les yeux
de son veilleur. Tenant la promesse de ne pas craindre ses
derniers instants, il se lève prestement pour les affronter,
se redresse fermement comme un brave, avant de tomber, foudroyé
par un infarctus du myocarde. Son confident savait que cet ultime
sursaut témoignerait à la fois de la révolte de
l’enfant posthume, orphelin de père avant de naître,
de son serment de jeune officier de mourir debout, ainsi que d’un
dernier défi du médecin, face à la mort qui lui
prenait ses malades. Pour la plupart de ses patientes et patients, il
s’agissait plutôt du départ d’un fidèle
serviteur, attendant sa récompense.
Le docteur de
Sembrancher décède dans la demeure acquise au
dix-septième siècle par son ancêtre Louys Lude,
originaire de Château d’Oex . Les descendants de
Louys, devenus bourgeois du chef-lieu de l’Entremont, avaient
occupé durant trois siècles sans interruption, cette
demeure vénérable, dont l’architecture avait été
remaniée en 1765 par Bruno, frère aîné du
Prévôt. A la mort du docteur, sa famille n’avait
pas déploré de décès depuis cinquante
ans.
Louis
Lude est enseveli dans son village natal le 28 décembre 1972.
Lors d’une cérémonie chrétienne, simple et
digne, une foule impressionnante et silencieuse vient de tout le
district et au-delà, pour rendre un dernier hommage à
l’infatigable praticien qui, après les avoir soignés
et réconfortés durant près d’un
demi-siècle, emporte dans la tombe leurs secrets de famille.
Son épouse
dévouée le rejoint treize mois plus tard. Consciente
jusqu’à la fin, elle demande alors fermement à
son veilleur interloqué de se mettre à genoux :
elle le bénit solennellement, lui avouant peu après
qu’elle trouve bien longs les derniers moments qui la séparent
encore de son mari.
EPILOGUE
La
mémoire familiale et de nombreux documents témoignent
que le docteur Lude était un médecin perspicace,
consciencieux et désintéressé. De surcroît,
son attachement aux siens allait jusqu’au sacrifice : en
s’installant comme médecin diplômé pour
gagner sa vie, il renonçait à publier sa thèse
de doctorat et bientôt à obtenir un galon tant désiré
de capitaine d’infanterie. Enfin, ses obligations familiales,
notamment le coût des pensions liées aux études
des enfants, allaient repousser jusqu’à 1950
l’extinction d’une dette contractée par sa mère
en 1912, pour assurer sa formation médicale.
Les contemporains de
Louis Lude ont gardé le souvenir d’un homme intègre,
bienveillant, désarmé face à l’hypocrisie
et convaincu à la fois des valeurs humanistes et des bienfaits
d’une science médicale en progrès constants,
attachée par ailleurs au serment d’Hippocrate,
respectant la vie et l’intimité des familles. Ses écrits
sont l’expression même de sa personnalité.
Jeanne Lude, née
Contard, avait beaucoup d’allant. Une formation parisienne
d’auxiliaire médicale de la Croix-Rouge lui a permis de
seconder au mieux son époux. Elle était une maîtresse
de maison avisée et veillait affectueusement sur l’éducation
et les études de ses six enfants. Sur le tard, elle
privilégiait ses petits-enfants, ses amies de Martigny, le
cinéma, les voyages, les parties de cartes, la télévision
et les mots-croisés. Elle a joui d’une santé
robuste et lisait sans lunettes à plus de quatre-vingts ans.
Aujourd’hui
encore, la population de l’Entremont garde un souvenir
honorable du docteur Lude. Au vrai, certaines publications plus ou
moins récentes, évoquant sa mémoire,
privilégient l’éloge démesuré,
l’anecdote ou le folklore, taisant ainsi la biographie
authentique d’un praticien compétent et, plus encore,
d’un responsable éclairé des organismes officiels
de santé publique, aux plans régional et cantonal, sans
omettre un apport déterminant à l’éradication
de la tuberculose en Entremont, ainsi qu’à la mise en
œuvre des mesures de prévention de la carie dentaire en
Suisse.
Au nom de la fratrie
Louis L u d e
Lausanne, le 7 août 2008
©Dr Louis Lude, 2008
BIBLIOGRAPHIE
| Abréviations |
| AFL | Archives familiales Lude |
| AC | Archives communales |
| AGSB | Archives du Grd-St-Bernard |
| AEV | Archives de l’Etat du Valais |
| ACV | Archives Cantonales Vaudoises |
| AEB | Archives de l’Etat de Berne |
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du Châtelain Banderet, au nom
de leur Excellences de Berne, en faveur
de Louys Lude, bourgeois de Château
d’Oex, fils de François et de Magdeleine
née Pillet. AEV Fond Dr
Louis Lude, Pg10.
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13 Op. cit., s.12, p.66.
14 AEV, AC Sembrancher, pp. 1-421 / G
16, p.224.
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17 KRAEGE 1989. Kraege, Charles &
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18 Op. cit., s.12, pp.22-25.
19 BLONDEL 1951. Blondel, Louis, « Le
château de Sembrancher ou d’Entremont »
dans Vallesia, t.VI, 1951,
pp.19-25.
20 Op. cit., s.7. pp.48-49.
21 QUAGLIA 1972. Quaglia, Lucien, La
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23 SALAMIN 1978. Salamin, Michel, Le
Valais de 1798 à 1940,
Sierre, Manoir, 1978, pp.21-34.
24 AEV AC Sembrancher, pp.1-421 /
DIII 42 1734 p.149.
25 Op. cit., s.12
p.81
26 GRELLET 1949.
Grellet, Pierre, dans Annales Valaisannes 1949, pp. 77-92.
27 Op. cit., s. 22 pp.439-441.
28 VOUTAZ 2006. Voutaz, Jean-Pierre,
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Grd-St-Bernard » par Jean-Joseph Ballet. Sion,
Vallesia, 1962, p.160.
31 Op. cit., s.21,
pp.19-45.
32 Op. cit., s.21,
pp. 440-442.
33 Op. cit., s 30,
p.162.
34 AGSB 5095, b.
35 MORET-RAUSIS 1956. Moret-Rausis,
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36 BOURRIENNE 1830. Bourrienne, L.,
Mémoires de M. de Bourrienne, Paris, Fayard
1830. Introduction par Sedeyn E.,
pp.118-123.
37 Op. cit., s. 22,
pp. 521-523.
38 AFL.
39 Op. cit., s. 21,
pp. 516-521.
40 Op, cit., s. 21,
pp. 484-485.
41 Op. cit., s. 21,
pp 396-397.
42 Op. cit., s. 30,
pp. 166-167.
43 Op. cit., s. 21, pp. 421 et 485.
44 SEVILLIA
2003. Sévillia, Jean, Paris, www.editions-perrin.fr, p.191.
45 Op. cit., s. 12,
p.63.
46 AEV AFL P 576.
47 Op. cit., s. 14, D II 55, 1581.
48 ATTALI 2000. Attali, Jacques,
Blaise Pascal ou le génie français, Paris, Fayard,
p.218.
49 Op. cit., s. 48, p.13.
50 SŒUR EMMANUELLE 2004. Sœur
Emmanuelle, « Vivre, à quoi çà
sert ? »,
Paris, Flammarion, 2004,
pp.10-12.
51 PASCAL 1670. Pascal, Blaise,
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Brunschvicg,
Flammarion,
1976, pp. 66,149,150.
52 Op. cit., s. 23,
pp. 99-100.
53 AGSB 5006-5017.
54 Op. cit., s. 23,
p.142.
55 Op. cit., s. 15,
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58 Op. cit., 23,
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70 Op. cit., s.12, pp. 71-75.
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78 SAUDAN
79 AC St-Maurice, séance du
conseil, novembre 1754.
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82 Op. cit., s. 48
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d’Alembert, Jean, « Cretins »,
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91 Op. cit., s. 44, p. 304.
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alpes pennines, Montreux,
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93 PRETELL 1982. Pretell, O. Estado
del bocio endémico en Perù
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94 Op. cit., s. 39, p.619.
95 AEV Santé Publique 5710 –
2 / 5, lettre du médecin de district de Viège
du 24.05.1954.
96 AEV Santé Publique 5710 –
2 / 4, p. 22.
97 Op., cit. s. 53.
98 Op., cit. s. 65, Préface de
Le Roy Ladurie E., pp. 16-19.
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Carrère d’Encausse, Hélène, l’Impératrice
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100 Op. cit., s. 73,
pp. 85-88.
101 Op. cit., s. 73,
pp. 139-140.
102 Op. cit., s. 73,
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109 Op. cit., s. 105, Annexe II, pp.
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114 Op. cit., s.73,
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75298 Paris Cedex 06 1995.
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www.avec.ch
Copyright 2008 Louis Lude, Lausanne (